Ganagobia, le Puy de Ganagobie, un tiers de feu, en la Viguerie de Forcalquier ; en quelques vieux documens de l’Evêché de Sisteron il est dit, Podium Conognoriense. Il y a un Monastere fort ancien avec cinq ou six Moines, sous un Prieur titulaire de l’Ordre de Cluny. Il sera parlé de la fondation en l’Histoire, sur la vie de Guillaume II. Comte de Provence ; ce qu’on dit du sujet de sa fondation, & de l’ethimologie de son nom du iourd’huy de Ganagobie, tient un peu de la fable, sçavoir qu’une chienne boiteuse, que l’ancien vulgaire Provençal pourroit nommer Canagobia, se déroboit tous les iours, estant à la chasse, de la compagnie des autres chiens, pour venir s’arrester en ce lieu, où l’on trouva puis apres en creusant en terre de belles Reliques des Saints, pour la veneration desquelles l’on bâtit cette Eglise, y appellant les Moines de Cluny pour la servir.

Extrait de : La chorographie ou description de Provence et l’histoire chronologique du mesme pays

Armoirie_puy_de_Ganagobie

La communauté du lieu du Puy de
Ganagobie, porte : d’azur, à une
montagne d’or, et autour
est écrit
Ganagobie.

 ARMOIRIES

DE

GANAGOBIE

armoirie_n-d_ganagobie

Le couvent de Notre-Dame de Ganagobie, ordre de Cluny, porte : de gueules, à une épée en pal, et deux clefs passées en sautoir brochante sur l’épée ; le tout : d’argent, et autour de l’écu est écrit « Ganagobie ».

C’est en contrebas de l’abbaye que se trouve le hameau Les Barous, où vécurent probablement mes ancêtres du même nom qui exerçaient la profession de ménagers (Petits propriétaires agriculteurs). Le dictionnaire provençal tire « barou » du languedocien et propose un nom de famille méridional qui correspondrait à « baron ». Le titre de baron était donné au prieur, mais nulle trace d’un Barou dans les prieurs qui se succédèrent à Ganagobie. Si l’endroit est plutôt isolé, son autel de Saint Transi auquel on prêtait des pouvoirs miraculeux attirait les foules. Il fut au XVIe siècle et durant près de 100 ans, le théâtre d’une occupation de squatteurs peu scrupuleux… Au vu du lien qui semble s’établir entre la période, le lieu, les religieux et mes aïeux, il m’a semblé nécessaire de scinder cet article plutôt que d’en rédiger deux. Je propose donc dans un premier temps un extrait de l’ouvrage de l’Abbé Fleury : Institution au droit ecclésiastique, qui témoigne de l’évolution de l’organisation religieuse de l’époque et qui permet de comprendre assez facilement la place des prieurs dans la hiérarchie de différents ordres ; dans un second temps l’histoire du Prieuré de Ganagobie et son incidence sur le passé régional.

1890 - Ganagobie. Photographe : Saint-Marcel EYSSERIC

1890 – Ganagobie. Photographe : Saint-Marcel EYSSERIC

DES GOUVERNEMENS DES RÉGULIERS

(On comprend ici sous ce terme, non-seulement les religieux et religieuses ; mais les chanoines réguliers, chanoinesses régulières, & les chevaliers des ordres militaires et hospitalier.)
Le gouvernement est différent, selon les différentes espèces de religieux. Suivant la règle de S. Benoît, chaque monastère étoit gouverné par un abbé, qui étoit le directeur de tous ses moines, pour le spirituel, & pour la conduite intérieure. Il disposoit aussi de tout le temporel, comme un bon père de famille. Les moines le choisissoient d’entr’eux, & l’évêque diocésain l’ordonnoit abbé par une bénédiction solemnelle, qui est une cérémonie formée à l’imitation de la consécration d’un évêque. Les abbés étoient souvent ordonnés prêtres, mais non pas toujours. L’abbé assembloit les moines, pour leur demander avis dans toutes les rencontres importantes ; mais il étoit maître de la décision. Il pouvoit établir un prévôt, pour se soulager dans le gouvernement ; & si la communauté étoit nombreuse, il mettoit des doyens pour avoir soin chacun de dix frères. Il y avoit aussi en chaque monastère un portier & un cellérier ou dépensier, que l’abbé établissoit & révoquoit selon qu’il jugeoit à propos. L’abbé vivoit comme un autre moine, hors qu’il étoit chargé de tout le soin de la maison, & qu’il avoit sa manse, c’est-à-dire, sa table à part, pour y recevoir les hôtes. Comme les abbayes avoient souvent des terres ou des fermes éloignées, on y envoyoit quelques moines, pour en avoir soin. Ils y bâtissoient des oratoires, & observoient la vie régulière autant qu’il étoit possible, sous la conduite d’un prieur, donné par l’abbé. On nomma ces petits monastères, celles (Cella, comme qui diroit une petite habitation.), prieurés (Prieurés, les maisons appelées de ce nom, étoient celles où l’abbé envoyoit plusieurs religieux pour les faire valoir. Le plus ancien ou premier d’entr’eux, étoit qualifié Prior, d’où la maison fût aussi appelée Prioratus, comme qui diroit, maison ou district du prieur.), ou obédiences (On leur donna ce nom, parce que ceux qui les desservoient, n’étoient, dans l’origine, que des obédientiaires révocables, c’est-à-dire, de simples religieux qui y étoient envoyés avec une obédience ou ordre de leur supérieur.).
L’ordre de Cluni, pour établir l’uniformité, ne voulut avoir qu’un seul abbé : toutes les maisons qui en dépendoient n’eurent que des prieurs, quelques grandes qu’elles fussent. Les fondateurs de Cîteaux crurent que le relâchement de Cluni venoit en partie de l’autorité absolue des abbés. Pour y remédier, ils donnèrent des abbés à tous les nouveaux monastères, & voulurent qu’ils s’assemblassent tous les ans en chapitre général, pour voir s’ils étoient uniformes, & fidèles à observer la règle. Ils conservèrent une grande autorité à Cîteaux, sur ses quatre premières filles (On donne ce nom aux quatre plus anciennes abbayes dépendantes de Cîteaux. Ce sont, la Ferté, Pontigny, Clairvaux & Morimond.) ; & à chacune d’elles, sur les monastères de sa filiation ; en sorte que l’abbé d’une mère église présidât à l’élection des abbés des filles ; & qu’il pût, avec le conseil de quelques abbés, les destituer s’ils le méritoient.
Les chanoines réguliers suivirent à peu près le gouvernement des moines : ils eurent des abbés dans les principales maisons, des prieurs dans les moindres, & autrefois des prévôts & des doyens, qui sont demeurés dans les chapitres séculiers. Les moines & les chanoines ont été en possession d’élire leurs abbés & leurs prieurs, jusques au concordat de 1516, qui, ayant aboli en France les élections des monastères, aussi bien que des évêchés, donne au roi le droit de nommer aux abbayes & aux prieurés électifs. Sur sa nomination le pape en donne des bulles, & tout se passe à peu près en la même forme qui a été expliquée en parlant des évêques. Le roi doit nommer un religieux du même ordre, âgé de 23 ans, afin qu’il puisse être prêtre dans l’an, suivant le concordat & les ordonnances, qui supposent que les monastères seront conférés en règle ; mais quand ils sont en commende, comme ils y sont à présent pour la plupart, on les confère à des clercs séculiers, sans même s’astreindre à l’âge. Il sera parlé des commendes dans la seconde partie. On a conservé l’élection aux monastères, qui sont chefs d’ordres, comme Cluni, Cîteaux & ses quatre filles ; Prémontré, Grammont & quelques autres ; ce qui est regardé comme un privilège, quoiqu’en effet ce soit un reste du droit commun.
Les nouvelles congrégations de moines & de chanoines réguliers, ont introduit une espèce de gouvernement différent de l’ancien, & assez approchant de celui des mendians, & des autres ordres nouveaux. Leurs abbés ne sont que triennaux, afin qu’ils ne puissent se rendre trop absolus ; & ils sont élus, non par le monastère, mais par le chapitre général, composé des députés de toutes les provinces qui composent la congrégation. Ce chapitre élit aussi les officiers généraux, savoir, le supérieur général, ses assistans (Les assistans sont comme les conseillers du supérieur général), les visiteurs (Les visiteurs sont des religieux choisis pour faire de temps en temps la visite dans les maisons dépendantes de celle qui est chef d’ordre, pour voir si la discipline régulière y est bien observée.), les provinciaux (Les provinciaux sont ceux qui ont inspection sur toutes les maisons qui sont du même ordre ou congrégation, & situées dans la même province ; mais il faut observer que les provinces des réguliers ne sont pas toujours divisées comme nos provinces ou gouvernemens militaires, ni même comme les provinces ecclésiastiques ou districts des métropolitains. Les provinces des réguliers sont plus ou moins étendues selon les ordres & congrégations, & sont partagées différemment.). Les monastères qui ont des abbés commandataires, ou des abbés réguliers non réformés, sont gouvernés par des prieurs triennaux ; & dans les prieurés qui sont en commande, ou dont le prieur régulier n’est pas réformé, il y a aussi un prieur claustral (On appelle Prieur claustral, celui qui n’est pas prieur commandataire, & qui a autorité dans le cloître.). Tous les officiers claustraux en chaque maison, sont établis par l’abbé ou prieur claustral, & amovibles à volonté. Nous ne parlons ici que des prieurés conventuels (Les Prieurés conventuels sont ceux qui sont habités par plusieurs religieux, qui forment un couvent. Un prieuré, pour avoir le caractère de couventuel, doit avoir des lieux réguliers ; c’est-à-dire qui soient dans la clôture du couvent, tels qu’un cloître, un chapitre, un dortoir, un réfectoir. On tient aussi communément, que pour qu’une maison soit réputée conventuelle, il faut qu’elle ait claustrum, arca communis, sigillum, c’est-à-dire, un sceau propre, commun à toute la maison.), & non des prieurés simples, qui ne sont plus des monastères.
Quant aux religieux mendians, chaque ordre est gouverné par un général nommé ministre, dans l’ordre de S. François (Les Cordeliers l’appellent Ministre général ; mais dans l’usage on désigne le premier supérieur de tous ces ordres, sous le titre de Général simplement.), maître dans celui de S. Dominique, & prieur dans les autres. C’étoit au commencement le supérieur unique de tout l’ordre. A mesure que les maisons furent fondées, on mit en chacune un prieur ; dans l’ordre de S. François un gardien (Chez les Mathurins, le supérieur de chaque maison s’appelle Ministre, & la maison une ministrerie, c’est-à-dire, le département d’un ministre.) : & comme elles multiplièrent extrêmement en peu de temps, on les divisa par provinces, & on établit des ministres ou prieurs provinciaux. Tous ces officiers sont électifs. En quelques ordres le général est à vie ; en d’autres, il est à temps : & les termes de la tenue des chapitres sont différens. Dans le chapitre général, on élit le général de l’ordre, & les autres officiers généraux : dans le chapitre provincial, on élit les provinciaux, & les prieurs ou gardiens, qui établissent ensuite, de leur autorité, les officiers claustraux. Le provincial peut transférer, dans sa province, les religieux d’une maison à l’autre, selon qu’il le juge à propos : le général a le même pouvoir sur tout l’ordre, & il ne dépend que du pape. Les généraux des mendians résident d’ordinaire à Rome ; d’où vient qu’on les oblige à avoir en France chacun un vicaire général, qui soit naturel François ; afin que les sujets du roi ne soient pas tirés du royaume par les ordres d’un étranger. Telle est en gros la police des mendians : elle a été suivie à peu près par les autres religieux modernes. Mais les Jésuites ont un autre gouvernement. Comme ils ont vu que dans les élections & les assemblées fréquentes des chapitres, il se glissoit des factions & des brigues, & que c’étoit une source de division dans les communautés, ils ont établi un gouvernement monarchique. Tout se fait chez eux par l’autorité du général : il approuve tous les sujets qui se présentent pour entrer dans la compagnie : il en retranche ceux qui n’y sont pas propres : il donne toutes les charges (Sous lui sont les provinciaux, qui gouvernent chacun sous ses ordres, l’une des 37 provinces ou divisions de la société.). Il y a en chaque maison un recteur (On l’appelle en quelques endroits, Préfet.), un procureur (Il y a un procureur général de la société. Chaque province a aussi son procureur général. Tous ces procureurs sont fournis aux supérieurs, auprès desquels ils ont leurs emplois.), un ministre, & quelques officiers semblables. Un provincial a l’intendance sur plusieurs maisons, suivant la division des provinces de la société. Le général établit d’ordinaire ces officiers pour trois ans ; mais il peut les continuer ou les révoquer. C’est aussi lui qui reçoit les fondations, & qui sait tous les contrats au profit de la société ; mais il ne peut aliéner, sans le consentement de la congrégation générale, qui ne s’assemble que rarement : elle est nécessaire au moins pour l’élection du général, qui est à vie (Sur tout ce qui concerne les Jésuites, voyez la note qui est ci-devant à la fin du chapitre 22.).
Les ordres militaires sont les plus singuliers de tous. Je m’arrêterai à celui de Saint Jean de Jérusalem, ou de Malte (L’établissement en fut commencé à Jérusalem sur la fin du XI siècle. Des marchands qui négocioient dans le Levant, eurent du calife d’Egypte la permission de bâtir à Jérusalem une maison pour ceux de leur nation qui viendroient dans la Palestine ; d’autres fondèrent au même lieu une église sous le titre de S. Jean, avec un hôpital où l’on traitoit les malades, & l’on recevoit ceux qui alloient visiter les lieux saints. Gerard Tung en étoit directeur l’an 1099, lorsque Godefroi de Bouillon prit Jérusalem. Ceux qui s’employoient sous Gerard à ces bonnes œuvres, furent nommés hospitaliers : on leur donna l’habit noir avec la croix à huit pointes : on leur fit faire les trois vœux de religion, auxquels on en ajouta un quatrième par lequel ils s’engageoient de recevoir, traiter & défendre les pélerins. La fondation est de l’an 1104, sous le règne de Baudouin 1. L’assistance qu’ils rendoient à ces pèlerins leur fit prendre soin de leurs voyages, & de la liberté des chemins pour empêcher les courses des infidèles. Pour cet effet, ils prirent les armes, & devinrent hommes de guerre. Cet emploi attira quantité de noblesse, & changea les hospitaliers en chevaliers. Gerard leur donna des statuts. Après la prise de Jérusalem par Saladin en 1187, les hospitaliers furent obligés de sortir de cette ville, & demeurèrent successivement en divers lieux jusqu’en 1310, qu’ils prirent l’isle de Rhodes, d’où ils furent appelés chevaliers de Rhodes. Soliman ayant pris cette isle sur eux en 1522, ils se retirèrent en Candie, de-là en Sicile, puis à Rome & à Viterbe ; & enfin, en 1550, ils s’établirent dans l’isle de Malte, dont ils portent le nom.), que nous connoissons le mieux. Il n’est pas composé de plusieurs maisons réunies sous un seul chef ; ce n’est proprement qu’une maison, dont il y a des membres répandus par toute la chrétienté. L’utilité de ces chevaliers étoit si grande, pendant les croisades, qu’on leur donna de très-grands biens, & on y ajouta depuis la dépouille des templiers. De sorte que, pour faire valoir ces revenus, il a été besoin d’envoyer sur les lieux des chevaliers, à qui on a donné le titre de commandeurs, comme qui diroit dépositaires ou administrateurs ; d’où vient aussi le nom de baillifs (Ce terme, dans l’origine, signifioit garde ou gardien.). Ils ont en chaque province un grand prieur (L’ordre de Malte est composé de sept langues ou nations. Avant le schisme d’Angleterre il y en avoit huit. Les sept langues sont celles de Provence, d’Auvergne, de France, d’Italie, d’Aragon, d’Allemagne & de Castille. Dans chaque langue il y a plusieurs dignités, savoir dans celle de Provence, le grand prieuré de S. Gilles & de Toulouse, & le bailliage de Manosque. Dans la langue d’Auvergne, le grand prieuré d’Auvergne, & le bailliage de Lyon. Dans celle de France, le grand prieuré de France, le bailliage de Morée, qui est S. Jean de Latran & ses dépendances ; la grande trésorerie de S. Jean de Lisle ; le grand prieuré d’Aquitaine & le grand prieuré de Champagne. Chaque grand prieur a un certain nombre de commanderies, les unes destinées aux chevaliers, les autres aux frères servans & aux prêtres de l’ordre.), qui possède la principale commanderie, & tient de temps en temps le chapitre provincial.
Cet ordre n’a qu’un seul supérieur, qui est le grand-maître. Il réside à Malte, où est le corps de la communauté (Cet état est ce qu’on appelle la religion de Malte.) : il y commande comme prince souverain, reconnoissant toutefois le pape pour son supérieur. Il est électif, & à vie. Son conseil est composé de grands officiers de l’ordre, & des baillifs ou prieurs conventuels, qui tous portent la grande croix.
Les religieux de cet ordre sont de trois sortes : chapelains, chevaliers, frères servans. Les chevaliers doivent faire preuve de noblesse de quatre races paternelles & maternelles : les frères servans peuvent être roturiers, & sont divisés en servans d’armes & servans d’offices (Ces frères servans d’offices, sont des serviteurs ou officiers de l’ordre.). Un simple chevalier de cet ordre peut recevoir un religieux ; mais il doit être approuvé dans le chapitre provincial, & il ne fait profession qu’après avoir rendu certain service à l’ordre, & à l’âge de vingt-cinq ans. Comme on arrive aux commanderies par antiquité, il y a toujours grand nombre de chevaliers qui n’en ont point. S’ils sont à Malte, ils peuvent vivre aux dépens de l’ordre, chacun dans l’auberge (On appelle ainsi à Malte les lieux où les chevaliers, qui y résident, sont nourris en commun, chacun selon sa langue ou nation. Ainsi il y a autant d’auberges que de langues : l’auberge de Provence, celles d’Auvergne, de France, d’Italie, d’Aragon, d’Allemagne & de Castille.) de sa nation : s’ils sont ailleurs, ils ne reçoivent rien de l’ordre ; c’est pourquoi on leur a permis de demander des pensions à leurs parens.

1950 - GANAGOBIE (Basses-Alpes). Vue aérienne.

1950 – GANAGOBIE (Basses-Alpes). Vue aérienne.

PRIEURÉ DE GANAGOBIE

Entre Lurs et Peyruis, à une égale distance de Sisteron et de Manosque, au milieu d’une solitude profonde, se détache de la chaîne de Lure, un plateau élevé dont les flancs arrondis se chargent, comme à plaisir, de pins et de chênes verts. Là, sur le sommet de ce désert s’aperçoivent les ruines d’un antique monastère. C’est Ganagobie, le Podium Ganagobie, Garagobie, Canacopie, Conacoriense du moyen-âge. S’il faut en croire le Livre-Vert de l’évêché de Sisteron l’évêque Jean donna sa propriété de Ganagobie à Dieu et à Saint Pierre de Cluny, et y éleva deux églises, l’une à la Vierge, l’autre à Saint Jean-Baptiste (Ipse namque Johannes dedit Deo et sancto Petro Cluniacensis podium Conogoriense de patrimonio suo et ibi extruxit ecclesias, unam in honore… beate Marie et aliam in honore sancti Johannis Baptiste, in qua idem episcopus sepultus esse videtur et alia multa fecit ibi (Gall. Christ., tom.1, fol. 509).). Mais, en quel temps vécut se prélat ? C’est ce qu’on ignore. On ne connaît que deux évêques du nom de Jean, dont le dernier était contemporain de Charlemagne. Columbi, dans la vue de lever la difficulté, en suppose un troisième, qu’il place vers l’an 965, époque à laquelle, selon lui, devrait se rapporter la fondation de Ganagobie. Les papiers du monastère que nous avons sous les yeux, lui donnent une origine plus reculée ; ils le disent mentionné dans une bulle du pape Etienne VIII, de l’an 939. Il est certain, du moins, qu’en 963 cette communauté était déjà florissante (Gall. Christ. tom. 1, fol. 479.). Peu après (avant 977), Lambert, chef de la maison qui prit dans la suite le nom de Reillanne, car, on le sait, les noms de famille n’existaient point alors, la dota de quelques fonds, et, en 1013, Boniface, fils de Lambert, y ajouta tous les biens qu’il possédait à Peyruis (Voy. Hist. généalogique de la maison de Villeneuve en Languedoc, Paris, 1830. in-4°, p. 18.). D’autres chartes encore relatives à ces premiers temps de Ganagobie, se trouvaient entre les mains de Columbi qui d’abord avait eu l’idée de les publier ; mais son goût pour la belle latinité l’en détourna, et, par suite de cette étrange délicatesse, avec l’historien ont disparu les documents (Verum deterruit, ista cogitantem sermo Semi-Barbarus (Opusc. varia., 1668, in-fol., 565).).
Les comtes de Forcalquier, princes généreux, ne pouvaient oublier Ganagobie dans la distribution de leurs bienfaits. C’est de Guillaume IV (mort en 1208), que cette maison reçut les seigneuries de Ganagobie, de Sigonce, d’Aris et de Vallons. En 1220, Garsende, petite-fille de Guillaume et veuve d’Alphonse II, comte de Provence, lui accorda de nouveaux privilèges, et trois ans après, toutes ces concessions furent confirmées par Raymond Bérenger.
Exposés dans leur île, à de fréquentes invasions, les moines de Lérins songèrent, de bonne-heure, à mettre à couvert les restes de leur saint fondateur. N’ayant pas trouvé, pour ce précieux dépôt, de lieu plus sûr que Ganagobie, ils l’y transportèrent, et ce ne fut qu’en 1391, que les restes de Saint Honorat reprirent la route de Lérins.
En 1491, le prieuré de Ganagobie étant venu à vaquer, l’abbé de Cluny (Jacques d’Amboise) y nomma Louis de Grolée. C’était le cinquième bénéfice que le nouveau titulaire cumulait sur sa tête (Il était déjà abbé d’Aiguebelle (diocèse de Saint-Paul-Trois-Châteaux), prieur d’Upaix, de Thèse et de Ribiers.). Ce choix frustrait en outre les religieux de l’élection capitulaire. Ils n’en voulurent pas ; ils s’assemblèrent, élurent un des leurs et se disposèrent à la résistance. A peine, du haut du monastère, Grolée est aperçu, qu’une décharge de coups de coulevrine l’avertit de l’accueil qui l’attend. Il poursuit néanmoins sa marche, encourageant de son mieux les gens de sa suite. Alors, les révoltés qui s’étaient portés au-devant de lui, se replient sur l’église, escaladent le toit, s’y retranchent et de là, font pleuvoir une grêle de traits, de pierres et de charbons enflammés (Causante resistentia clerorum intrusorum infra illud qui tres aut quatuor colobrinarum ictus et lapides projecerunt… et ecclesie intrando et exiendo lapides infra illud projiciendo carbones vivos… impetus facientes cum colobrinis, lapidibus et super ecclesiam prioratus nostre domine poddi Ganagobie cum balistis tensis et tractibus de super exeuntinbus adversus premissa (Reg. du notaire Jean Chais, fol. 337).). Malgré cette vive résistance, Grolée tient bon, et cette attitude, digne d’un conquérant, lui livre le champ de bataille.
Mais de plus graves événements sont réservés à Ganagobie. Le prieuré, vers le milieu du XVIe siècle, étant tombé sous la direction de René du Bousquet, cet ecclésiastique subjugué par une famille pauvre et avide, la laissa bientôt envahir le couvent. Esprit du Bousquet, son frère, s’installa, comme chez lui, au château de Sigonce, et il sut si bien s’affranchir de toute dépendance qu’à la mort de René (1572), il parvint à s’emparer de cette terre. Les circonstances étaient favorables à ces sortes d’usurpations ; rien de plus commun alors (On peut citer, entr’autres, le seigneur de Ventavon, Jacques de Moustiers, qui mit en commande perpétuelle le prieuré de Saint-Martin, sous Ventavon, et en pourvut un protestant, qui l’occupa jusqu’à la mort de ce seigneur, arrivée en 1562.). Du Bousquet colora la sienne, en faisant passer le prieuré sur la tête de Jean Gombert, son domestique.
Simple confidentiaire, Gombert ne jouissait de rien. Il fut attaqué par Jean de Lussy, pourvu canoniquement. Ce dernier, en vertu de la recréance que lui adjugeait un arrêt du grand conseil, vint affermer les biens et établir des officiers pour l’administration de la justice. Il retournait à Paris dans le but d’obtenir la maintenue, lorsqu’il fut assassiné par ordre de du Bousquet qui ressaisit, ainsi, une proie prête à lui échapper.
Après la mort d’Esprit du Bousquet, René, son fils aîné, lui succéda dans tous ses biens, dans la confidence du prieuré et dans tous ses vices, ajoutent les mémoires du temps (Archives du monastère.). Fatigué bientôt de n’être seigneur que sous un nom emprunté, René se fit vendre la terre de Sigonce (1586, 21 mai, ibid.), moyennant une pension de cent dix écus qu’il ne paya jamais, Gombert étant nourri dans le château comme un simple domestique.
René du Bousquet ne jouit pas longtemps du fruit de ses rapines ; il mourut laissant pour successeur son frère Lambert, beaucoup plus méchant que lui. Celui-ci voyant que Gombert, devenu vieux, avait des scrupules sur le rôle qu’on lui faisait jouer, il l’obligea à se démettre et à céder la place à René Massebeuf (1612). Massebeuf était un de ses parents et, à ce titre, Lambert espérait en avoir bon marché. Il se trompa ; moins patient que son prédecesseur, Massebeuf s’échappa de Sigonce et alla s’établir à Ganagobie. Soupçonnant un des religieux du couvent, dom Jourdan, d’avoir prêté les mains à cette évasion, du Bousquet, à la tête de vingt-cinq ou trente de ses assassins, se présente, au milieu de la nuit, devant le monastère, en brise les portes, fait poignarder dom Jourdan et ramène Massebeuf lié et garrotté à Sigonce.
Tant de violences attirèrent enfin les regards de la justice. Un arrêt du parlement décréta du Bousquet de prise de corps. Mais des protections vinrent en aide au coupable et le tirèrent de ce mauvais pas.
Impuni, du Bousquet n’en devint que plus audacieux. Il ne pouvait compter sur Massebeuf qu’en le tenant enchaîné. Il voulut le contraindre à résigner. N’ayant pu y réussir, il prit le parti de l’attaquer comme confidentiaire, lui son complice ! Le réfectorier du couvent, dom Vincent Raffin, frère de son lieutenant de juge à Sigonce, fut chargé de la commission. On lui fournit les pièces de confidence et Massebeuf fut assigné au grand conseil. Son crime était évident ; un arrêt le dépouilla de son bénéfice. Il faisait mine pourtant de résister encore, lorsque, moyennant cent pistoles, la prudence conseilla de lui fermer la bouche.
Raffin ne tarda pas à recevoir le prix de ses complaisances. Il fallait à du Bousquet un homme plus souple que Massebeuf à la tête du monastère. Raffin y fut appelé (1615).
On ne saurait dire tous les excès auxquels se livra Lambert du Bousquet : il n’est sorte de violences qu’il ne se permit. Un jour, il fit arracher toutes les dents à un huissier qui lui donnait une assignation. Souvent dénoncé, arrêté même et conduit aux prisons de Dijon, du Bousquet à la faveur des temps de trouble où il vécut, avec d’immenses richesses et les intrigues de sa femme, trouva toujours le moyen de se dérober à la justice.
Cependant, la docilité de Raffin eut un terme. Las d’être un instrument de ruine pour le couvent, il résigna ses fonctions ; elles furent recueillies par Jacques Gaffarel, de Mane, le savant mais bizarre auteur des Curiositez inouyes (Curiositez inouyes sur la sculpture talismanique des Persans, horoscope des patriarches et lecture des estoilles, Paris, 1629, in-8°, avec deux grandes planches. Un autre livre de Gaffarel, d’une érudition plus extravagante encore que les Curiositez inouyes, c’eût été : « Histoire universelle du monde souterrain, contenant la description des plus beaux antres et des plus rares grottes, caves, voûtes, cavernes et spélonques de la terre ;» mais il n’en a paru que le prospectus, Paris, 1666, in-fol. de huit feuillets, pièce très-rare et dont nous possédons un exemplaire.) etc. Attaqué par le nouveau prieur, du Bousquet, on le pense bien, ne négligea rien pour se maintenir dans ses usurpations. Mais moins heureux, cette fois, il fut démasqué et condamné à la restitution, par arrêt du conseil (10 septembre 1638).
Malgré cet arrêt, l’usurpateur ne se tint pas pour battu, et il eut encore assez de crédit pour forcer son adversaire à transiger et à lui abandonner, sa vie durant, le titre de seigneur de Sigonce, ainsi que les droits de pêche, de chasse et autres prérogatives seigneuriales sur les terres dont la longue et injuste possession allait enfin lui échapper.
Ainsi, pendant près de quatre-vingts ans, la famille du Bousquet jouit de tous les revenus de Ganagobie, et quoiqu’elle n’eût rien, lorsqu’elle vint y chercher l’hospitalité, la fille unique de Lambert (Lambert prenait le titre de seigneur du Buisson, Montlaux et autres places, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi.) hérita de biens immenses, évalués à la moitié du territoire de Sigonce (C’est à l’aide de cette fortune que les Valavoire, par le mariage de Palamèdes avec la demoiselle du Bousquet (Gabrielle), se relevèrent et formèrent la branche des Marquis de Volx.).
Suivant un état donné , en 1668, par le prieur Gaffarel, Ganagobie jouissait d’un revenu de 3,975 livres, grevé de 445 livres de charges ; à la suppression de cette maison, ses revenus s’élevaient à peu près au double de cette somme.
Dans les anciens titres, le prieur prend la qualité de baron, Baro podii Ganagobie. Il était seigneur haut justicier de quatre places, nommait à six prieurés et siégeait aux états de Provence, immédiatement après l’évêque de Sisteron. Louvet prétend avoir lu dans les archives de Cluny, qu’il devait y avoir à Ganagobie treize religieux, y compris le prieur (Abrégé de l’Hist. de Prov. tom. II, p. 234.). Depuis longtemps, il n’y en avait plus que six, outre le prieur, savoir : quatre officiers, le sacristain, l’infirmier, le camérier, le réfectorier et deux cloîtriers.
L’église passait pour une des plus belles et des plus anciennes de la province ; le pavé surtout était remarquable par ses dessins en forme de mosaïque. Le vandalisme révolutionnaire n’y a pas laissé une pierre.
De l’ancienne observance de Cluny, Ganagobie dut subir le sort de son ordre, dont un arrêt du conseil prononça la suppression (17 octobre 1787). (Voy. encore nouvel arrêt du 27 mars 1788, bref du pape Pie VI, du 4 juillet même année, et lettres patentes du roi, du 19 mars 1789, confirmative du bref du pape.)

Extrait de : Histoire de Sisteron tirée de ses archives par Edouard de Laplane

Ganagobie, (Basses-Alpes). Cloître attenant à l'église, ensemble. (7.bre 1887). Photographe : Séraphin Médéric MIEUSEMENT

Ganagobie, (Basses-Alpes). Cloître attenant à l’église, ensemble. (7.bre 1887). Photographe : Séraphin Médéric MIEUSEMENT