Un petit voyage dans le temps par le biais de la transcription d’une partie d’un ouvrage.
Une immersion dans l’environnement et à l’époque où vécut mon ancêtre le plus ancien à avoir pratiqué l’activité de maître chapelier à La Ferté au Col (La Ferté sous Jouarre).

ART DU CHAPELIER

1. On ferait sans doute un ouvrage curieux & important à l’histoire, si l’on pouvait recueillir & faire connaître toutes les sortes de coëffures que les hommes de tous les tems & de toutes les parties du monde ont imaginées, pour défendre leur tête contre les injures de l’air, pour se décorer, ou pour leur servir de marques distinctives. Et quand on se bornerait à décrire seulement celles qui sont en usage aujourd’hui parmi les diverses nations, il y aurait encore de quoi disserter assez longuement, & d’une maniere intéressante. Mais ce n’est point là mon objet : je me propose uniquement de consigner dans cet écrit les matières qu’on emploie, & les différents façons qu’on leur donne, pour fabriquer cette espece de bonnet à large bord, que nous appellons chapeau, & qui fait lui seul l’objet d’un art assez étendu, & distingué dans le commerce.

2. L’USAGE (L’histoire de la chapelerie, contenu dans les §. 2-11 inclusivement, était ajoutée par forme de supplément au cahier de l’académie des sciences : j’ai cru devoir la placer ici.) des chapeaux en France ne remonte point au-delà de trois siècles : Charles VII ayant pris Rouen, entra dans cette ville, coëffé d’un chapeau; voilà le premier dont l’histoire fait mention (On peut remonter au-delà de Charles VII, pour trouver l’origine des chapeaux. Les anciens en connaissaient l’usage. Chez les grecs, & sur-tout à Athenes, les malades portaient des chapeaux. On voit dans les dialogues de Platon, que les médecins ordonnaient le chapeau aux personnes faibles, qui avaient besoin de se garantir la tête des injures de l’air. On voit dans D. Bernard de Montfaucon, une victoire portant un chapeau fait comme ceux d’aujourd’hui. Les bords en sont larges & relevés sur le devant. Ce que les grecs appellaient un parasol était un chapeau à larges bords, qu’on portait pour se garantir du soleil. Les Lacédémoniens allaient à la guerre, couverts d’une espece de chapeau : de là les chapeaux qu’on voit aux statues de Castor & de Pollux. Voyez Festus. L’usage du chapeau, pileus, est connu; il marquait l’affranchissement des esclaves. V. |Servius| in lib.VIII Æncid. 564.). Si notre nation a toujours aimé les nouveautés, comme elle les aime aujourd’hui, on doit croire que cet exemple a été promptement suivi. Le chaperon, qui était alors la coëffure commune des Français, fut abandonné par tous les particuliers qui n’étant assujettis à aucun uniforme, se trouverent libres de se coëffer à la nouvelle mode. Les ecclésiastiques, les religieux, les gens de loi & les suppôts de l’université, le garderent plus long-tems : nous le reconnaissons encore, quoiqu’il ait bien changé de forme, dans le capuchon, dans le camail, & même dans le bonnet carré & la chauffe des docteurs : car le chaperon, dans ces tems-là, couvrait la tête, & flottait du reste sur les épaules. On a commencé par séparer ces deux parties; on s’est couvert la tête d’un bonnet, auquel on a fait quatre pinces par en-haut, pour le prendre commodément ; & l’on a ramassé la partie flottante sur une seule épaule, le tout étant composé, comme auparavant, de quelque étoffe qui est devenue une marque distinctive par sa qualité ou par sa couleur.

3. INDÉPENDAMMENT des attraits de la nouveauté, on fut porté par des motifs raisonnables, à préférer le chapeau au chaperon. Aucune étoffe ourdie n’est capable, comme le feutre, de résister à l’eau & à l’ardeur du soleil ; & ce grand bord qu’on peut abattre, devient au besoin une espece de parapluie, qui vaut toujours mieux qu’un collet ou une rotonde de drap ou de camelot.

4. IL ne faut pas croire cependant, que les chapeaux aient été d’abord tels qu’ils sont aujourd’hui, ni pour la couleur, ni pour la forme. Il y a encore des provinces en France, où les gens de la campagne en portent qui n’ont jamais été teints : & nous voyons par les habillemens des acteurs comiques, qui empruntent le ridicule des usages surannés, que nos peres ont porté des chapeaux qui différaient beaucoup des nôtres, tant par la tête que par le bord. Les chapeliers ont été obligés plus d’une fois de renouveller & de changer les formes sur lesquelles ils moulent les chapeaux : on voulait d’abord que le dessus de la tête fût convexe ; après cela on a mieux aimé qu’il fût tout-à-fait applati. Aujourd’hui l’on veut bien qu’il soit plat, mais on demande que l’angle soit arrondi à l’endroit où il joint le tour de la tête ; & tandis qu’on le fait ainsi pour nous, le prêtre Espagnol exige que cet angle, au lieu d’être arrondi, soit au contraire très-vif, & que le tour de la tête, au lieu d’être cylindrique, soit creux du milieu. Quels changemens n’a point éprouvés le bord du chapeau depuis quelques années seulement ? Tel qui avait acheté un chapeau à la mode, de six pouces de bord, n’a pas pu l’user qu’il n’en fit supprimer le tiers ou la moitié, pour être coëffé comme le plus grand nombre.

5. COMME les nouvelles inventions ne se présentent point d’abord avec toute la perfection dont elles sont susceptibles, je croirais volontiers que les premiers chapeaux feutrés n’ont été, au commencement, que des bonnets pointus dont on relevait le bord autour. Si ma conjecture est juste, le chapeau était fini lorsqu’il était en cloche; c’est-à-dire, lorsqu’il était foulé jusqu’au terme où on le prend pour le dresser. On aura imaginé ensuite d’abattre le bord dans le plan qui passe par la base de la tête, pour mettre les épaules à couvert, sauf à le tenir relevé avec des attaches dans le beau-tems, ou pour la jeunesse ; & puis cette pointe superflue & incommode, qui surmontait la tête, aura été tronquée de plus en plus, à mesure que l’on aura trouvé  les moyens de la rabaisser en l’élargissant.

6. AVANT l’usage du castor & des autres poils fins, les chapeaux étaient si grossiers, que les gens du bon air les faisaient couvrir de velours, de taffetas, ou de quelqu’autre étoffe de soie; on ne les portait nus que par économie, ou pour aller à la pluie.

7. QUELQUE progrès qu’ait pu faire l’usage des chapeaux en France, il se passa un tems assez considérable, avant que les chapeliers fissent corps entre eux, & que leur art fût assujetti à des réglemens. Ce fut Henri III qui leur donna les premiers (C’est Henri III, qui parait avoir introduit en France ces réglemens & ces maîtrises, pour augmenter ses revenus.), en 1578. Ils en obtinrent la confirmation d’Henri IV au mois de juin 1594, & de Louis XIII, avec quelques changemens, au mois de mars 1612. Enfin, ces mêmes réglemens furent rédigés de nouveau en trente-huit articles, & autorisés sous le regne de Louis XIV par lettres-patentes du mois de mars 1658. Je me dispenserai de les rapporter ici en entier, parce qu’il sont imprimés avec d’autres pièces concernant la communauté des maîtres chapeliers, dans un petit volume qu’on peut aisément se procurer (Articles, statuts, ordonnances & réglemens des gardes-jurés, anciens bacheliers & maîtres de la communauté des chapeliers de la ville, fauxbourgs, banlieue, prévôté & vicomté de Paris.). J’observerai seulement que, parmi ces trente-huit articles, il y en a quelques-uns dont les progrès de l’art & les circonstances du tems ont comme affranchi les chapeliers, & que personne d’entr’eux n’observe plus. Tel est, par exemple, le cinquieme, qui ordonne pour chef-d’œuvre, un chapeau d’une livre de mere-laine cardée, teint & garni de velours. Un aspirant, qui ne serait capable que d’un tel ouvrage, qui d’ailleurs n’est plus d’usage, ne mériterait pas aujourd’hui qu’on le reçût maître. Tel est  encore l’article vingt-trois, qui défend de faire aucun chapeau, dit castor, qui ne soit de pur castor. Cette marchandise est devenue si peu commune & si chere, qu’on ne fait plus de tels chapeaux que pour ceux qui les commandent expressément ; & l’on ne laisse pas que de nommer castors, ceux où l’on fait entrer quelque partie d’autres poils.

8. SUIVANT le dixieme article desdits réglemens, la communauté des maîtres chapeliers de Paris est régie par un grand garde & trois jurés, dont l’élection se fait à la pluralité des voix, tous les deux ans, le 15 septembre, par-devant le procureur du roi au châtelet, avec prestation de serment de leur part. On choisit toujours le grand garde parmi les anciens jurés, & les trois autres doivent avoir chacun dix ans de maîtrise au moins. Les fonctions de ces quatre officiers sont, de veiller à l’exécution des réglemens, d’assister aux chef-d’œuvres, de faire les visites chez les autres maîtres, pour prévenir & empêcher toutes contraventions, & généralement de faire en justice & ailleurs toutes les démarches qu’exigent les intérêts de la communauté. Afin qu’ils puissent y donner le tems nécessaire, ils sont exempts, pendant les deux années d’exercice, de toutes commissions de ville & de justice, tant ordinaires qu’extraordinaires.

9. L’APPRENTISSAGE est de cinq ans, après lesquels il faut encore avoir travaillé pendant quatre années chez les maîtres en qualité de compagnon, pour être admis à la maîtrise. Les fils de maîtres y sont reçus gratuitement, & sont dispensés de tout chef-d’œuvre : les apprentis de ville qui épousent des veuves, ou des filles de maîtres, ne paient que le tiers des droits, c’est-à-dire, une somme de deux cents livres ou à peu près. Les veuves jouissent des privileges de la communauté, pendant leur veuvage seulement, à moins qu’elles n’épousent en secondes noces des maîtres chapeliers (En Allemagne la maîtrise des chapeliers a des fonds. Dans les états de S. M. Prussienne, l’apprentissage dure quatre, cinq, ou même sept années, suivant l’accord fait avec le maître. Après ce terme écoulé, les apprentis sont tenus de voyager pendant trois ans. Dans chaque ville, où il ne se trouve pas d’ouvrage, on leur donne quatre, six, jusques à neuf groschen, suivant que la maîtrise du lieu est plus ou moins nombreuse. Un fils de maître a l’avantage de pouvoir remplacer son pere, sans avoir voyagé. On peut aussi obtenir une dispense de voyager, moyennant trente reichsthalers, payés à la maîtrise. Le chef-d’œuvre consiste en deux pieces, un castor & un-demi castor. Si l’ouvrage est sans défaut, l’aspirant ne paie que deux écus ; si l’on y découvre quelque tare, il faut payer sept à huit écus, pour n’être pas renvoyé. La maîtrise coûte, tous frais faits, cent cinquante écus. Voyez Jacobsons, Schauplatz der Zungmanufacturen in Deutschland, tom. II. 560.).

10. AUTREFOIS les compagnons chapeliers avaient une confrairie, qui leur donnait lieu de s’assembler à certains jours marqués dans l’année, & par extraordinaire, lorsqu’ils avaient à délibérer entr’eux : les maîtres ont prétendu qu’ils en abusaient pour leur faire la loi, tant sur le prix des ouvrages, que sur le choix & l’emploi des ouvriers, & ils en ont porté leurs plaintes. Par une déclaration du roi, donnée en 1704, il fut expressément défendu aux compagnons chapeliers de faire aucune assemblée en quelque endroit que ce fût, sous prétexte de confrairie autrement : & par des lettres-patentes sur arrêt du 2 janvier 1749, la même défense leur fut réitérée, avec celle de quitter sans congé les maitres chez qui ils travaillent, & avant d’avoir achevé les ouvrages commencés ; de cabaler entr’eux pour se placer les uns les autres chez tels ou tels maîtres, ou pour en sortir ; d’empêcher, de quelque maniere que ce soit, lesdits maîtres de choisir eux-mêmes leurs ouvriers, tant Français, qu’étrangers.

11. ON fait des chapeaux de paille, de joncs, de canne tressée ; on en fait de crin, on en fait de carton couvert de taffetas ou de satin de toutes les couleurs, & l’on peut faire encore de bien d’autres manieres : mais ces ouvrages légers & de fantaisie, qu’on emploie guere que pour se garantir du soleil dans les campagnes, & qui appartiennent à différens arts, n’ont presque rien de commun que le nom, avec ceux que j’ai présentement en vue : je ne veux parler ici que des chapeaux feutrés, c’est-à-dire, de ceux dont l’étoffe n’est ni filée, ni ourdie, ni tressée, mais composée de parties confusément mêlées en tous sens, & qui a pris consistance par la façon particuliere dont elle a été préparée, maniée, & pressée.

12. LES Français ne portent point d’autres chapeaux feutrés, que ceux qui se font dans leur pays. Deux raisons les y engagent : la premiere, c’est qu’il ne s’en fait nulle part ni de plus beaux ni de meilleurs (En Allemagne, on préfere les chapeaux d’Angleterre, comme étant de durée & sans apprêt.); la seconde, c’est que cette marchandise est sujette à un droit d’entrée assez fort (Un chapeau de castor venant d’Angleterre, paie environ vingt liv. d’entrée.) pour en dégoûter ceux qui auraient la fantaisie d’en faire venir du pays étranger. Ce qui fait l’éloge des chapeaux de France, c’est depuis long-tems les nations qui n’en fabriquent point, & qui sont obligées d’en acheter ailleurs que chez elles, nous donnent constamment la préférence. Ce sont nos chapeliers qui font presque tout le commerce de l’Espagne, & la grande partie de celui de l’Amérique : ils envoient même en Portugal, quoiqu’il y ait de gros droits à payer, pour favoriser le commerce des Anglais.

13. IL en est des chapeaux, comme de toutes les autres marchandises fabriquées : il y en a de communs & à bas prix, pour les negres, pour les soldats, pour le peuple, pour les gens de la campagne (Il y a des chapeaux communs pour les isles, qui se vendent à vingt sols piece. Ceux-là se font dans la Provence & dans le Languedoc.) : il y en a de plus fins & de plus chers pour ceux qui peuvent & qui veulent y mettre le prix. Il s’en fait de ceux que j’ai nommés les premiers, dans presque toutes nos provinces, mais plus particulièrement en Normandie, aux environs de Rouen, de Caudebec à Neuchâtel, &c ; & dans le Dauphiné, aux environs de Grenoble. Ceux de la seconde sorte, c’est-à-dire; ceux qui sont plus fins, se fabriquent pour la plus grande partie à Paris, à Lyon, à Marseille & à Rouen ; & de ces quatre grandes villes, c’est la premiere qui a le plus de réputation pour les chapeaux fins. Mais quoiqu’il ne se fasse pas de chapeaux communs dans ces grandes villes, parce que la main-d’œuvre y est trop chere, il ne laisse pas que de s’y débiter; les chapeliers de la province y en apportent qui leur ont été commandés par les maîtres qui en tiennent magasin dans la capitale, ou qu’ils viennent leur offrir pour en avoir le débit. A Paris, tous ces chapeaux qui viennent du dehors, doivent être portés au bureau de la communauté des maîtres chapeliers, où ils paient un droit ; les jurés les visitent, en fixent le prix, après quoi les chapeaux sont lotis & distribués aux maîtres de la ville qui se présentent pour les acheter, & en fournir leurs magasins : mais ce commerce, depuis quelques années, est tombé de beaucoup (Tout commerce qui n’est pas libre, doit tomber nécessairement.), parce que la fourniture des troupes ne se fait plus à Paris, comme elle s’y faisait auparavant. Ce qui fait encore que dans Paris le peuple use peu de chapeaux de laine, c’est qu’il s’y fait un commerce considérable de vieux chapeaux fins.

14. JE diviserai en quatre chapitres ce que j’ai à dire sur l’art du chapelier. Dans le premier, je ferai connaître les matieres qui entrent dans la composition des chapeaux ; je dirai d’où on les tire, comment s’en fait le commerce, le choix qu’il en faut faire, & combien on les paie.

15. DANS le second, je parlerai des préparations qu’on donne à ces matieres, pour les rendre propres à la fabrique des chapeaux, & comment on les conserve.

16. LE troisieme comprendra la fabrique du chapeau proprement dite ; c’est-à-dire, la maniere d’en former l’étoffe, & celle de lui donner la consistance & la forme convenables.

17. ENFIN, j’exposerai dans le quatrieme chapitre tout ce qui concerne la teinture des chapeaux, & les différentes façons qu’on leur donne après qu’ils sont teints.

Chapitre premier

Des matieres dont on fabrique les chapeaux.

18. LES premier chapeaux ont été faits avec la laine de mouton ou d’agneaux ; la plus grande partie se fait encore aujourd’hui de cette matiere, parce qu’il n’y en a pas qu’on puisse avoir à meilleur marché, & qui soit  en même tems aussi propre qu’elle, à former cette espece d’étoffe, qu’on appelle feutre. Pour les ouvrages de bas prix, le chapelier emploie celle qui se trouve dans le pays même où il est établi, ou dans les environs : & souvent par des vues d’économie, il y mêle des matieres encore plus communes, pourvu qu’il y trouve, ou qu’il puisse leur faire prendre ce qu’il appelle la qualité feutrante, c’est-à-dire, une certaine disposition à s’unir intimement & uniformément avec la laine, & à faire corps avec elle : disposition dont je parlerai particulièrement dans le second chapitre.

19. DE là vient que ces chapeaux grossiers le sont plus ou moins, suivant la qualité des laines du pays, & suivant la nature des matieres qu’on fait entrer avec elle dans leur composition. En Bourgogne, par exemple, & dans le Nivernois, où l’on tue beaucoup de chevreaux, leur poil, qui n’est presque d’aucune valeur, s’emploie utilement dans les chapeaux, & les rend plus fins, dit-on, que s’ils étaient de laine pure. Mais dans la Touraine, dans l’Anjou, & dans une grande partie du pays qui borde la Loire, les chapeliers tirent des tanneries, du poil de veau, qu’ils ont presque pour rien, & qu’ils mêlent avec la laine : cela fait de vilains chapeaux; mais les gens de la campagne s’en accommodent à cause du bon marché.

20. LES plus beaux chapeaux de laine sont ceux qui se font  dans le Dauphiné, aux environs de Grenoble ; on en fait aussi de fort beaux en Normandie, & sur-tout dans les endroits que j’ai nommés ci-dessus ; on y fabrique non seulement avec les plus belles laines, mais on en tire encore beaucoup du Berry, de la Champagne, de la Sologne, provinces renommées pour cette espece de marchandise.

21. POUR la fabrique des chapeaux, ce n’est point la laine la plus longue qui est la plus estimée ; ce sont au contraire les laines courtes à qui l’on donne la préférence ; & c’est pour cela qu’on emploie, le plus qu’on peut, celle des agneaux ou des jeunes moutons, & que dans les toisons des brebis on fait choix des gorges & collets, qu’on appelle basses laines dans les autres manufactures, & qu’on ne file guere que pour faire des trames.

22. DANS les campagnes & dans les petites villes de province, les chapeliers achetent leurs laines immédiatement, & quand ils le jugent à propos, des laboureurs & des bouchers, ou de quelque marchand forain qui se charge de les faire laver & dégraisser. Dans les grandes villes, & généralement dans tous les lieux où il se fait une grande quantité de chapeaux, les fabricans, comme tels, pourraient en vertu d’un arrêt du conseil du 9 mai 1699, portant règlement pour le commerce des laines de France, & d’un autre arrêt en interprétation de celui-ci, daté du 2 juin suivant, les fabricans, dis-je, pourraient dès le commencement du mois de mai, c’est-à-dire, environ deux mois avant la tonte des moutons, enarrher chez les fermiers & laboureurs la quantité de laines dont ils jugeraient à propos de s’approvisionner ; mais comme dans la chapelerie on n’emploie guere que des laines courtes, celui qui tient une manufacture de cette espece, au lieu de jouir de ce droit, aime mieux ordinairement avoir affaire à un marchand, ou à quelque commissionnaire, qui lui fournit, selon le besoin, la laine qui convient le mieux à son art.

23. IL arrive encore très-souvent que l’ouvrier qui fabrique, n’y met que son travail avec celui de ses compagnons, & les frais de la teinture ; il reçoit ses laines d’un marchand chapelier, qui en fait les avances, & il lui rend une certaine quantité de chapeaux du poids convenu entr’eux, à tant la douzaine. Outre les laines de France, nos chapeliers font usage aussi de laines étrangeres, qui sont plus fines. Ils tirent d’Hambourg une laine courte, frisée, & presque toute blanche, qui vient apparemment de la tonte des agneaux ; car on la nomme agnelins d’Hambourg (Ces Agnelins d’Hambourg sont des laines d’agneaux, qui viennent du Danemarck.). Ils emploient encore une autre laine qui vient de Perse, & que les uns appellent carmeline (Les chapeliers Allemands l’appellent persische Wolle, laine de Perse. Ils distinguent la rouge & la grise. La premiere est plus estimée & plus chere.), & les autres carmenie. Je crois qu’il faut dire carmenie, parce qu’il y a toute apparence que cette laine est la même dont Tavernier (Voyage de Perse.) parle d’une maniere si avantageuse, & dont le commerce se fait, selon lui, dans le Kerman, province de Perse, qui portait ci-devant le nom de Caramanie. Il est très-probable que les négocians auront corrompu ce mot, & en auront fait celui de carmenie, prétendant donner à la laine le nom du pays d’où on la tire. Je ne crois donc point que cette marchandise soit, comme le dit Savary (Dictionnaire du commerce, à l’article vigogne.) dans son dictionnaire du commerce, la laine ou le poil de vigogne (L’animal connu sous le nom de vigogne, n’est point de l’espece des brebis. C’est un chameau, camelus pacos. Son poil long, d’un brun clair, mêlé de poils d’un gris blanchâtre, se distingue aisément de la laine. Plusieurs chapeliers Allemands l’emploient même pour des chapeaux fins.) de la seconde qualité ; d’autant moins que celle-ci, comme il le dit lui-même, vient du Pérou par l’Espagne.

24. QUOI qu’il en soit, la carmeline ou carmenie qu’on m’a montrée, & que j’ai examinée m’a paru ressembler mieux à la laine de mouton ou d’agneau qu’au poil de vigogne ; & pour la couleur, je la trouve telle que nous l’annonce le voyageur cité ci-dessus, en parlant des laines du Kerman, d’un brun clair, & gris cendré ; car il y a des toisons où ces deux couleurs dominent, & dans chacune c’est toujours la laine du dos qui est la plus foncée en couleur ; celle du ventre, des cuisses, & des flancs, est d’un gris beaucoup plus clair; souvent même il y en a un peu de blanche : mais les chapeliers sont dans l’habitude de n’en distinguer que deux sortes, l’une qu’ils appellent rouge, & l’autre qu’ils nomment blanche ; c’est la premiere qu’ils estiment le plus, & qui est ordinairement de 20 sols par livre plus chere que la seconde (Toute cette description convient au poil de vigogne.).

 25. CE que les chapeliers emploient sous le nom de laine d’Autriche, m’a paru être du poil du chevre ou de chevreau, d’un gris cendré ; il n’y a point d’apparence que ce soit le duvet d’autruche, comme on pourrait l’imaginer, d’après ce que dit Savary (Dictionnaire du commerce, à l’article autruche.). « Le poil ou le duvet d’autruche, dit-il, est de deux sortes, le fin & le gros ; le fin entre dans la fabrique des chapeaux communs, tels que sont ceux de Caudebec (Il parait que Savari a confondu assez singulierement les mots d’autriche et d’autruche. Une partie des laines, dont on se sert à Caudebec & ailleurs, pour faire des chapeaux communs, vient peut-être d’Allemagne, & porte à cause de cela le nom de laine d’Autriche.), &c. » Plusieurs chapeliers de Paris, & fort instruits de leur commerce, à qui j’en ai parlé, m’ont assuré qu’on n’employait le duvet d’aucun oiseau dans la chapelerie ; & si l’on consulte la description très-circonstanciée de l’autruche, par M. Perreau (Mémoires de l’académie royale des sciences, tom.II, partie 2.), on verra que cet oiseau n’a point de duvet comme les autres, & que si l’on trouve dans sa dépouille quelque chose qui approche de cela, ce n’est ni dans la quantité, ni avec la qualité nécessaires pour faire un objet de commerce, & encore moins pour entrer dans la fabrique des chapeaux de bas prix.

26. RIEN n’approche plus des laines étrangeres dont je viens de parler, que le poil de vigogne, qui est un quadrupede du Pérou fort ressemblant à nos moutons, mais beaucoup plus grand. On voit par les toisons qu’on nous envoie entieres, & roulées en paquets ronds, que ces animaux ne sont pas tous de la même couleur ; les uns sont d’un brun roux, les autres sont d’un gris cendré, & à tous la laine du dos est plus foncée que celle du ventre, des cuisses & des flancs, où il se trouve même un peu de blanc. Les chapeliers n’en distinguent que deux sortes, celle qu’ils nomment rouge, & celle qu’ils appellent blonde : la dernière est celle qu’on estime le moins pour les chapeaux, parce qu’elle est trop tendre : ce sont les bonnetiers qui en font le plus d’usage.

27. LES laines étrangeres ne s’emploient pas seules : elles seraient trop cheres pour faire des chapeaux communs ; on ne les mêle pas même avec celles du pays, pour en faire de plus fins, parce que l’experience a fait connaitre que les matieres inférieures percent toujours à travers les plus fines, & les couvrent de maniere qu’elles ne contribuent presque en rien à la beauté du chapeau : mais elles font un bon effet, quand on les mêle avec différens poils.

28. LES poils de lievre & de lapin sont ceux qu’on emploie le plus communément avec la laine ; il y a tel chapelier dans Paris qui consomme dans une année quarante mille dépouilles de la premiere espece, & plus de soixante mille de la seconde. Ordinairement le chapelier reçoit & achete les peaux telles qu’elles viennent des cuisines & des boutiques de rôtisseurs : ce sont les crieurs de vieille ferraille, & les racommodeurs de faïence cassée, qui les recueillent, & qui les leur vendent à tant le cent.

29. IL y a aussi des fauxbourgs de Paris, & sur-tout dans celui de Saint-Antoine, une communauté de maîtres cardeurs qui achetent ces peaux de la premiere main, & qui en vendent le poil à la livre aux chapeliers ; mais dans une fabrique un peu considérable, le maître trouve plus de profit & de sûreté à faire couper le poil chez lui ; non seulement parce qu’il n’a point de revente à supporter, mais encore parce qu’il n’a point à craindre des mélanges frauduleux, ni les fautes qu’on aurait pu commettre dans la préparation qu’on doit donner à ces poils, avant qu’ils soient séparés du cuir.

30. CETTE préparation, dont je parlerai dans le chapitre suivant, n’avait pas lieu autrefois : c’est une pratique qui n’a guere que trente ans de date en France, & sans laquelle cependant il y a certains qui ne peuvent pas se feutrer, ou qui se feutrent fort mal ; tel est celui de lievre, qui pour cette raison était expressément défendu : peut-être aussi tenait-on rigueur sur cette défense, pour accréditer & faire valoir davantage le commerce du castor, dont le roi avait donné privilege exclusif à la compagnie des Indes.

31. LE lapin & le lievre ne sont point les seuls animaux du pays, dont le poil soit propre à faire des chapeaux, sur-tout depuis qu’on sait donner ou augmenter la qualité feutrante : on a essayé avec succès celui des chiens barbets. Je ne doute pas qu’on ne réussit de même avec beaucoup d’autres especes ; mais outre que ces especes ne fournissent point abondamment, le fourreur & le mégissier, qui mettent à profit le cuir & le poil, les font plus valoir que ne peut faire le chapelier qui n’emploie que cette derniere partie ; l’autre en sortant de ses mains n’étant propre qu’à faire de la colle forte, pour des raisons que je dirai.

32. QUANT aux poils qui se tirent des pays étrangers pour la fabrique des chapeaux, le plus commun & qui coûte le moins, est celui qui arrive des Echelles du Levant par Marseille, en petits paquets arrondis, & qu’on connait sous le nom de pelotage. Ce sont des toisons de chevreaux, ou de chevrons, pour parler comme les chapeliers ; il y en a de noir & de roux : celui-ci est le plus fin & le plus estimé, il se vend toujours 8 ou 10 sols par livre plus cher que l’autre.

33. ON tire encore du Levant, & pour le même usage, du poil de chameau (La plus grande partie du poil qui vient du Levant, & qu’on emploie dans plusieurs arts, n’est point du poil de chameau. C’est le poil d’une espece de boucs très-communs en Perse, comme nous l’apprend M. Flachat, observations sur le commerce & sur les arts. Kämel signifie en langue arabe, un bouc ; de là est venu l’équivoque. Voyez Schreber, fammiung oeconem. Schriften. tom.III. p.100.); le plus beau vient d’Alep, de Satalie & de Smyrne ; ce poil est toujours brun, mais tantôt plus foncé, & tantôt plus clair. Il y en a aussi de différens degrés de finesse, de sorte que le prix de l’un surpasse quelquefois de moitié celui de l’autre. On use beaucoup moins de cette marchandise à Paris ou dans les environs, qu’à Rouen, à Marseille, à Grenoble & à Lyon : on ne s’en sert ici que pour donner un peu de lustre aux chapeaux de laine.

34. MAIS de tous les poils étrangers, il n’y en a pas dont les chapeliers des grandes villes, & sur-tout Paris, fassent autant d’usage, ni qui réussisse aussi bien que celui du castor, animal amphibie de l’Amérique septentrionale. Les naturels du pays en font la chasse, en amassent les peaux, dont ils emploient une partie à se couvrir tant de jour que de nuit ; après quoi ils les vendent avec celles qui ne leur ont point servi, aux Européens, qui leur portent en échange les denrées & les marchandises dont ils ont besoin. S’il se trouve des castors en Moscovie, en Pologne, ou ailleurs, comme on le prétend, il faut qu’ils y soient en trop petite quantité pour faire objet de commerce, ou qu’on y fasse trop de cas de cette espece de fourrure, pour la laisser sortir du pays ; car nos chapeliers n’en connaissent pas d’autre que celui du Canada (Parmi les castors de différentes qualités, qu’on tire du Canada, il y en a une, c’est le castor gras d’hiver, qu’on nomme castor de Moscovie, parce qu’on l’enleve pour Archangel.).

35. CET animal est d’une couleur brune, mais plus foncée sur le dos que par-tout ailleurs, & en général cette couleur n’appartient qu’à la pointe du poil ; car le reste, en tirant vers la racine, est d’un gris de perle très-clair & très-brillant, sur-tout aux joues & aux flancs : le poil est aussi plus court à ces dernières parties, qu’il n’est sur le dos, qu’on nomme communément l’arête.

36. JE ne parle ici que du poil qui est propre au travail du chapelier ; car on verra par la suite qu’il y en a un autre plus grossier, qui n’est d’aucun usage dans cet art, & qu’il faut séparer du premier.

37. ON distingue deux sortes de castor en peaux ; le gras & le sec, que l’on appelle aussi castor veule. On appelle castor gras, les peaux de cet animal, que les sauvages ont portées un certain tems pour se vêtir, ou qui leur ont servi de couvertures pendant la nuit : outre qu’ils ont choisi les meilleures pour cet usage, à force de la manier ils les ont rendues souples, & leur transpiration a donné au poil une qualité qui le rend bien plus propre qu’il ne l’est naturellement, à former l’étoffe des chapeaux.

38. ON nomme castor sec ou veule, les peaux qui n’ont point servi, & que les sauvages ont mises à sécher, après en avoir dépouillé l’animal. Celui-ci est moins estimé & moins cher que l’autre ; & pour l’employer, on le mêle toujours avec une certaine quantité de castor gras, ou de quelqu’autre matiere capable de lui donner du corps. On estime encore le castor plus ou moins, suivant la saison où l’animal a été dépouillé ; celui d’hiver est le meilleur de tous & le plus cher, parce qu’alors l’animal est plus fourré que dans tout autre tems, & que son poil est de meilleure qualité : après celui-là c’est le castor de printems & d’automne que l’on préfère. Celui qui vaut le moins, & qui est aussi au plus bas prix, c’est le castor d’été, à cause de la mue (En été les animaux n’ont qu’un poil long & grossier, que les chapeliers Français nomme jarre ; pour l’hiver, la nature les fournit d’un poil fin & serré, que les chapeliers estiment beaucoup. Les Allemands l’appellent Grundhaar.).

39. L’ÉTABLISSEMENT des Français dans le Canada les a mis à même de se procurer du castor, & c’est à cet événement sans doute que la chapelerie de France doit sa perfection, la plus belle partie de son commerce, & la renommée dont elle jouit. Le commerce de cette espece de pelleterie fut d’abord libre pour tous les habitans ; chacun faisait sa traite particuliere avec les sauvages, & en disposait ensuite comme il le jugeait à propos : mais cela ne dura pas long-tems; cette branche de commerce fut confiée à des compagnies qui se succéderent les unes aux autres, & celle des Indes en a joui par un privilege exclusif depuis 1717 jusqu’au dernier traité de paix.

40. TANT qu’elle a été en possession de la traite du castor, c’était à Québec, à Montréal, & dans quelques autres places, que cette pelleterie était apportée une fois tous les ans, tant par les sauvages qui venaient eux-mêmes faire leurs échanges, que par des particuliers Français qui obtenaient du gouverneur la permission d’aller au loin trafiquer avec eux (Ces especes de marchands s’appellent coureurs de bois.). Le castor ainsi rassemblé dans les magasins de la compagnie, était transporté ensuite à la Rochelle, & de là à Paris, où s’en faisait la vente peu après son arrivée.

41. LES balles de castor sont ordinairement du poids de cent vingt livres chacune ; la compagnie accordait sept livres de tare, & les passait aux chapeliers pour cent treize livres : mais comme il se faisait moins de castor gras que de castor sec, non seulement on payait les premiers plus chers ; mais pour en avoir une balle, il fallait en acheter en même tems trois ou quatre, & dans certaines années cinq de la seconde qualité.

42. PRÉSENTEMENT nos chapeliers se pourvoient de castor comme ils peuvent ; les plus riches ou les plus accrédités le tirent d’Angleterre par grosses parties, & en revendent à ceux de leurs confreres qui n’ont pas le moyen ou la commodité de faire de grandes provisions.

43. QUANT au prix des différentes matieres dont j’ai parlé dans ce chapitre, je ne puis le dire avec précision, parce que cela varie d’une année à l’autre, suivant que chaque espece devient plus ou moins rare, suivant la qualité individuelle de chaque marchandise, & suivant les circonstances qui influent en général sur le commerce, & en particulier sur telle ou telle partie. Après bien des informations que j’ai faites à ce sujet, voici ce que j’en puis dire, en me tenant des à-peu-près.

44. QUAND on achete les laines de France en grosses parties chez les laboureurs & chez les fermiers, & qu’on les prend en suin, c’est-à-dire, sans être ni lavées, ni dégraissées, & telles qu’elles sortent de dessus la bête, on peut les avoir pour douze ou quinze sols la livre ; mais quand elles sont préparées, & qu’elles ont souffert le déchet du lavage & du dégraissage, elles reviennent au chapelier à vingt ou vingt-quatre fois la livre de seize onces.

45. LA derniere guerre a fait augmenter le prix des laines & des poils que l’on tire du pays étranger, de sorte que présentement on paie :

L’agnelin d’Hambourg la livre 2 livres 15 sols
La carménie rousse 6
blanche 5
La laine d’Autriche 2
La vigogne rouge 8
blonde 7 10
Le pelotage noir 2 5
roux 2 15
Le poil de chameau le plus commun 2 10
le plus fin 8

46. MAIS de toutes ces matieres, il n’y en a aucune qui ait autant augmenté de prix que le castor : on en pourra juger par le tableau suivant, que je tiens de bonne part (Je tiens ce tableau, & la plupart des instructions dont j’ai eu besoin pour décrire cet art, de M. Mabile, maître & marchand chapelier, établi à Paris, rue S. Denis, lequel a eu la complaisance de m’ouvrir, toutes les fois que je l’ai désiré, ses manufactures & ses magasins, & de me mettre au fait de toutes les pratiques de la chapelerie, & de tout ce qui concerne son commerce.), & qui comprend les différens prix de cette marchandise, depuis 1739 jusqu’en 1753 inclusivement.

La livre de castor Sec bon. Gras bon. sec rebut. gras rebut.
1739 3 liv. 10 sols 5 liv. 10 sols 2 liv. 10 sols 3 liv. 10 sols
1739 4 10 5 10 3 10
1740 5 10 5 10 3 10
1744 6 10 6 10 4 4 10
1747 7 7 5 5
1753 8 8 6 6

47. AUJOURD’HUI le castor est d’un tiers en sus plus cher qu’il n’était en 1753, de sorte que le meilleur revient à 12 liv. la livre ; & il est important d’observer qu’il s’agit ici de l’achat du castor en peaux : le poil qu’on en tire pour fabriquer des chapeaux, par les déchets qu’il souffre, & par les frais qu’il faut faire pour le mettre en état d’être travaillé, revient à 30 ou 36 liv. la livre.

48. L’AUGMENTATION de prix sur les laines & poils étrangers, & sur-tout sur le castor, n’a pas manqué d’en causer une très-considérable sur les poils qui se trouvent en France ; le cent de peaux de lapins, qui fournit environ cinq livres de poil, s’achetait autrefois dix-huit ou vingt livres ; aujourd’hui on le paie jusqu’à trente-cinq livres, ce qui fait monter la livre de cette marchandise à  neuf livres, sans compter les frais de préparation, dont je parlerai dans le chapitre suivant.

49. LA centaine de peaux de lievres, qu’on payait trente livres, s’achete aujourd’hui jusqu’à soixante livres ; de sorte qu’une livre de ce poil, prêt à être employé, coûte au chapelier environ douze livres le plus fin, & les autres qualités à proportion.

50. LES matieres dont j’ai fait mention dans ce chapitre, sont celles qu’on emploie communément, & sans contestation, dans les manufactures de chapeaux : mais il en est une encore dont il parait qu’on a fait usage autrefois, sinon en France, au moins en Angleterre, & qu’un chapelier de Paris entreprend de faire revivre : c’est la soie. Je dirai ailleurs comme il la prépare, & comment il l’emploie : pour le présent il suffira qu’on sache que pour l’avoir à un prix qui n’égale point celui d’une autre matiere, dont elle tient la place, il fait ramasser chez les ouvriers qui emploient des étoffes de soie, chez les faiseurs de gaze, de chenilles, &c. toutes les rognures de rebut ; il les fait parfiler dans les hôpitaux, ou par des enfants & de vieilles gens, dont le tems n’est pas précieux ; en un mot, en prenant toutes les mesures nécessaires pour avoir cette espece de marchandise au plus bas prix : aussi ne lui revient-elle communément qu’à huit ou dix sols la livre, & la plus belle à vingt sols. Il est actuellement en procès avec la communauté des maîtres chapeliers, qui lui contestent la possibilité d’employer utilement la soie dans la composition des chapeaux : il ne m’appartient pas de prononcer avant les juges; mais en faisant la description d’un art, je dois faire connaitre, autant qu’il m’est possible toutes les matieres sur lesquelles il peut s’exercer. Je dirai donc, pour l’avoir vu, qu’on fait très-bien un chapeau avec un tiers de soie & deux tiers de poil de lievre. Quant à la beauté & à la bonté d’un tel chapeau, par comparaison où il n’entre pas de soie, & qui sont reçus dans la chapelerie, ce n’est point ici le lieu d’en parler ; j’aurai occasion  d’en dire mon avis dans les chapitres suivans (Outre les divers matériaux indiqués par l’auteur, & qui peuvent servir à faire des chapeaux, M. Schreber possede un fragment de chapeau, fait avec la plante nommé linagrostis, mêlée avec de la laine. Peut-être aussi pourrait-on en fabriquer avec la soie plante, asclepias Syriaca.).

Chapitre II

De la maniere dont prépare les matieres qui doivent servir à fabriquer les chapeaux.

51. J’AI déjà dit dans le chapitre précédent, que les laines de France sont ordinairement dégraissées & lavées, quand le chapelier les achete (Il y a cependant des chapeliers dans les provinces, qui emploient leurs laines en suin, c’est-à-dire, sans être dégraissées, & n’ayant reçu d’autre préparation qu’un lavage à froid sur la bête ; mais quand le chapeau est prêt à passer à la foule, ils le font bouillir dans une forte lessive.); il choisit seulement celles qui conviennent le mieux à son art ; ce sont celles des jeunes bêtes, & les plus courtes triées des toisons de brebis. Il n’a plus qu’à les faire carder, comme cela se pratique dans plusieurs autre fabriques où l’on emploie des laines.

52. LE poil de veau, qu’on tire des tanneries, se trouve mêlé avec de la chaux, dont il faut le purger avant qu’il passe par les mains du cardeur. Pour cet effet, on le fait bouillir à grande eau dans des chaudieres, après quoi on le porte dans des paniers à claire voie à la riviere la plus prochaine, ou à quelqu’autre courant d’eau, où on le lave jusqu’à ce qu’il paraisse bien net ; on l’étend ensuite sur des claies en plein air & au soleil, pour le faire sécher.

53. TOUTES les laines & poils qui viennent des pays étrangers, contiennent beaucoup de saletés, qu’il faut, avant toutes ces choses, leur ôter. Les toisons de la vigogne & celles de Carménie sont presque toujours remplies de terre & d’excrémens durcis : on trouve dans le poil de chameau & dans tout ce qu’on nomme pelotage, des parcelles de peau ou d’épiderme que l’on nomme chiquettes, que le tondeur a enlevées de dessus l’animal ; & dans tous il y a un poil grossier qu’on nomme jarre, dont je parlerai plus particulièrement ci-après, & qui doit être séparé du poil fin ; il est rare que dans une grande quantité de telles marchandises, il n’y ait quelques parties échauffées, pourries, ou gâtées par les insectes : la premiere préparation qu’elles exigent, c’est donc d’être épluchées (Cette opération s’appelle en allemand, das Auslefen.).

54. CE sont ordinairement des femmes qui font cet ouvrage, qui va sans doute lentement, à en juger par le prix qu’on leur donne. Pour la vigogne, elles gagnent jusqu’à vingt sols par livre qu’on leur donne à éplucher ; la carménie & le poil de chameau se paient sur le pied de dix sols. L’épluchage cause beaucoup de déchet : cela va très-souvent au quart, quelquefois au tiers ; de sorte que, si la vigogne coûte huit liv. de premier achat, elle revient à plus de dix liv. à cause du déchet ; ajoutez vingt sols de façon : ce qui la fait monter quelquefois jusqu’à douze livres.

55. EN maniant ainsi les laines & poils étrangers, on en fait un triage ; car dans la même toison, il s’en trouve de différentes qualités & de différentes couleurs. Ce qui vient du dos de l’animal est toujours plus foncé en couleur, on l’appelle l’arête, & on l’estime davantage que le reste : ce qui vient du ventre, des flancs, de la gorge, est d’une couleur plus claire, quelquefois blanc, & l’on s’en sert pour des chapeaux plus communs, ou qui ne doivent pas être teints.

56. C’EST ainsi que l’on commence à préparer les laines & poils qui arrivent en toisons ou en pelotes ; mais il en est d’autres, tels que les poils de lievre, de lapin, de castor, que le chapelier reçoit en peaux, & qu’il est obligé de faire séparer de leurs cuirs; ce qui se fait par deux opérations différentes : l’une s’appelle arracher (En all. ausrupfen & abschneiden.), l’autre couper.

57. SUR chaque peau il y a toujours deux sortes de poils : outre celui qui est propre à la fabrique, il s’en trouve un autre plus long, qui s’appelle jarre.

58. L’ARRACHEUR, assis sur un petit tabouret de paille, a devant lui un banc qui se nomme chevalet (En all. Bock. Si l’arracheur voulait être debout pour travailler, il faudrait que son chevalet fût en plan incliné.), de trois pieds de longueur, sur six pouces de largeur, monté sur quatre pieds, à la hauteur de vingt pouces ; & le dessus est arrondi. Il y étend la peau en longueur, le poil en-dehors, & il y est assujetti, en embrassant avec un tire-pied (En allem. Fussriemen. Il y a des ouvrieres qui travaillent sans se servir de tire-pied; elles serrent avec le genou la peau contre le chevalet.) le bout qui est de son côté.

59. LE tire-pied n’est autre chose qu’une corde de chanvre ou une courroie dont chaque bout est terminé par une boucle pour recevoir le pied.

60. SI c’est du castor sec, l’arracheur tourne la peau de maniere que la tête se trouve au bout le plus reculé du chevalet, & le poil se présente à lui sur la pointe ; il fait tout le contraire si le castor est gras.

61. LA peau étant assujettie comme je viens de le dire, & le banc bien arrêté, il prend à deux mains une plane (En All. Messer.) à double tranchant, qui a environ quatorze pouces de longueur entre les deux manches; puis l’appliquant & la traînant en avant à angles droits, ou à peu près, sur la longueur du chevalet, il fait agir le taillant obliquement & à plusieurs reprises sur la même bande, jusqu’à ce qu’il en ait enlevé tout le jarre.

62. QUAND le castor est sec, il roule la plane ; c’est-à-dire, qu’il la pousse en avant, en inclinant sa lame vers le bout du chevalet où est la tête de la peau, & qu’il incline en sens contraire, en la tirant à soi ; ce changement d’inclinaison étant toujours accompagné d’un coup de poignet. Quand au contraire le castor est gras, l’arracheur ne fait que traîner, en appuyant le tranchant suivant le sens du poil. Ce qu’il y a de singulier dans l’une & dans l’autre façon d’opérer, c’est que la plane, quoique bien tranchante, arrache le jarre & ne le coupe point ; & ce qui doit le paraître pour le moins autant, c’est qu’en arrachant ainsi ce gros poil, elle n’enleve rien du fin.

63. L’ARRACHEUR ayant ôté le jarre, autant qu’il a pu, avec sa plane, remet la peau à une ouvriere qu’on appelle repasseuse, parce qu’elle acheve d’arracher avec un couteau ce qu’il en reste aux bords & aux autres endroits où la plane n’a pu agir.

64. LE couteau de la repasseuse est une lame droite, un peu rétrécie & arrondie par le bout, emmanchée avec du bois, à peu près comme le tranchet du cordonnier.

65. LA repasseuse est assise quand elle travaille; elle tient la peau assujettie par un bout entre son genou & une muraille, ou quelque chose de solide ; elle pince le jarre entre la lame de son couteau & son pouce, & l’arrache d’un coup de poignet ; mais comme ce poil est rude, & que l’action de la main est violente, la partie du couteau qu’elle empoigne est garnie de linge, & elle a un poucier de cuir.

66. L’ARRACHEUR reçoit huit livres pour arracher une balle de castor, qui pese ordinairement cent dix-huit livres net ; & quand il est bon travailleur, il peut faire cet ouvrage en deux jours : il a pour lui le jarre qu’il a arraché, & qu’il vend comme mauvaise bourre, à quelque selliers ou bourreliers, qui le paient sur le pied de six deniers la livre. Mais la repasseuse est sur son compte ; c’est à lui à la payer sur les huit liv. qu’il reçoit.

67. IMMÉDIATEMENT après l’arrachage, on bat avec des baguettes, & du côté du poil, toutes les peaux, tant de castor gras que de castor sec, pour en faire sortir le limon & le gravier qui s’y trouvent toujours en assez grande quantité, & qui gâtent, quand ils restent, le tranchant des outils dont on se sert pour couper le poil fin. Ce sont ordinairement des femmes qui arrachent le jarre aux peaux de lapins : on les appelle arracheuses. Ordinairement ce sont les mêmes qui repassent le castor : on les paie sur le pied de six sols le cent de peaux, avec les quatre au cent.

68. LE jarre de lapin s’arrache comme celui du castor qui a échappé à la plane. Une femme tenant d’une main la peau assujettie sur son genou, rebrousse le poil avec un couteau tout-à-fait semblable à celui de la repasseuse, qu’elle tient de l’autre main ; & en pinçant le bout du jarre entre son pouce & la lame, à chaque coup de poignet elle en emporte une partie ; & cela se fait sans que le poil fin s’enleve, parce qu’il tient mieux au cuir que le jarre.

69. IL n’en est pas de même des peaux de lievre; le gros poil tient au cuir plus fortement que le fin ; c’est pourquoi l’arracheuse, en pinçant l’un & l’autre en même temps, n’emporte que le dernier ; mais, avant que d’en venir à cette opération, elle commence par ébarber (En all. spitzen.) le jarre avec des ciseaux, de maniere qu’il ne surpasse plus en longueur le poil fin qu’elle a dessein d’arracher ; & cet ébarbage qui se fait d’avance, se paie à part, sur le pied de seize sols le cent de peaux, avec les quatre au cent.

70. AINSI le poil fin du lievre s’arrache ; celui du lapin, comme celui du castor, se coupe : mais auparavant on leur donne une façon qui tend à leur faire prendre ou à augmenter en eux la qualité feutrante. Comme cette préparation n’est pas la même dans toutes les fabriques de chapeaux, & que chacun fait mystere de la sienne, on l’appelle secret ; & l’on dit que le poil est secrété (Les Allemands n’ont pas fait un mystere de cette operation, ils la nomment Beitzen. Plusieurs la font avec l’eau-forte, telle qu’ils peuvent l’acheter dans les pharmacies.), quand il l’a reçue.

71. DE tous tems les chapeliers se sont apperçus que le castor sec employé sans préparation, avait peine à se feutrer & à rentrer à la foule ; & il y a tout apparence qu’une des plus fortes raisons qui avaient fait défendre l’usage du lievre dans la chapelerie, c’est qu’il faisait de mauvais ouvrage avant qu’on sût la maniere de le préparer.

72. AUTREFOIS (& l’on dit qu’il y a encore des chapeliers qui le font aujourd’hui) on enfermait le poil dans un sac de toile, & on le faisait bouillir pendant douze heures dans l’eau, avec quelques matieres grasses & un peu d’eau-forte. Le choix de ces drogues & leurs doses variaient suivant l’idée ou la fantaisie du fabricant ; mais assez communément pour trente livres de poil, on mettait une livre ou une livre & demie de vieux-oing ou sain-doux, avec environ une livre d’eau-forte, dans une quantité d’eau capable de baigner pleinement cette portion de marchandise. Quand on avait retiré le sac de la chaudiere, on mettait dessus quelques planches que l’on chargeait avec de gros poids pour presser le ballot & en exprimer l’eau ; le poil étant suffisamment refroidi, on le tirait du sac par poignée, que l’on pelotait, & que l’on pressait fortement entre les deux mains sans le tordre ; après quoi on l’étendait sur des claies, pour le faire bien sécher.

73. IL y a environ trente ans, qu’un chapelier Français nommé Mathieu, ayant travaillé pendant plusieurs années à Londres, vint s’établir à Paris, dans le fauxbourg S. Antoine, & se vanta d’avoir appris des Anglais une maniere de secréter le poil, bien meilleure que toutes celles qui se pratiquaient en France. Il en donna des preuves, & quelques maîtres le payerent pour en avoir communication. Ce secret, quant au fond, devint bientôt celui de tout le monde ; on sut que les principales drogues que Mathieu employait, étaient de l’eau-forte mitigée avec de l’eau commune, & un peu de sain-doux, dont il frottait le poil. Par succession de tems plusieurs y ont ajouté un peu de mercure : mais il en est encore de ceci comme de l’ancienne façon de secréter ; chacun regle à sa maniere l’affaiblissement de l’eau-forte, & la quantité de mercure. Plusieurs se contentent de l’eau seconde sans aucune addition ; d’autres y joignent avec le mercure, du miel & d’autres drogues qu’ils imaginent devoir produire un bon effet, sans en avoir la raison; & rien ne prouve mieux que cette variété, combien les chapeliers sont encore éloignés de savoir en quoi consiste l’état actuel du poil secrété, & combien il est à souhaiter pour eux qu’on les éclaire sur cet article.

74. UN très-bon fabricant de Paris, qui a eu la complaisance de secréter devant moi du castor, du lievre & du lapin, m’a assuré qu’après plusieurs épreuves faites avec différentes drogues, il s’était fixé à l’eau seconde, c’est-à-dire, à l’eau-forte affaiblie avec moitié d’eau commune, en y faisant dissoudre une once de mercure par livre d’eau-forte. Voici comme il emploie cette dissolution.

75. UNE large terrine non vernissée qui la contient, est placée à sa droite sur un établi devant lequel il se tient debout. La peau est étendue, le poil en-dehors, sur un bout de planche fort épaisse, qui est posé et arrêté sur l’établi ; & avec une brosse ronde de poil de sanglier, qu’il tient par le manche, & qu’il a trempée légèrement dans la terrine, il frotte successivement & à plusieurs reprises toutes les parties qu’il a dessein de secréter, allant tantôt dans le sens du poil, tantôt à contre-sens, mais ayant toujours attention de ne mouiller tout au plus que la moitié de la longueur du poil, celle qui s’étend jusqu’à la pointe, & épargnant celle qui est du côté de la racine.

76. JE dis qu’il traite ainsi les parties de la peau qu’il a dessein de secréter, parce qu’il y en a qu’on se dispense souvent de secréter ; telles sont les arêtes de castor, dont le poil se trouve assez long & assez beau pour faire ce quel les chapeliers appellent dorure (En all. Ueberzug.), & dont je parlerai dans le chapitre suivant. On ne secrete donc entièrement que le castor sec de médiocre qualité ; le lievre & le lapin se secretent comme le castor sec, & l’on ne secrete jamais le castor gras.

77. A mesure qu’on secrete les peaux, on les place les unes sur les autres, poil contre poil ; cette préparation fait prendre à la pointe du poil, en séchant, une couleur jaune ou rousse, plus claire aux endroits qui approchent le plus du blanc : & l’on reconnait si elle a été bien faite, lorsqu’en ouvrant le poil on le trouve dans son état naturel, depuis la moitié de sa longueur jusqu’au cuir, où est sa racine. On étend ensuite les peaux dans une étuve, ou au soleil, pour les faire sécher.

78. L’ÉTUVE destinée à cet effet, & que j’ai vue, est une petite chambre bâtie en charpente & en plâtre , de six pieds en quarré, & de huit pieds de hauteur : elle est fermée de toutes parts à la réserve d’une ouverture de deux pieds en quarré, pratiquée au bas d’un de ses côtés, pour laisser la liberté d’y entrer. Outre cela, il y a un gros tuyau de grès, dont l’embouchure est à cinq pieds de hauteur, & qui, en montant obliquement, va se rendre dans la cheminée d’une chambre voisine, pour y porter les vapeurs de l’eau-forte qui s’exhalent des peaux, & celles du charbon, qui sans cela reflueraient dans la maison, & incommoderaient d’une maniere insupportable ceux qui sont obligés d’entrer dans l’étuve.

79. LES quatre parois sont garnies de clous sans têtes, pour recevoir les peaux ; & il y a encore à la hauteur de sept pieds, plusieurs traverses de bois qui ont des chevilles pour pareil usage.

80. LE plancher de l’étuve est carrelé, & au milieu est ce qu’on appelle le fourneau ; c’est une cuvette de deux pieds en quarré, formée avec des briques & un chassis de fer, dans laquelle on met quatre boisseaux de gros charbon ; & quand on y a mis le feu avec de la braise allumée, on ferme le guichet, & l’on attend que le charbon soit consumé, pour aller examiner en quel état sont les peaux.

81. QUAND on voit qu’elles sont suffisamment séchées, ce qui arrive ordinairement au bout de quatre heures, on les retire, & on les livre à des ouvrieres qu’on appelle coupeuses ; ce sont elles qui enlevent le poil de dessus le cuir, & qui en font le triage : & le castor gras qu’on ne secrete point, passe également par leurs mains. Avant que d’en venir au coupage, l’ouvriere décatit le poil que le secret a mouillé & comme collé ; & pour cet effet, elle se sert d’un outil qu’on nomme carrelet (En all. eine Kratze.), qui n’est autre chose qu’une petite carde de trois pouces quarré, avec laquelle elle peigne l’extrémité du poil.

82. LA coupeuse travaille ordinairement debout, ayant devant elle un établi bien solide, sur lequel est placé un bout de planche de dix-huit pouces ou environ de longueur, & épais pour le moins d’un pouce & demi. Sur cette planche, qui doit être bien dressée & bien unie, elle étend la peau, le poil en-dehors, & suivant sa longueur, ayant attention que la tête de l’animal soit à sa droite ; puis en commençant par cette même partie, & tenant le poil couché avec trois doigts de sa main gauche, elle le coupe à la racine avec un outil qui se nomme couteau, mais qui est plutôt un ciseau court, dont le tranchant est un peu oblique, relativement à la longueur de l’instrument.

83. LA main droite a deux mouvemens ; elle coupe tant en avançant qu’en retirant le couteau sur une largeur égale à  celle des trois doigts qui tiennent le poil couché, & elle avance en même tems sur la main gauche qui recule, en tirant avec le poil qui vient d’être coupé.

84. CES mouvemens, à cause de la grande habitude, se font avec beaucoup de célérité ; de sorte qu’en peu de tems, on voit le cuir se découvrir par bandes qui s’étendent d’un bout à l’autre de la peau, & dont chacune égale en largeur celle des trois doigts avec lesquels la coupeuse présente la racine du poil au couteau.

85. AFIN que la peau ne cede point à l’action des deux mains qui concourent à la faire reculer en travaillant, la coupeuse l’assujettit avec un poids, ou autrement, par le bout où elle commence à couper ; & comme il faut souvent renouveller le fil au tranchant du couteau, sur-tout pour le castor, à cause du limon & du gravier qui se trouvent adhérens au cuir de cet animal amphibie, il y a toujours sur l’établi une vieille meule de coutelier, posée à plat, sur laquelle l’ouvriere a soin de repasser son outil quand elle s’apperçoit qu’il en a besoin.

86. ON coupe le castor sec & le lapin de la même maniere que le castor gras : mais comme les peaux n’ont pas la même souplesse que celui-ci, & qu’elles ont contracté en se séchant des plis durs et roides, qui empêchent qu’on ne puisse les étendre aisément sur la planche, la coupeuse les prépare la veille, en les mouillant avec une éponge du côté de la chair, & en enlevant avec un couteau les petits lambeaux de chair ou de graisse qui sont restés adhérens lorsqu’on a écorché l’animal, & qui, en se durcissant, ont rendu l’épaisseur de la peau inégale (Au castor, c’est l’arracheur qui pare la peau, pour faciliter le mouvement de sa plane.).

87. ON mouille donc ces peaux, comme je viens de le dire ; & on les applique à mesure, les unes sur les autres, chair contre chair, évitant avec soin que le poil ne se ressente trop de cette humidité, qui pourrait lui ôter une partie de la qualité feutrante qu’on lui a fait prendre en le secrétant ; & quand il y en a quarante ou cinquante amoncelées de cette maniere, on les couvre d’une planche que l’on charge avec un poids, jusqu’au moment où la coupeuse s’en empare pour travailler.

88. ON prépare de même les peaux de lievres pour en avoir le poil plus aisément ; mais, comme je l’ai dit plus haut, au lieu de le couper, on l’arrache, & l’on commence ordinairement par le dos que l’on met à part, comme étant la partie la plus estimée. C’est pourquoi cette ouvriere a autour d’elle plusieurs paniers pour recevoir les différentes parties qu’elle met à part les unes des autres.

89. LA coupeuse fait aussi un triage des castors & du lapin. 1°. Elle sépare tout le castor gras du castor sec. 2°. Dans l’une & dans l’autre sorte, elle distingue par tas le poil du dos lorsqu’il est long, fort, & bien luisant, de celui du ventre, des flancs & des joues, qui est plus court, mais plus fin & plus blanc. 3°. Elle met encore à part toutes les parties du poil qui viennent des bords de la peau, & des environs des trous qu’on y a faits en coupant les oreilles et les pattes de l’animal : celui-ci est de la derniere qualité. Elle sépare aussi au lapin le poil qui vient du dos, de celui du ventre, des flancs & de la gorge.

90. EN faisant tous ces triages, elle doit avoir soin de nettoyer le poil en ôtant toutes les chiquettes, c’est-à-dire, toutes les parcelles du cuir que le couteau aurait pu détacher, ou que l’on aurait enlevées avec le poil, comme il arrive sur-tout aux peaux qui ont été échauffées, qui ont souffert un commencement de pourriture, ou que les vers ont attaquées. Les peaux rendent plus ou moins de poil, suivant la saison où l’animal a été tué. Une balle de castor d’hiver, par exemple, qui pese ordinairement cent dix-huit livres, en donne environ trente-six à trente-huit livres ; celui d’automne, trente à trente-quatre ; celui d’été, vingt-quatre à vingt-huit. De cent peaux de lapins dépouillés en bonne saison, on tire à peu près cinq livres de poil, dont quatre de fin, & une de commun. De pareille quantité de lievres, on en tire neuf à dix livres, que l’on distingue en trois qualités, savoir, cinq à six livres de fin, provenant de l’arête ou du dos, deux & demie de roux (c’est ainsi qu’on appelle celui des gorges), & une & demie des ventres : c’est le plus commun.

91. LA coupeuse se paie sur le pied de six sols la livre pour le castor, tant veule que gras ; mais comme le lapin & le lievre sont plus difficiles à manier, elle gagne huit sols pour chaque livre de poil de lapin qu’elle rend, & dix sols par livre pour le lievre, & elle vend à son profit ces petits cuirs aux ouvriers qui fabriquent la colle-forte, à raison de six liv. le quintal. Les cuirs de castor gras, & ceux de castor veule, quand ils n’ont point été trop coupés & endommagés par la coupeuse, se vendent au profit du maître, sur le pied de quarante à cinquante livres le cent pesant. Ce sont ordinairement les bahutiers qui les achetent, & quelquefois les faiseurs de cribles. Mais quand les peaux sont trop endommagées, elles ne sont bonnes que pour les faiseurs de colle-forte, à qui on les vend dix-huit à vingt livres le cent pesant.

92. UNE bonne coupeuse fait quatre à cinq livres de poil par jour ; mais comme elle travaille le plus souvent sur des peaux qu’on a mouillées pour les rendre souples, & qu’elle rend son ouvrage au poids, on attend, pour peser ce qu’elle rapporte, que le poil ait perdu l’humidité qu’il a pu contracter de son cuir.

93. LE chapelier qui a fait provision, soit en peaux, soit en poils coupés, secrétés ou non, visite fréquemment son magasin, & prend des précautions contre le dépérissement de ces marchandises. Les peaux de castor, de lievre & de lapin sont sujette à être rongées par les rats & par les souris : on fait la chasse à ces animaux avec des chats, ou bien on leur tend des pieges pour les détruire. Certains vers de scarabées & la teigne y feraient aussi beaucoup de tort, si l’on n’avait soin de secouer & de battre les peaux de tems en tems : la pourriture même pourrait s’y mettre à l’occasion de quelque humidité, si les paquets ou ballots demeuraient trop long-tems fermés, et serrés par des cordes, ou par leur propre poids.

94. LES différens poils se tiennent à part les uns des autres dans des tonneaux étiquetés, & fermés le plus exactement qu’il est possible, avec des couvercles qui les emboitent, comme ceux où l’on met la farine ; & pour empêcher que les insectes & l’humidité ne s’y introduisent, on les garnit par-dedans de bon papier collé. Avec tout cela il faut avoir grand soin de ne point trop entasser ni presser ces sortes de marchandises, parce qu’en pareil cas elles s’échauffent considérablement, se feutrent en partie, & se catisent au point qu’on ne peut plus les ouvrir ni les carder. Le castor gras, qui est le plus précieux, exige à cet égard plus de soin & d’attention que tout autre poil.

95. QUAND le poil est trop frais, c’est-à-dire, quand il vient d’un animal nouvellement tué ou tondu, le chapelier dit qu’il est trop verd ; il attend pour l’employer, qu’il ait passé quelque tems au magasin. Ce tems doit être plus ou moins long, suivant l’espece ; le lievre & le lapin en demandent beaucoup moins que le castor, il faut au moins un an pour celui-ci. C’est dans les tonneaux dont je viens de parler, que le maître chapelier prend les matieres qu’il lui faut pour composer des chapeaux : le choix qu’il en fait, les proportions qu’il observe dans le mélange, & la somme des parties composantes, reglent la qualité et le poids de ces chapeaux.

96. ON en distingue principalement de quatre sortes; savoir, ceux qu’on nomme castors, les demi-castors, les dauphins & les communs. Quant au poids, on en fait des deux premieres sortes, depuis trois jusqu’à dix onces : ceux des deux dernieres ne pesent jamais moins de huit onces ; mais quelquefois jusqu’à treize & quatorze.

97. LE chapeau qu’on nomme castor, doit être fait entièrement avec du poil de castor, & ne doit différer d’un autre chapeau de même nom & de même poids, que par le choix du poil, y en ayant de différens degrés de beauté dans la même espece.

98. QUOIQU’ON ne sache pas précisément ce que fait au poil cette préparation qu’on appelle secret, dont j’ai parlé précédemment, cependant l’expérience a fait connaitre que le poil secrété, non seulement se feutre mieux, rentre & se rapproche plus aisément à la foule, mais qu’il fait aller les matieres qui ont moins de disposition à cet effet, & qui sans lui demeureraient lâches & ne prendraient point de corps. Les chapeliers réglant donc leurs mélanges sur ce principe pour les chapeaux de pur poil, mettent ordinairement deux tiers de secrété, avec un tiers qui ne l’est pas.

99.ON fait, par exemple, un très-beau & ample castor avec cinq onces de poil secrété, & deux onces & demie de non secrété, dont moitié castor gras, sur-tout si c’est du poil d’élite ; de même des chapeaux de moindre poids, en observant les mêmes proportions.

100. ON envoie beaucoup de castors blancs en Espagne pour les colonies, & nous avons ici des religieux qui n’en portent point d’autres. Ces chapeaux se composent comme je viens de le dire, & l’on a de plus l’attention de choisir les parties de poils qui sont les plus claires en couleur.

101. CE qu’on nomme demi-castor, n’est pas, comme on le pourrait croire en s’arrêtant à la dénomination, un chapeau composé avec moitié poil de castor ; si l’on y met, ce n’est qu’en dorure. Les chapeliers appellent ainsi une legere couche de castor ou d’autre poil, dont ils couvrent le chapeau en le fabriquant, & qui lui donne une superficie plus fine & plus brillante qu’il ne pourrait l’avoir avec la matiere qui fait le fonds de son étoffe.

102. CI-DEVANT un bon demi-castor devait peser neuf onces, & se faisait avec un tiers de laine de vigogne ou de carménie, deux tiers de poil de lapin, de lievre, ou de chameau, des meilleures qualités, le tout pesant huit onces, & recouvert d’une once de dorure en castor.

103. AUJOURD’HUI l’on en fait beaucoup de six onces, dont trois de lievre secrété, deux de lapin secrété, & une de lapin son secrété. Quand on veut les faire plus forts & plus beaux, on y ajoute une once de castor en dorure.

104. LES demi-castors de cette derniere espece sont moins fins, quand il y a plus de lapin que de lievre ; c’est-à-dire, que le poil de lievre (qui est aussi plus cher) est le plus beau de ces deux poils : mais ils faut, pour bien faire, qu’il soit toujours secrété.

105. CES chapeaux sont plus solides, quand on y fait entrer un sixieme de vigogne, ou de laine de carménie bien épluchée : & si avec cela ils ont une dorure de castor, ce sont les plus beaux & les meilleurs de cette espece.

106. LES demi-castors qui doivent rester blancs, peuvent se faire avec deux tiers d’arête de lievre secrété, un tiers d’arête de lapin, dont moitié secrété ; ou bien ce dernier tiers tout secrété, au cas qu’on y ajoute une once ou une once & demie de castor en dorure ; car il est à remarquer que la dorure se fait toujours avec du castor veule non secrété, que l’on ne carde point, mais que l’on arçonne seulement. Quelques chapeliers cependant sont dans l’usage de dorer leurs demi-castors les moins fins, avec de l’arête de lievre, dont la moitié est secrétée : d’autres les dorent avec moitié castor non secrété, & moitié lievre secrété. Mais ces dorures ne sont jamais ni aussi bonnes ni aussi belles que celles qui se font avec le castor pur.

107. LES dauphins se font avec deux tiers de lapin non secrété & de lievre secrété, & l’autre tiers partie agnelins d’Hambourg, & partie poil de chameau bien épluché, le tout de la seconde qualité. Pour un chapeau de sept onces & demie, par exemple, quatre onces tant en lapin qu’en lievre communs, une once de laine d’Hambourg, deux onces et demie de poil de chameau : on peut substituer à ce dernier la laine d’Autriche, ou de pelotage.

108. ON ne dore guere ces sortes de chapeaux, parce que le poil fin qu’on y emploierait, serait toujours surmonté par la laine & la matiere plus commune, qui fait le fonds de l’étoffe.

109. ON fait aussi des dauphins blancs à l’usage de quelques ordres de religieux ; mais alors on a l’attention de choisir parmi les laines ou les poils qu’on y emploie, tout ce qui est de moins brun, & de plus approchant du blanc.

110. LES chapeliers des grandes villes, & sur-tout ceux de Paris, ne font guere de chapeaux plus communs que les dauphins, parce que la main-d’œuvre y est trop chere pour ces chapeaux de bas prix : c’est, comme je l’ai dit au commencement du premier chapitre, dans les provinces que cela se fabrique avec de la laine pure du pays, à laquelle on mêle souvent des matieres encore plus communes.

111. ON mêle aussi quelquefois avec ces laines de France des matieres plus fines, telles que les poils de lapin, de lievre, de chameau, pour faire des chapeaux qui tiennent un milieu entre les communs & les dauphins. D’autres fois on se contente de dorer le dessus de la tête avec un peu de poil de chameau, ce que l’on appelle mettre une calotte.

112. COMME la matiere dominante de ces chapeaux est de la laine, il est aisé d’un fournir de blancs ou de gris, aux religieux qui doivent les porter de cette couleur, ou à ceux qui par goût ou par fantaisie, veulent les avoir tels : il suffit alors de ne les point faire passer à la teinture.

113. ON peut faire des chapeaux avec du poil de lievre secrété, & de la soie parfilée & coupée à la longueur des poils qu’on emploie dans la chapelerie ; j’en ai vu faire de cette espece, où il entrait moitié de soie, & d’autres où il n’en entrait que le tiers : ces chapeaux m’ont paru plus fins que les dauphins, & plus communs que les demi-castors. On les peut dorer comme ceux-ci, avec une once ou un peu plus de castor. Le chapelier qui fait usage de soie, la tient toute parfilée & coupée en paquets jusqu’au moment où il en a besoin pour faire son mélange.

114. DANS une fabrique un peu achalandée, les mélanges se font pour le moins de 12 à 15 livres. Quand le maître a pesé toutes les parties composantes, il les donne aux cardeurs, qui doivent les lui rendre poids pour poids, à raison de 6 sols la livre pour le castor, & 5 sols pour les laines & poils mêlés ensemble.

115. AVANT que de pouvoir être cardées, presque toutes les matieres ont besoin qu’ont les baguette (En all. Schlagen.) pour commencer à les ouvrir, c’est-à-dire, à désunir les parties qui se sont pelotonnées & comme collées ensemble dans les tonneaux ou dans les paquets où elles ont été long-tems serrées & entassées, & pour les purger, en les secouant, de la poussiere, de la terre même qui s’y serait attachée du vivant de l’animal, ou après qu’il a été dépouillé. Les ouvriers qui doivent carder, sont chargés de cette premiere préparation : elle fait partie de leur ouvrage, & ne se paie pas séparément.

116. ON commence assez souvent par baguetter à part chaque partie qui doit entrer dans le mélange ; on la met sur le plancher : l’ouvrier à genoux devant le tas, tenant dans chaque main une baguette semblable à celle des chandeliers, frappe les deux à la fois, ayant attention, lorsqu’il releve les baguettes, de les faire battre l’une contre l’autre, afin de secouer & diviser davantage la portion de poil qu’elles enlevent.

117. QUAND le poil a été baguetté pendant un certain tems de cette façon-là, & qu’il n’y a plus de gros pelotons, l’ouvrier, pour achever de l’ouvrir & de le diviser, l’ayant tout ramassé à sa droite, bat sur le bord du tas le plus près de lui, & fait entre-choquer ses deux baguettes en les relevant, de façon qu’il fait passer à sa gauche la portion la plus légère qu’elles ont enlevées ; & en procédant ainsi jusqu’à la fin, il fait disparaitre entièrement les paquets ou flocons qu’il s’était proposé de diviser.

118. TOUTES les parties étant ainsi baguettées séparément, l’ouvrier les met ensemble, & recommence à les battre de nouveau, pour qu’elles se mêlent intimement, & qu’on ne puisse plus les distinguer les unes des autres. Pour cet effet il coupe deux ou trois fois ; c’est-à-dire, qu’en pinçant le poil battu avec ses deux baguettes, il le fait passer par petites parties, de sa droite à sa gauche, & de même ensuite de sa gauche à sa droite. Il y a de l’art dans ce baguettage, & je sens qu’il est difficile de le bien décrire ; mais on peut concevoir que par ce moyen bien ménagé, les différentes matieres se mêlent en si petites parties les unes avec les autres, que l’œil peut à peine les distinguer : cela s’appelle effacer.

119. QUAND il y a beaucoup de matieres à baguetter, deux ouvriers se mettent en face l’un de l’autre, & travaillent de concert. Mais comme il y a des poils, tels que celui de lievre, qui volent beaucoup, c’est-à-dire, qui, à cause d’une grande légèreté, se répandent dans l’air & se dissipent, ce qui cause du déchet, les cardeurs qui sont obligés de rendre poids pour poids, remédient autant qu’ils peuvent à cet inconvénient, en frottant le poil avant de le battre, avec un peu d’huile de lin ; ce qui l’empêche de voler aussi aisément, & répare en quelque façon par le poids de cette matiere étrangere, celui du poil qui se perd. Les maîtres tolerent ce petit artifice ; mais le compagnon chapelier s’y oppose autant qu’il peut, parce que le poil ainsi huilé s’arçonne plus difficilement ; il a peine à se détacher de la corde, pour voler au gré de l’ouvrier.

120. DANS quelques fabriques de Paris, au lieu de baguetter ainsi les mèlanges, on les bat avec un instrument qu’on nomme violon. Il est composé pour l’ordinaire de seize cordes de l’espece de celle qu’on appelle fouet, & dont chacune a huit pieds de longueur ; elles sont toutes attachées par un bout, à égales distances les unes des autres, sur un barreau de bois, long de deux pieds, épais de pouces, & large d’autant, qui est lui-même fixé par deux crochets, au bas du mur de l’attelier. Toutes ces mêmes cordes sont retenues par l’autre bout dans une piece de bois courbe, qui n’a qu’un pied de longueur, de sorte qu’elles sont une fois plus près les unes des autres de ce côté-là que de l’autre. La piece courbe a un manche long d’environ deux pieds, qu’un homme debout prend à deux mains, pour faire frapper les cordes à coups redoublés, sur un tas de poil étendu par terre.

121. APRÈS que les mélanges ont été baguettés d’une façon ou de l’autre, il s’agit de les carder, pour achever d’effacer les parties composantes : car, quoiqu’elles paraissent l’être après cette premiere façon, elles ne le sont encore qu’imparfaitement, & point assez pour remplir les vues du chapelier. Il y a des cardeurs exprès pour la chapelerie, & leurs cardes sont plus fines que celles des ouvriers qui travaillent pour les tapissiers. Je ne m’arrêterai point à décrire cet outil, qui est assez connu ; si cependant le lecteur a besoin d’instruction particuliere sur cet article, il pourra consulter l’art du cardier ou faiseur de cardes, que M. Duhamel décrit actuellement, & qui sera publié incessamment.

122. ON se rappellera seulement que le cardeur, en travaillant, fait agir ses cardes de deux manieres. Premièrement, quand il a appliqué une poignée de laine ou de poil qu’il tient de la main gauche, il la tire, l’étend, & la peigne en traînant l’autre carde dessus : ce mouvement s’appelle trait (En all. ziehen.). Secondement, en faisant passer en sens contraire l’une de ses cardes sur l’autre, il releve & ramasse ce qu’il vient de tirer, & le rapplique de nouveau pour continuer de le tirer : chacune de ces opérations s’appelle un tour de cardes (En all. Umwenden.).

123. OR, le cardeur du chapelier ayant ses matieres nouvellement & suffisamment baguettées, commence par leur donner un cardage à quatre traits & trois tours de cardes, ce qu’il appelle briser (En all. reissen.). Ensuite il les reprend, & fait un second cardage à trois traits & deux tours de cardes, ce qu’il nomme repasser. Dans ces deux façons il prend toujours la poignée qu’il doit carder, sur les bords du tas, & non dans le milieu ; il n’appuie que très-légèrement une carde sur l’autre, & les tire doucement, pour ne faire que peigner, & ne point rompre le poil sur lequel il travaille. Le cardage est réputé bien fait, quand les différentes matieres du mélange sont tellement effacées qu’on ne puisse plus les distinguer, & qu’il n’y a point de bourgeons, c’est-à-dire de petits flocons, qui n’aient point été ouverts.

124. ALORS le maître ayant reçu son mélange sortant des mains des cardeurs, le distribue par pesées à ses compagnons. Chaque pesée contient pour le moins l’étoffe de deux chapeaux, qui font ordinairement la journée d’un ouvrier. Si c’est en commençant la semaine, il est assez d’usage de leur en distribuer pour quatre chapeaux, parce qu’on ne foule guere le lundi ; ce jour-là ils avancent leur ouvrage pour le finir les jours suivans.

125. SI les chapeaux que le maître donne à faire, doivent avoir de la dorure, il distribue à part la quantité de castor qu’il a dessein d’y employer ; cette partie ne se carde. Si la dorure doit se faire avec du poil de lievre, ou de chameau, cette partie se carde séparément & se distribue de même après la pesée des chapeaux.

Chapitre III

De la maniere de fabriquer les chapeaux.

126. TOUS les ouvriers dont j’ai fait mention jusqu’à présent, ne sont point chapeliers ; ce ne sont que des aides qui préparent les matieres, & qui les mettent en état d’être travaillées par celui qu’on appelle compagnon : c’est entre ses mains que commence, à proprement parler, la construction du chapeau.

127. LES chapeaux au-dessus de ceux qu’on appelle communs, se font toujours de quatre pieces, qu’on nomme capades (En all. Fach(s)), que l’ouvrier assemble, & à qui il fait prendre la consistance & la forme convenables. La construction du chapeau dépend donc de trois opérations principales ; par la premiere, on forme les capades ; par la seconde, on les assemble, cela s’appelle bastir (En all. fil(aen)); par la troisieme qui est la foule (En all. walken.), on fait prendre à cet assemblage les dimensions, la forme & la solidité qui conviennent au chapeau, selon son espece.

128. IL y a dans l’attelier des compagnons une balance avec laquelle chacun d’eux partage l’étoffe (L’étoffe, c’est la matiere cardée que le maître distribue aux compagnons pour en faire des chapeaux.) qu’il a reçue, en autant de parties égales qu’il doit rendre de chapeaux : cela se fait sans poids, mais seulement en chargeant les deux bassins, jusqu’à ce qu’on voie par l’équilibre, qu’il y en a autant d’un côté que de l’autre.

129. LA quantité d’étoffe qui doit entrer dans un chapeau, se divise de la même maniere en quatre parties égales, pour former les quatre capades (Les chapeaux de laine & autres chapeaux communs, se font à deux capades.) & le compagnon les façonne l’une après l’autre de la maniere qui suit.

130. QUOIQUE l’étoffe ait été baguettée & cardée à plusieurs fois, & que les matieres qui entrent dans sa composition soient bien mêlées, &, comme on dit, suffisamment effacées, il s’en faut bien qu’elle soit encore divisée, & raréfiée au point où elle doit l’être, pour l’usage que le compagnon en doit faire. Celui-ci commence par l’arçonner (En all. fachen.); c’est-à-dire, qu’il la travaille avec un instrument qu’on nomme arçon (En all. Fachbogen.), dont voici la description & l’usage.

131. A B, pl. I, fig. 15, est une perche ronde, pour l’ordinaire de sapin, qui a environ huit pieds de longueur, & deux pouces de diametre : vers l’extrémité B, est assemblée à tenon & mortaise, un bout de planche chantournée C, qui saille de huit pouces, & qui s’appelle le bec de corbin (En all. die Nose.) parce qu’en effet cette piece en a la forme. A l’autre bout de la perche, & dans le même plan, est arrêtée de la même maniere une autre planchette D, percée à jour, qu’on nomme le panneau (En all. das Hauptbret.). Cette piece a quinze pouces de long sur six à sept de large ; & son épaisseur, qui est quinze lignes aux deux extrémités, va en diminuant jusqu’au milieu de la longueur.

132. SUR le côté E F, le plus avancé du panneau, est une laniere de cuir de castor, retenue de part & d’autre par des cordes qui embrassent la perche en G & en H, & qui étant doubles se tordent & se tendent à volonté par le moyen de deux petits leviers I K, à la maniere de celles qui servent à bander les scies.

133. La laniere qui est ainsi tendue suivant sa longueur, se nomme le cuiret (En all. Bogenleder.) : au lieu d’être appliquée immédiatement sur le côté du panneau, elle en est séparée à la distance d’une ligne ou à peu près, par une petite lame de bois qui la souleve à l’endroit le plus près du point E ou du point F, cela est égal : & cette petite piece porte le nom de chanterelle, à cause de l’effet qu’elle occasionne, & dont je parlerai bientôt.

134. UNE corde à boyau d’une ligne de diametre, fixée à l’extrémité A de la perche par un nœud coulant, vient passer sur le milieu de la largeur du cuiret, de là par une rainure creusée dans l’épaisseur du bec de corbin, & dans une fente pratiquée en B, pour s’arrêter aux chevilles L, L, L, avec le degré de tension que l’ouvrier trouve à propos de lui donner. Il en juge principalement par habitude, & encore par le bruit de la chanterelle ; car lorsque la corde est en jeu, ses vibrations font battre le cuiret contre le bois du panneau ; & suivant le ton qu’elle lui donne, il connait si elle est assez tendue ou non pour sa maniere de travailler.

135. JE dis pour sa maniere de travailler ; car chaque compagnon a la sienne : & dans un attelier où il y a six arçonneurs, ce sont presque autant de tons différens ; de sorte que ces ouvriers, lorsqu’ils ont travaillé ensemble pendant un certain tems, se reconnaissent sans se voir les uns les autres, au ton seul de l’arçon.

136. LA corde se met en jeu par le moyen d’un outil qu’on nomme la coche, fig. 16. C’est un espece de fuseau de buis, ou de quelqu’autre bois dur, qui a sept à huit pouces de longueur, & dont chaque bout est terminé par un bouton plat & rond, à peu près comme un champignon. L’ouvrier le tenant de la main droite par le milieu, accroche la corde avec le bouton, & la tire à lui, jusqu’à ce que glissant sur la rondeur du bouton, elle échappe & se met en vibration, en vertu de son élasticité.

137. LE maniement de l’arçon est ce qu’il y a de plus difficile pour les apprentifs ; ils ne s’y font que par un long exercice, & il y en a peu qui parviennent à arçonner d’une maniere aisée, & sans contracter une attitude pénible & contrainte, qui va quelquefois jusqu’à leur gâter la taille, & les rendre contrefaits.

138. L’ARÇON est suspendu par une corde qui est attachée d’une part au plancher, & de l’autre au milieu de la longueur de la perche ; il est, dis-je, suspendu à quatre pouces au-dessus d’un établi qui a cinq à six pieds de long, & au moins cinq de large, qui est porté sur des tréteaux ou autrement, à la hauteur de deux pieds huit pouces. Voyez pl. I, fig. 17.

139. CET établi est couvert d’une claie d’osier fin, dont les brins sont séparés les uns des autres par de très-petits intervalles, tels qu’il les faut seulement pour laisser passer la poussiere & les petites ordures qui se dégagent de l’étoffe qu’on arçonne. La fig. pl. I, représente une portion de cette claie dessinée plus en grand, afin qu’on puisse voir comment les mailles sont faites.

140. L’ÉTABLI couvert de sa claie, est placé dans une loge qui n’a que la grandeur qu’il faut pour le renfermer, & qui est entièrement ouverte par le devant, où se place l’ouvrier. L’un des trois autres côtés doit avoir une fenêtre qui donne un jour suffisant : les deux autres peuvent être des cloisons de bois ou de plâtre, &c. Voilà l’essentiel ; mais ce qu’il y a de mieux, ou de plus ordinaire, c’est que le jour soit en face de l’ouvrier, & qu’à sa droite & à sa gauche on éleve, sur l’extrémité de l’établi, deux claies d’osier dont les brins sont paralleles entr’eux. Ces claies qu’on nomme dossiers (En all. Vorsetzer.), se courbent un peu l’une vers l’autre par le haut, & servent à retenir les parties les plus légeres de l’étoffe, qui, sans cette précaution, se dissiperaient en volant de côté & d’autre dans l’attelier.

141. L’OUVRIER saisit la perche de l’arçon à peu près au tiers de sa longueur, en passant la main gauche dans une poignée M qui est faite de cuir doux ou de plusieurs bandes de linge les unes sur les autres, & qui, s’appuyant sur le revers de sa main, l’aide à soutenir le poids du panneau & du bec de corbin, qui tend à porter la corde de haut en bas, en faisant tourner la perche sur elle-même : il étend le bras pour dégager la corde, & il la tient avec la perche dans un plan à peu près parallele à celui de l’établi. Pl. I, fig. 17.

142. L’INSTRUMENT étant dans cette situation, la corde est susceptible de quatre mouvemens : 1°. de se mettre en vibration par les coups de coche, comme on l’a expliqué ci-dessus ; 2°. de s’élever & de s’abaisser parallélement au plan de l’établi ; 3°. de s’incliner plus ou moins à ce même plan ; 4°. enfin, de tourner horisontalememt avec la perche autour du point de suspension.

143. C’EST par ces quatre mouvemens combinés & ménagés avec adresse, que l’arçonneur vient à bout de préparer & de disposer l’étoffe de ses capades ; il commence par battre (En all. herunterläuternschlagen.), & finit par voguer (En all. fachen.).

144. POUR battre l’étoffe d’une capade, il la place au milieu de l’établi ; il y fait entrer la corde de l’arçon, & sans qu’elle en sorte, il la met en jeu à grands coups de coche, ayant soin de la porter tantôt plus haut, tantôt plus bas, & d’avant en arriere : ce qu’il fait à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il s’apperçoive que toutes les cardées sont bien effacées, & que toutes les parties également brisées par les vibrations de la corde, se séparent & s’envolent au moindre souffle.

145. LORSQU’EN battant ainsi il a éparpillé son étoffe, il la ramasse sans y toucher avec la main, mais seulement avec le bout de l’arçon qu’il porte de gauche à droite, & de droite à gauche, pour refaire le tas. Il modere les coups de coche, & diminue leur fréquence, quand il est sur la fin, quand il n’a plus affaire qu’à de petits flocons, qui se sépareraient de la masse, s’il les chassoit avec plus de violence.

146. APRÈS avoir suffisamment battu son étoffe, le compagnon la vogue, & c’est là le moment ou l’arçon a besoin d’être habilement manié. Voguer l’étoffe, c’est l’arçonner de maniere que ses moindres parties pincées successivement par la corde, soient enlevées & transportées de la gauche à la droite de l’ouvrier, en faisant en l’air un trajet de plus de deux pieds : de sorte qu’après cette opération, une très-petite quantité de matiere forme un tas considérable, mais d’une raréfaction & d’une légèreté si grande & si uniforme, qu’on croirait voir un monceau du plus fin duvet, & que le moindre vent serait capable de tout dissiper dans un instant.

147. QUELQUEFOIS l’ouvrier vogue deux fois ; & pour cet effet, il ramene son étoffe vers sa main gauche sur l’établi, en la poussant légèrement, non avec la main, mais avec un clayon, fig. 19, qui a quatorze pouces de long, sur douze de large, & qui est garni d’une poignée au milieu ; il la ramasse en un tas à peu près rond, & plus épais vers le centre que vers les bords. Alors faisant agir l’arçon, il faut non-seulement qu’il fasse passer son étoffe de sa gauche à sa droite, comme la premiere fois ; mais ce qu’il y a d’essentiel & de plus difficile, c’est que le poil, à mesure qu’on le vogue, doit tomber tout dans un espace d’une figure déterminée, d’une certaine grandeur, & s’amasser de maniere qu’il produise des épaisseurs différentes en telles & telles parties du tas qu’il forme.

148. L’ESPACE dont il s’agit est une espece de triangle, fig. 10, formé par trois lignes, dont deux, AD, BD, sont presque droites, & la troisieme AEB, est un arc de cercle ou à peu près : sa grandeur varie suivant les dimensions qu’on veut donner au chapeau, & encore plus selon la nature de l’étoffe qu’on emploie : car il y en a qui rentrent à la foule beaucoup plus que d’autres, & avec celles-là on tient les capades plus grandes. Pour des chapeaux fins, assez communément la distance d’A en B est de quarante à quarante-deux pouces ; celle de D en C, de quatorze ; & celle du C en E, de dix pouces.

149. L’OUVRIER commence donc par voguer à petits coups & prenant peu d’étoffe à la fois, pour former la pointe B; puis continuant en reculant son arçon, & faisant agir une plus grande partie de la corde pour fournir davantage, à mesure que le tas de la matiere voguée s’élargit, il remplit tout ce qui est entre la pointe Bb, & la ligne DE ; il charge de même toute la partie qui est entre cette ligne & l’autre pointe Aa, en modérant les coups d’arçon à mesure que l’espace qu’il veut remplir se rétrécit ; & il finit par employer le reste de son étoffe sur les endroits où il voit qu’il en manque, pour rendre les épaisseurs telles qu’elles doivent être.

150. Ces épaisseurs doivent aller en diminuant, depuis le contour intérieur adbe, jusqu’au contour extérieur ADBE, qui termine la figure : de sorte que la figure 20 représentant le plan du tas d’étoffe ainsi voguée, la fig. 21 en représente la coupe suivant la ligne AB ; & la fig. 22, celle du même tas suivant la ligne DE.

151. MAIS quelqu’habile que soit l’ouvrier, il est rare que par le seul jeu de l’arçon il parvienne à donner à son tas d’étoffe le contour & les dimensions qu’il doit avoir ; il y supplée avec le clayon qu’il promene tout autour, pour rapprocher les parties qui s’écartent de son dessein ; & comme ce clayon est un peu courbe, il l’appuie légèrement d’abord par la convexité sur toute la bande Aa, Dd, Bb, E; & ensuite en appuyant davantage, tant sur le milieu que sur les bords, il applatit le tout & le réduit à l’épaisseur d’un doigt ou environ.

152. LA capade commence donc à prendre forme & consistance sous le clayon ; quand elle en sort, elle ressemble assez à un morceau de ouatte épaisse, taillé comme la fig. 20. Les ouvriers y distinguent plusieurs parties : Dd se nomme la tête; ce qui est terminé par deux pointes Aa, Bb, s’appelle les ailes ; & le bord AEB, est l’arête (En all. der Schnitt.). On continue de façonner la capade en la marchant avec la carte.

153. Marcher la capade avec la carte (En all. das Fach mit der Kappe ausammen drücken.), c’est la couvrir d’un grand morceau de parchemin fort épais, ou d’un carré de cuir de veau corroyé, comme celui dont on fait les empeignes des souliers communs, & presser dessus avec les deux mains, qu’on applique successivement sur toutes les parties. Le plat de la main ainsi appliqué, doit agir à chaque endroit par petites secousses ; & en passant de l’un à l’autre, il ne doit point quitter la carte, mais seulement glisser dessus.

154. QUAND les mains ont ainsi parcouru toute l’étendue de la capade, l’ouvrier, pour la visiter, leve la carte : s’il apperçoit quelque endroit qui n’ait point été suffisamment marché, il recommence sa premiere opération, en appuyant davantage ou plus souvent sur les endroits qu’il a remarqué en avoir besoin.

155. CELA étant fait, il leve de nouveau la carte ; il sépare doucement la capade de dessus la claie ; il la retourne, pour la marcher du côté opposé à celui sur lequel il vient de travailler, ayant toujours soin de lever la carte de fois à autre, pour voir si son étoffe se feutre également par-tout.

156. LORSQUE la capade a été suffisamment marchée avec la carte, l’ouvrier la replie sur elle-même, en portant l’aile qui est à sa gauche sur celle qui est à sa droite, comme on le peut voir par la figure 23, & il arrondit l’arête, en déchirant légèrement avec deux doigts de sa main droite tout ce qui excede la ligne ponctuée AGE, tandis qu’il contient l’étoffe avec sa main gauche, posée à plat, & qu’il fait suivre à côté de la même ligne ; & si les bords qui vont de la pointe des ailes à la tête, se dépassent l’un l’autre, il rogne de même l’excédant.

157. L’ARÊTE arrondie devient un arc de cercle, dont le centre est en D : mais l’ouvrier n’emploie pour cela aucune autre mesure que le coup-d’œil & l’habitude ; il met à part ses rognures, ainsi que la capade qu’il vient de faire, après l’avoir pliée proprement.

158. CHACUN plie la capade à sa maniere, cela n’est assujetti à aucune regle ; cependant la plupart des compagnons que j’ai vu travailler, la pliaient ainsi : ils faisaient un pli sur la ligne AI, fig. 24, en apportant la tête D sur le point E ; ensuite ils prenaient les deux ailes AB, déjà appliquées l’une sur l’autre, pour les porter en ab, en faisant un pli sur la ligne GH ; de sorte que la capade était réduite en un paquet presque quarré EIGH.

159. LES quatre capades étant faites & pliées ainsi, ce que l’ouvrier a retranché en arrondissant les arêtes & en réglant les autres bords, il le rassemble au milieu de sa claie, le rebat & le vogue, de maniere qu’il en forme une bande mince & large de quatre pouces ou environ, sur toute sa longueur. Cette bande étant marchée au clayon & à la carte, comme il a été dit ci-dessus, se nomme piece d’étoupage, parce qu’elle s’emploie par morceaux, à étouper (En all. Ausbussen.), c’est-à-dire, à garnir les endroits des capades qui se trouvent trop faibles, comme je l’expliquerai dans la suite.

160. SI le chapeau doit avoir de la dorure, l’ouvrier prend la quantité de poil non cardé (Le plus souvent la dorure est de castor secrété, & alors on ne le carde point; mais quand c’est du poil secrété qu’on y emploie, il faut qu’il soit cardé.) qui y est destinée (en castor, c’est ordinairement une once, quelquefois moins); il la partage à la balance ou à la vue, en deux parties, qu’il arçonne séparément. Les chapeliers appellent dorure (En all. Ueberzug.) une légere couche de poil d’élite, dont ils couvrent les parties les plus apparentes du chapeau ; quelquefois on ne dore que la tête, plus souvent on dore aussi l’une des deux faces du bord, ou bien toutes les deux, mais jamais le dedans de la tête ; on en sent assez la raison.

161. SI l’on ne doit dorer que le dehors de la tête & celle des deux faces du bord qui est à l’envers du chapeau, le compagnon partage son étoffe en deux parties, dont l’une, qui est un peu plus forte que l’autre, sert à former deux pieces qu’on nomme les travers (En all. die Randfache.) : & de la plus faible il forme deux autres pieces qu’on appelle les pointus (En all. die Kopf-fache.).

162. IL bat d’abord l’étoffe des travers, & la vogue, en lui faisant prendre la forme d’un ovale ou d’un quarré long dont les angles seraient fortement arrondis, pl. I, fig. 25, en observant que l’épaisseur soit égale par-tout ; & si le contour ne lui parait point conforme à son dessein, il acheve de le régler avec le clayon qu’il promene en appuyant légèrement sur les bords. Il marche cette piece avec la carte, comme il a marché les capades ; il la roule ensuite par les deux bouts, suivant sa longueur, de maniere que les deux parties roulées se rencontrent à la ligne EF, & s’appliquent l’une sur l’autre, comme on le peut voir par la fig. 26. Alors empoignant des deux mains ce double rouleau tout auprès de la ligne gh, il le rompt & en fait deux morceaux qui étant déployés auront chacun la forme de CBE, fig. 25.

163. LE reste de l’étoffe destinée à la dorure, se divise encore en deux parties, mais égales, lesquelles battues à l’arçon, voguées & marchées séparément, doivent former deux petites capades semblables aux grandes quant à la figure, mais d’une épaisseur beaucoup moindre que la leur, & égale par-tout.

164. SI le chapeau doit être entiérement doré en-dessus, c’est-à-dire, si la dorure de la tête doit aller non seulement jusqu’au lien, mais s’étendre en continuant jusqu’à l’arête, alors la plus forte partie de l’étoffe qui y est employée, se partage en deux parties égales, dont on fait deux pieces qui ont, comme les précédentes, non seulement la forme, mais presque la grandeur d’une capade. Je dis presque la grandeur ; comme cette partie de la dorure ne s’applique qu’à la foule, & lorsque le chapeau est déjà un peu rentré, il n’est pas nécessaire qu’elle soit tout-à-fait aussi grande qu’une capade avant le bastissage.

165. ON fait encore quelquefois des chapeaux que l’on nomme chapeaux à plumet, parce qu’en les fabriquant on ménage tout autour du bord une frange de poil qui le dépasse de sept à huit lignes, & qui imite le plumet. Quand on veut que le chapeau en ait un, il faut en préparer les pieces avant que de quitter l’arçon.

166. CES pieces se font avec l’arête du castor le plus beau & le plus long ; on les arçonne & on les marche comme des travers & sous la même forme, avec cette différence qu’au lieu d’être d’une épaisseur égale dans toute leur étendue, on les tient un peu plus fortes vers le bord qui doit excéder celui du chapeau. Elles s’appliquent à la foule, & l’on en met plusieurs les unes sur les autres, comme je l’expliquerai ci-après. Le nombre n’en est point fixe ; les uns en mettent cinq, les autres six, & cela fait dix ou douze pieces à préparer ; car il en ſaut deux pour faire le tour du chapeau. Il faut, pour un plumet un peu étoffé, depuis une once & demie jusqu’à deux onces de poil.

167. C’EST principalement en façonnant les capades, la piece d’étoupage, celles de la dorure, &c. que l’ouvrier doit être attentif à nétoyer son étoffe : indépendamment de la poussiere qui se tamise au travers de la claie, & qui tombe d’elle-même sur l’établi, il y a encore d’autres ordures qui sont adhérentes, & qu’il faut enlever avec les doigts ; tels sont les poils morts & catis, qui n’ont pas pu s’effacer au cardage ni à l’arçon ; telles sont les chiquettes, on appelle ainsi les parcelles de peau que le couteau de la coupeuse & celui de l’arracheuse ont détachées, & qui ne se séparent point du poil. Ainsi, soit en battant, soit en voguant, dès que le compagnon apperçoit quelque corps étranger, il le pince légèrement avec le bout des doigts, & l’enleve ; de même, en façonnant ses capades d’un côté & de l’autre, chaque fois qu’il leve la carte, il les épluche soigneusement, & les rend nettes, le plus qu’il peut.

Maniere de bastir le chapeau & d’appliquer la dorure.

168. BASTIR le chapeau (En all. filzen.), c’est assembler les capades, les lier ensemble par le feutrage, & faire prendre à cet assemblage la consistance nécessaire pour le mettre en état de soutenir les efforts de la foule.

169. CELA se fait sur une table bien solide & bien unie, qui peut avoir quatre à cinq pieds de longueur sur deux & demi au moins de largeur, montée sur quatre pieds à la hauteur de trente pouces, & placée, autant qu’on le peut, de maniere que l’ouvrier travaillant sur l’un de ses grands côtés, reçoive le jour en face. Autrefois il y avait, au milieu de cette table, une ouverture ronde, de vingt pouces de diametre, qui répondait à un fourneau dans lequel on entretenait un peu de feu. Le bord de cette ouverture avait une feuillure pour recevoir une platine de fer de fonte dont le dessus affleurait celui de la table. C’était sur cette plaque de métal, toujours chaude à un certain degré, que l’ouvrier travaillait, & cela s’appellait bastir au bassin (En all. auf den Bleche filzen. Les chapeliers Allemands ne bastissent pas autrement les chapeaux grossiers.). Aujourd’hui cette pratique est presque généralement abandonnée, au moins dans les fabriques des chapeaux fins ; la table du bastissage est pleine, & cette façon se donne à froid.

170. AVANT que d’en venir à assembler les capades, le compagnon les marche dans la feutriere (En all. das Filatu(ch).), pour leur donner plus de consistance qu’elles pu en recevoir sous la carte ; sans cela, le chapeau basti courrait risque de s’ouvrir au feutrage, c’est-à-dire, de s’étendre au-delà des dimensions qu’il doit avoir, quand on le porte à la foule.

171. LA feutriere est un morceau de toile bise, bien simple, d’une aune de large, & de cinq quarts de long ; elle est ordinairement assez sale, parce qu’on l’humecte souvent, ce qui donne lieu à la poussiere de s’y attacher : on la met à la lessive, quand on s’apperçoit qu’elle est devenue dure en se salissant, ce qui arrive une fois ou deux dans le courant d’une année. L’ouvrier en étend environ la moitié de la longueur en travers sur la table, & laisse pendre le reste devant lui ; il mouille la partie étendue le plus légèrement & le plus également qu’il peut, avec un bouquet de fragon (Le fragon est une petite espece de houx, qu’on appelle aussi myrthe épineux, rusens, en all. Mausedorn, parce que sa feuille qui est taillée comme celle du myrthe, finit par une pointe très-aiguë & très-piquante.) & de l’eau qu’il a auprès de lui dans une petite terrine. Cette aspersion a pour objet de donner à la feutriere beaucoup de souplesse, & une petite moiteur qui puisse se communiquer à l’étoffe sans la mouiller ; car si ce dernier effet avait lieu, les capades s’attacheraient à la toile, & ne manqueraient pas de se déchirer. Il déploie & il étend sur la feutriere ainsi préparée, une des capades, sur laquelle il applique une feuille de papier un peu épais, mais mollet, sans roideur ; par-dessus ce papier une autre capade qui répond à la premiere, partie pour partie, bord pour bord, & toutes deux ayant l’arête tournée du côté de l’ouvrier, & les deux ailes, l’une à sa droite, l’autre à sa gauche : alors le compagnon releve la partie pendante de la feutriere, qu’il étend sur les capades ; de sorte que celles-ci se trouvent renfermées entre deux toiles, avec une feuille de papier interposée entr’elles ; & il a soin d’humecter encore la toile par une légere aspersion.

172. LES capades étant ainsi disposées, l’ouvrier les marche en différens sens ; c’est-à-dire, qu’il les plie en deux, en quatre, en six, tantôt en allant de l’arête à la tête, ensuite de l’aile gauche à l’aile droite, tantôt dans des sens directement opposés, mettant en-dehors ce qui avait été plié en-dedans, d’autres fois dans des directions obliques aux précédentes ; mais toujours en observant à chaque pli qu’il ſait, d’appuyer dessus à plusieurs reprises & par petites secousses avec les deux mains. Cette pression se fait, non-seulement en appuyant de haut en bas directement, mais encore en pressant un peu les mains d’avant en arriere, & d’arriere en avant. De tems en tems il ouvre la feutriere pour voir comment va l’ouvrage, & réitere ses aspersions pour entretenir la souplesse & la moiteur qui facilitent le feutrage.

173. POURVU que la pression avec les mains, dont je viens de parler, se fasse successivement & également sur toutes les parties des capades, n’importe de quelle maniere on ait plié pour y parvenir ; c’est une affaire d’habitude & de routine ; chaque ouvrier prend celle qu’il veut : cependant je vais rendre ce que j’ai vu pratiquer par le plus grand nombre de ceux que j’ai vus travailler.

174. LA moitié de la feutriere étant relevée & appliquée sur les capades, l’ouvrier prend l’un après l’autre les deux coins, & les ramene par-dessus ; de même les deux autres coins, pour les amener vis-à-vis des autres ; puis ayant pris un côté à deux mains, il le couche en avant, & plie ainsi quatre fois, en allant droit au côté opposé ; il résulte de là un paquet quarré. Après avoir marché ces quatre premiers plis, il déroule, & en fait quatre autres, en portant l’autre côté comme il avait fait le premier, & les marche de même : il déroule encore, & fait trois nouveaux plis : ce qui forme un rouleau applati. Lorsqu’il a marché ces trois derniers plis, il les défait pour en recommencer trois autres, pliant en-dedans ce qui vient d’être mis en-dehors. Enfin il plie quatre fois, & il marche tout autant.

175. ON marche ainsi les capades deux à deux ; après quoi on les retire de la feutriere, on les sépare l’une de l’autre ; & l’essentiel est, que chacune d’elles ait été marchée également dans toute son étendue, & qu’étant toutes quatre suffisamment feutrées, pour ne point s’ouvrir au bastissage, elles soient encore assez molles pour s’attacher ensemble & se souder, pour ainsi dire, lorsqu’on les aura assemblées, & qu’on les marchera les unes immédiatement sur les autres, ainsi que sur la dorure.

176. IL est question maintenant de bastir le chapeau (En all. das Aufschliessen des Fache.); & voici de quelle maniere on s’y prend. Le compagnon étend la moitié de sa feutriere en travers sur la table, comme il a été dit plus haut ; il déploie dessus une de ses capades, ayant soin de tourner l’arête de son côté : il la couvre d’un morceau de papier épais, mais très-souple, qu’on nomme le lambeau (En all. Filzgern, ou Filzkern.). Mais comme il reste encore deux parties à couvrir aux côtés du lambeau, on ajoute auprès de celui-ci deux morceaux de papier qui lui servent de supplémens.

177. Les bords de la capade dépassent ces trois pieces d’un pouce & demi ou un peu plus, que l’on rabat sur le papier, & le compagnon arrange ce bord rabattu avec ses doigts, de maniere qu’il ne reste aucun pli. Cela étant fait, il applique la seconde capade ; d’où il arrive que les deux côtés débordent de la même quantité dont la premiere a été rabattue sur le lambeau ; il retourne le tout, & rabat cet excédant en commençant par la tête, & ayant soin de détirer légèrement l’étoffe avec le bout des doigts, pour effacer les plis, & rendre l’épaisseur égale par-tout. Il couvre ce premier basti avec la partie pendante de la feutriere ; il en rabat les coins ; il plie & marche en différens sens, comme il a fait pour disposer les capades au bastissage, & il entretient par de petites aspersions la souplesse & la moiteur, toujours nécessaires dans ce travail.

178. LES bords des capades ainsi croisés & marchés les uns sur les autres, se prennent & se lient d’une maniere inséparable : l’interposition du lambeau & de ses supplémens ne permet point que les autres parties contractent aucune adhérence ; & le tout ensemble devient une espece de chausse ou de sac pointu, qui, applati sur lui-même, conserve encore la forme d’une capade.

179. MAIS ce sac n’a sur son épaisseur que la moitié de l’étoffe qu’il doit avoir, il faut le doubler avec les deux capades qui restent ; & voici comment cela se fait.

180. LA feutriere étant ouverte, le lambeau & les autres papiers étant ôtés, le compagnon passe ses mains dans l’assemblage des deux premieres capades dont je viens de parler, le souleve & le fait tourner de droite à gauche, de façon que les côtés où sont les jointures, viennent au milieu. Il détire un peu l’étoffe des deux côtés de cette ligne, pour effacer le pli ; il fait une légere aspersion, & il applique la troisieme capade, en la faisant déborder de deux bons travers de doigt par les côtés ; il retourne le tout & rabat ce qui excede, en commençant toujours par la tête, & ayant soin d’effacer tous les plis, & principalement celui du milieu. Cela étant fait, il mouille encore légèrement avec le goupillon, & puis il applique la quatrieme capade, qu’il fait déborder comme la troisieme, & qu’il rabat de même après avoir retourné sa piece ; il remet le lambeau, il releve la partie pendante de la feutriere par-dessus ; il fait une aspersion, il ramene les coins ; il plie & il marche comme il a été dit ci-dessus.

181. SI le chapeau, tandis qu’on le marche, n’était jamais plié que sur deux lignes, ces deux plis croisés au sommet resteraient marqués & feraient un très-mauvais effet : pour éviter qu’il n’ait lieu, l’ouvrier a l’attention d’ouvrir souvent la feutriere, & de replier son chapeau sur d’autres lignes ; & cela s’appelle décroiser. Le marcher du bastissage exige donc essentiellement quatre choses ; 1°. qu’on entretienne la moiteur & la souplesse par de petites aspersions ; 2°. que par des feuilles de papier interposées, on empêche l’adhérence par-tout où elle ne doit point avoir lieu ; 3°. que l’on plie en toutes sortes de sens, pour rendre le feutrage égal & uniforme ; 4°. que l’on décroise, autant qu’il est nécessaire, pour effacer les plis qui se font de la tête à l’arête.

182. Il est aisé d’appercevoir maintenant pourquoi, lorsqu’on forme les capades, on entretient minces les deux bords qui aboutissent à la tête ; puisque pour les joindre au bastissage, il faut faire croiser les bords de l’une sur ceux de l’autre, on amincit ces parties, pour empêcher qu’en s’appliquant les unes sur les autres, elles ne produisent de trop grandes épaisseurs.

183. LA plus grande épaisseur du chapeau doit être à l’endroit qu’on nomme le lien (En all.das Band), où la tête & le bord se joignent. Depuis là jusqu’à l’arête, & de l’autre part jusqu’au haut de la tête, elle doit aller en diminuant ; & c’est pour cette raison qu’on donne aux capades les proportions dont j’ai parlé ci-dessus, & que j’ai représentées par les figures 20, 21 & 22, pl. I : mais quelque soin qu’on prenne pour régler ces épaisseurs & pour les entretenir, il y a toujours des endroits faibles qui en interrompent la régularité, & qui, s’ils restaient, rendraient le chapeau très-défectueux. L’ouvrier en fait une recherche exacte en marchant au bastissage : quand les quatre capades sont assemblées, chaque fois qu’il décroise, il tient son chapeau ouvert avec les deux mains, & vis-à-vis du jour ; ou bien il pince l’étoffe, tantôt simple, tantôt doublée, entre le pouce & l’index qu’il promene de gauche à droite, en le tâtant ; & quand il apperçoit quelque endroit plus clair que les autres, il le marque en appuyant le doigt dessus, & il y applique un morceau qu’il tire de sa piece d’estoupage, en le déchirant avec les doigts, & non en le coupant avec des ciseaux ; car il est nécessaire que les bords de ce morceau soient amincis & restent filandreux. Lorsqu’il a garni plusieurs endroits de cette maniere, il y étend quelques morceaux de papier, il recouvre avec la feutriere ; il mouille si cela est nécessaire, & marche à l’ordinaire.

184. CETTE façon de remédier aux endroits faibles s’appelle garantir (En all. ausbüssen.); & comme elle se pratique en foulant, aussi bien qu’en bastissant, l’on distingue l’une de l’autre, en disant, garantir au bassin & garantir à la foule : je parlerai de cette derniere, lorsqu’il en sera tems.

185. LE chapeau étant basti & garanti comme je viens de l’expliquer, il est en état de recevoir la dorure : s’il n’en doit avoir qu’à la tête, c’est en le foulant qu’on la lui appliquera ; si le bord doit en avoir à l’une de ses faces seulement, c’est celle de l’envers qui la recevra, immédiatement après le bastissage. L’envers du chapeau est le côté de l’étoffe qui sera le dedans de la tête, & la face apparente du bord, quand il sera retroussé : ce côté est celui qui a été en-dehors pendant tout le tems du bastissage, & sur lequel on a garanti.

186. S’IL s’agit donc d’appliquer de la dorure à la face du bord la plus apparente des deux, on laisse le chapeau étendu sur la feutriere, tel qu’il était lorsqu’on a fini de le bastir, avec quelques morceaux de papier étendus dedans, pour empêcher que les parties qui se touchent, ne s’attachent l’une à l’autre. On prend ensuite un des travers, qu’on déroule & qu’on étend sur toute la face, ayant soin premièrement de détirer doucement l’étoffe, & de la presser avec les doigts pour bien effacer tous les plis ; & en second lieu, de la rogner en déchirant ce qu’il y a de trop aux deux bouts, afin qu’elle ne couvre point tout-à-fait. On retourne le chapeau pour appliquer de même l’autre travers sur la partie opposée, on recouvre le tout avec la feutriere, on plie & l’on marche à la maniere ordinaire.

187. CELA étant fait, on couvre la feutriere ; on décroise. On garnit de deux petites bandes de dorure ces deux parties qui n’en ont point, & on en met aussi de petits morceaux par-tout où il en peut manquer, ayant toujours attention que ces pieces rapportées aient été déchirées, & non coupées ; & l’on releve encore la feutriere pour les marcher.

188. ICI finit le bastissage, quand on ne doit plus dorer que la tête du chapeau, parce que cela se fait ordinairement à la foule : mais si la dorure doit continuer de la tête jusqu’à l’arête, voici ce qui reste à faire. L’ouvrier retourne le chapeau, en mettant en-dehors ce qui est en-dedans ; & pour cet effet, il passe sa main gauche pour soulever la partie de dessus : & le chapeau étant couvert, il fait rentrer le bout en le frappant légèrement avec la main droite ; il saisit aussi-tôt cette partie par-dedans, il la retire en-haut, & le reste se retourne de soi-même en retombant par son propre poids. Il remet donc le chapeau ainsi retourné à plat sur la ſeutriere ; & après avoir mis dedans quelques feuilles de papier pour empêcher que la dorure, nouvellement appliquée, ne s’attache une partie contre l’autre, il étend dessus un des pointus, que j’ai dit être taillé comme une capade : il l’y applique avec les mêmes attentions qu’il a eues en mettant les travers & la termine comme eux à un pouce près ou un peu moins des côtés. Il retourne la piece pour en faire autant de l’autre côté avec le pointu qui reste ; il marche un peu pour faire prendre cette dorure : il décroise aussi-tôt, pour garnir les deux bandes & tous les endroits qui en ont besoin, s’il y en a d’autres ; après quoi il remet la feutriere par-dessus, & marche pour la derniere fois (Cette pratique est désapprouvée par bien des maîtres, parce qu’elle ôte la liberté de garantir à la foule.).

189. L’OUVRIER en bastissant comme en arçonnant, doit être attentif à nettoyer son étoffe, tant celle du chapeau que celle de la dorure; il s’y trouve presque toujours un peu de ce gros poil qu’on nomme jarre, qui ne se feutre point, & qui se porte immanquablement du dedans au-dehors, à mesure que le travail avance. Il faut nécessairement l’enlever dès qu’il paraît à la superficie; car s’il y reste, il donne un mauvais œil à l’ouvrage, & le rend rude au toucher.

190. LE bastissage étant entièrement fini, la dorure appliquée, & le tout suffisamment marché, l’ouvrier plie son chapeau proprement, & le met à part jusqu’au moment où il doit le fouler. La maniere de plier le chapeau après le bastissage, est une chose assez arbitraire. Cependant, à en juger par ce que j’ai vu pratiquer, voici l’usage ordinaire : on plie d’abord par en-bas, faisant venir l’arête vers le milieu. Ensuite on fait un second pli pour amener la tête vers le milieu, puis un troisieme & un quatrieme, en portant les deux pointes des ailes l’une vers l’autre, & enfin un dernier pli par le milieu, d’où résulte un paquet quarré un peu plus long que large, comme il est représenté par la fig. 38, pl. I.

Maniere de fouler le chapeau, d’appliquer la dorure de la tête, & le plumet.

191. C’EST principalement à la foule que l’on fait prendre au feutre la consistance qu’il doit avoir, que l’on forme le chapeau, & qu’on fixe ses dimensions. Tout ce travail se fait dans un attelier à rez-de-chaussée, sous un hangard, ou dans quelqu’autre lieu couvert, suffisamment éclairé, & où l’on peut se procurer de l’eau aisément.

192. L’APPAREIL de la foule consiste en une chaudiere (En all. der Kessel.) plus longue que large, établie sur un fourneau de maçonnerie, & entre deux tables de bois fort épaisses, qui regnent sur ses deux grands côtés & qui forment deux plans inclinés vers elle. Par des vues d’économie & de commodité, on est dans l’usage de construire à l’entrée du fourneau, une étuve qui s’échauffe assez pour sécher pendant la nuit les chapeaux qui ont été foulés pendant la journée précédente : il est à propos de décrire tout cela en détail.

193. LA chaudiere est de cuivre rouge ; elle est formée en quarré-long, ayant les angles un peu arrondis ; les quatre côtés sont inclinés entr’eux, de maniere qu’elle est plus étroite & moins longue en-bas qu’en-haut ; son bord est rabattu en-dehors, & forme tout autour une plate-bande qui peut avoir deux pouces & demi ou trois pouces de largeur. Dans les atteliers où l’on fait travailler six ou huit compagnons ensemble (ce qui est assez commun, sur-tout dans les grandes villes), la chaudiere a par en-haut près de quatre pieds de long, treize à quatorze pouces de large, & autant ou un peu plus de profondeur.

194. LE fourneau proprement dit, ABC, pl. II, fig. 40, est bâti en briques ou avec des morceaux de tuiles, & un mortier de cette terre franche qu’on nomme communément terre à four : il est d’une forme ovale, un peu plus étroit par-devant que par-derriere, avec une épaisseur de sept à huit pouces ; ayant son entrée A à l’une de ses extrémités, & étant revêtu d’ailleurs d’une maçonnerie de moëlons & de plâtre DEFG, épaisse encore de sept à huit pouces pour le moins.

195. A six pouces au-dessus du fond de ce fourneau, & dans un même plan, sont fixées trois ou quatre barres de fer quarrées, aa, bb, cc, &c. dont chaque côté peut avoir un pouce & demi de largeur ; c’est sur elles qu’on place les morceaux de bois : comme le feu est grand, & qu’il dure huit ou dix heures, il est à propos que ces barres de fer soient grosses, pour ne point plier quand elles deviennent rouges.

196. A sept pouces de distance au-dessus de cette espece de chenets, doit se trouver le fond de la chaudiere ef, laquelle est suspendue & arretée par son bord plat sur celui du fourneau, comme on peut le voir en gh, fig. 41 & 42.

197. LE dessus du fourneau, avec la maçonnerie dont il est revêtu, n’est point horisontal : les deux parties qui regnent sur les côtés longs, sont tellement inclinées entr’elles, que deux tables de bois fort épaisses, dont elles sont revêtues, puissent rejeter très-proprement dans la chaudiere toute l’eau qu’on répand dessus. Il ne faut cependant pourvoir à cet effet, qu’autant qu’il est nécessaire ; car si les tables avaient un penchant trop rapide vers la chaudiere, l’ouvrier qui doit fouler dessus, ne serait plus en force : chacune d’elles fait avec le plan horisontal, un angle d’environ vingt-cinq degrés. Le bord le plus élevé de chacune des tables ne doit pas l’être au-delà de trois pieds au-dessus du terrein ; s’il l’est par lui-même, on y remédie en pratiquant une banquette d’une hauteur convenable aux deux côtés du fourneau.

198. CES deux tables HI, LM, fig. 42, s’appellent les bancs (En all. Walktafeln.) de la foule : elles sont ordinairement de noyer ou d’orme, épaisses de deux pouces ou de deux pouces & demi, longues de dix à douze pieds, sur vingt-deux ou vingt-quatre pouces de largeur. Il est essentiel qu’elles soient bien unies, sans aucune fente, sans aucun trou, & qu’elles recouvrent & rejoignent si bien le bord plat de la chaudiere, que l’eau qu’elles rejettent dans celle-ci ne puisse s’introduire dans le fourneau. La rive d’en-bas est rebordée d’une bande de bois de chêne, d’un bon pouce d’épaisseur, & qui excede d’autant le plan supérieur ; en attachant cette derniere piece, on enferme dessous plusieurs bandes de papier, qui rendent la jonction plus exacte, & qui empêchent l’eau de passer ; on retranche de ce rebord tout ce qui se trouve vis-à-vis la chaudiere, à l’exception de quelques petites parties K, L, k, l, qu’on réserve, & qu’on appelle boutons, pour retenir un rouleau de bois, dont le compagnon se sert fréquemment, & qui, sans cette précaution, tomberait souvent dans la chaudiere.

199. L’ENTRÉE A du fourneau, fig. 40, répond à l’intérieur d’une petite chambre quarrée AMNO, haute d’environ huit pieds, & dont chaque côté peut avoir trois pieds & demi, tout au plus quatre pieds de large : elle doit être de maçonnerie, ou au moins être enduite de plâtre intérieurement. L’entrée O est très-étroite & très-basse ; celle que j’ai mesurée n’avait que seize pouces en largeur, sur deux pieds & demi de hauteur, & l’on évite toujours de la faire au côté qui fait face à l’entrée du fourneau.

200. CETTE chambre est une étuve (En all. Trockenstuhe.) : la fumée & la chaleur du fourneau s’y portent par un canal P, fig. 41, qu’on nomme ventouse (En all. Rauchsang.), & s’exhalent pendant le jour par un autre conduit QR, qui donne dans quelque cheminée, ou qu’on fait sortir en plein air. On y retient la chaleur pendant la nuit, en fermant la porte, & en poussant dans la coulisse mn, une tuile qui traverse & qui ferme le conduit QR. Les quatre parois de l’étuve sont
garnies en-dedans de chevillettes, comme tt, &c. auxquelles on attache les chapeaux pour les faire sécher.

201. LA partie du fourneau qui est opposée à la ventouse, est élevée en maçonnerie, de quelques pouces au-dessus du bord de la chaudiere, dans l’intervalle qui est entre les deux bancs, & elle est recouverte d’une tablette de bois de chêne ou d’orme S, épaisse de deux pouces, qu’on nomme le bureau, & sur laquelle les compagnons posent les outils dont ils se servent à la foule. Ces outils sont le roulet, la jatte, la brosse,le choc,la piece, la pince, les maniques & le poussoir.

202. LE roulet A, fig. 43 (En all. Rollstock.), est un morceau de bois (Le roulet est de fer pour les chapeaux communs, & il est taillé à pans sur sa longueur.) tourné, long de dix-huit à vingt pouces, sur douze à quatorze lignes de diametre au milieu, qui est un peu plus renflé que le reste.

203. LA jatte B (En all. der Napf.), est une sebille ou écuelle de bois, qui tient une pinte d’eau ou un peu plus.

204. LA brosse C (En all. die Bürste.) est de poil de sanglier, & assez semblable à celles dont on se sert pour frotter les parquets ou planchers des appartemens, sinon qu’elle est un peu plus petite.

205. LE choc D (En all. der Krumstampfer.), est une plaque de laiton de figure quarrée, épaisse d’une bonne ligne, ayant six pouces de haut sur quatre & demi de large, un peu courbe sur sa longueur, roulée sur elle-même par en-haut, pour être maniée plus commodément, & le bord opposé étant un peu échancré en rond & aminci sans être tranchant.

206. LA piece E (En all. der Plattstampfer.) est semblable au choc, excepté qu’elle n’est point courbée sur sa longueur, & que le bord opposé au rouleau est droit, & simplement arrondi sur le tranchant.

207. LA pince F (En all. der Zwicker.), est d’acier & à ressort, ses deux branches finissent en pointes, & doivent se joindre assez exactement pour enlever un objet aussi mince qu’un poil.

208. LES maniques (En all. die Handleder.) sont deux vieux souliers, dont on a retranché les talons, les quartiers & une partie des empeignes ; le garçon chapelier s’en garnit les mains, lorsqu’il s’agit de fouler fortement.

209. LE poussoir (En all. die Socke.) est un vieux bas de laine, dont l’ouvrier se garnit la main pour pousser le feutre, quand il dresse le chapeau.

210. LES chapeaux se foulent avec de l’eau presque bouillante, dans laquelle on a détrempé une certaine quantité de lie de vin. Les chapeliers de Paris se servent indifféremment d’eau de puits ou d’eau de riviere ; quoique j’en aie questionné plusieurs à ce sujet, je n’ai point appris qu’il y eût aucune raison de préférence pour l’une ou pour l’autre.

211. LA lie de vin qu’on emploie, est celle qui a été pressée par le vinaigrier (Dans les pays de vignoble, on emploie la lie de vin, qui est de beaucoup préférable à celle de vinaigre.). On préfere celle de vin rouge à celle de vin blanc, & l’on choisit la plus nouvelle ; car en vieillissant, elle se pique & se noircit ; c’est pourquoi l’on n’en doit pas faire une grande provision. On l’achete communément dix à douze liv. le demi-muid ; il y a des tems où elle est plus chere, d’autres où elle coûte moins. Dans une chaudiere qui tient un demi-muid d’eau, on en use environ un seau & demi par jour ; le seau en contient environ vingt-cinq livres.

212. CHEZ les chapeliers de Paris, on ne foule guere le lundi, ni même le mardi ; les compagnons emploient ces deux jours-là tout entiers à arçonner & à bastir, afin d’avoir de l’avance pour les jours suivans : dans le reste de la semaine, il est presque toujours dix à onze heures dans la matinée avant qu’ils se mettent à fouler, parce qu’il faut bien deux ou trois heures pour préparer la chaudiere, & pour mettre le bain en état : d’ailleurs, comme chaque compagnon commence & finit les chapeaux qu’il entreprend, il faut qu’il partage son tems entre la foule & les autres façons qui la précedent ; & quand ils sont plusieurs, ils doivent s’entendre pour aller ensemble, afin que le fourneau, une fois allumé, serve pour tous à la fois.

213. IL y a quantité d’ouvriers qui entreprennent des chapeaux, & qui n’ont ni arçons ni fourneaux ; ceux-là vont faire leur ouvrage dans les atteliers ou il n’y a point assez de compagnons pour remplir toutes les places ; ce qui se paie pour cela (On paie un sou pour arçonner un chapeau, & cinq sous pour le fouler.) aux maîtres, les dédommage de la perte qu’ils feraient, s’ils allumaient leurs fourneaux pour un trop petit nombre d’ouvriers.

214. C’EST le maître qui se charge de faire emplir la chaudiere, de faire porter de l’eau dans un réservoir pour le remplissage, de faire mettre du bois en suffisante quantité dans quelque endroit qui soit à portée de l’attelier, de fournir la lie & les lumieres. Dans la plupart des atteliers à fouler, on ne brûle point de chandelle, parce que la vapeur de l’eau bouillante, qu’on appelle la buée, la fait couler ; on éclaire avec deux lampes qui se suspendent aux deux bouts de la chaudiere. Un des compagnons à tour de rôle allume le fourneau, fait chauffer l’eau de la chaudiere jusqu’à ce qu’elle soit prête à bouillir, y jette la quantité de lie qu’il faut, la remue avec un balai de bouleau pour la délayer & empêcher qu’elle ne s’attache aux parois & au fond de la chaudiere ; il nettoie le bain avec une écumoire, qui le plus souvent n’est autre chose qu’une vieille poêle de fer percée d’une infinité de petits trous. Et quand tout cela est fait, il en donne avis à ses camarades, qui apportent leurs bastissages (On appelle ainsi le chapeau basti au bassin, & prêt à être foulé), & qui se placent le long des deux bancs suivant leur rang d’ancienneté, dans la fabrique où ils travaillent; car comme les bancs sont beaucoup plus longs que la chaudiere, ceux qui ont droit d’occuper le milieu sont plus avantageusement placés.

215. CE sont les compagnons, qui tour-à-tour renouvellent le bois au fourneau & attisent le feu avec une espece de fourgon : cet outil est un morceau de fer arrondi qui peut avoir quatorze ou quinze lignes de diametre au plus gros, quatre pieds de long, & terminé en bec de corbin. Ils remplissent pareillement la chaudiere à mesure que l’eau diminue par évaporation ou autrement : ils l’écument de tems en tems, & après trois ou quatre heures de travail, l’un d’eux y remet un peu de lie nouvelle pour ranimer le bain.

216. TOUT étant ainsi préparé & ordonné, voici comment se conduit le travail à la foule. Je suivrai ce qui se pratique pour les chapeaux fins : la façon des autres ne différant de celle-ci que par des omissions qui ménagent le tems & la dépense, j’aurai dit tout ce qu’il importe de savoir sur ce sujet, si j’expose en détail ce qui est d’usage dans le cas ou l’on fait le plus & le mieux.

217. QUOIQUE tout ce qu’on fait à la foule aille ordinairement de suite, on peut cependant le diviser en trois tems. Un bastissage, c’est-à-dire, un chapeau qui n’est que basti au bassin, & tel qu’on l’apporte à la foule, n’est qu’imparfaitement feutré ; son étoffe n’a presque pas de consistance ; si, lorsqu’on l’a trempé dans le bain, on allait le manier rudement, il ne manquerait pas de s’étendre, de se déchirer, en un mot de s’ouvrir, pour parler le langage de l’art. Il est donc à propos de le fouler légèrement & avec précaution, jusqu’à ce qu’on s’appercoive qu’il est rentré d’une certaine quantité, que le feutre s’est épaissi & qu’il a pris assez de fermeté pour soutenir un travail plus fort : voilà ce qui se passe dans le premier tems : alors c’est le moment de recharger les endroits faibles, ce qui s’appelle garantir la foule, & d’appliquer la dorure ; car si l’on attendait plus tard, ces nouvelles parties, d’étoffe ne s’incorporeraient plus, ou courraient risque de se détacher quand le chapeau serait achevé. Il faut que, ne faisant plus qu’un avec le feutre, elles rentrent avec lui, à mesure que le compagnon continue de fouler ; c’est ce qui remplit le second tems : dans le troisieme, le feutre étant suffisamment foulé, on le dresse, c’est-à-dire, qu’on lui fait prendre la forme de chapeau, & qu’on le met en état d’aller à l’étuve. Reprenons tout cela en détail.

218. CE qui donne la consistance au feutre, c’est que les parties de l’étoffe se rapprochent en tout sens les unes des autres, & se lient ensemble de maniere qu’elles ne peuvent être désunies que par un grand effort. La chaleur de l’eau presque bouillante avec l’alkali qui est dans la lie du vin, donne lieu à ces deux effets, en amollissant le poil & en le gonflant aux dépens de sa longueur ; car en se raccourcissant, il fait devenir moins longue & moins large la piece d’étoffe qu’il compose ; tuméfié & amolli, il se serre, se soude de toutes parts, & forme une épaisseur plus grande & plus solide. Mais il faut que cela soit aidé par une pression bien ménagée, qui se distribue également sur toute l’étendue de l’étoffe, afin que l’épaisseur augmente par-tout proportionnellement, & que les autres dimensions diminuent de même ; sans cela, certaines parties qui ne marcheraient pas d’un pas égal avec les autres, pour rentrer, formeraient des bouillons ; ou bien le chapeau, après la foule, n’aurait ni la figure ni la force qu’il lui faut pour être dressé.

219. C’EST avec les deux mains que le compagnon presse le feutre pour le fouler ; il le roule sur lui-même ou sur le roulet, en amenant à lui la partie qu’il a commencé à rouler, & c’est en la déroulant qu’il la presse à deux ou trois reprises.

220. POUR parvenir à fouler également toutes les parties, l’ouvrier observe un certain ordre qu’il est à propos de faire connaître. Il faut considérer que le bastissage, s’il était ouvert, ressemblerait à une chauffe, ou à un sac conique ; mais que pour le fouler, on l’applatit sur lui-même, & qu’alors il a la figure d’une capade, ou plutôt de deux capades appliquées & étendues l’une sur l’autre (fig. 44). On y distingue la tête A, le lien EFG, les deux ailes EB, GD. Il faut remarquer encore, que les deux côtés AEB, AGD, font deux plis qu’il est important de bien effacer ; sans quoi ils resteraient marqués au chapeau, & ces deux endroits ne seraient jamais foulés comme le reste. Pour éviter ces inconvéniens, l’ouvrier change souvent les deux plis, comme il a fait en bastissant, ce qui s’appelle décroiser (En all; ins Creutz schlagen.). Or, chaque fois qu’il décroise, il marche de sept manieres différentes, que l’on comprend sous le nom de croisée, & dont voici la description.

221. 1°. IL marche en roulant la partie A, fig. 44, en-dedans, & la faisant venir en E, & de suite en B. 2°. Après avoir déroulé, il marche en roulant la même partie A vers G & D ; de sorte que dans ces deux marches, le feutre prend sous ses mains la forme du rouleau représenté par la fig. 45 ; cela s’appelle fouler en tête (En all. den Kopf walken.). 3°. Il marche en roulant le côté AB en-dedans, vers le côté opposé AD, & forme par-là un rouleau conique, fig. 46, à la pointe duquel se trouve la partie A. 4°. Ayant déroulé, il fait la même chose en amenant le côté AD vers AB ; cela se nomme fouler en lien.

222. 5°. IL roule la pointe de l’aile B en-dedans, pour la faire venir en E & en A, fig. 47. 6°. Il fait la même chose avec la pointe D, qu’il amene en G & en A. 7°. Enfin, il roule en faisant venir le bord C vers F ; & ces trois dernieres façons s’appellent fouler en arête (En all. den Rand walken.).

223. MAIS le feutre, en se roulant sur lui-même ou sur le roulet, a l’une de ses surfaces moins serrée que l’autre ; celle qu’on met en-dehors étant nécessairement plus étendue, il faut prévenir le mauvais effet qui ne manquerait pas d’en résulter ; & c’est ce que fait le compagnon, en retournant la piece à chaque croisée, c’est-à-dire, en appliquant sur le banc la surface ABD, fig. 44, qui a été en-dessus, afin que l’autre côté se trouve roulé en-dedans, comme celui-ci l’a été dans la croisée précédente.

224. TOUTES ces différentes marches, avec de fréquens décroisemens, sont très-bien imaginées pour fouler également le chapeau dans toutes ses parties : cependant comme ce travail dure long-tems, & qu’un ouvrier n’est jamais sûr de le soutenir avec une parfaite égalité, c’est à lui de veiller à son ouvrage, d’examiner les endroits qui ne rentrent point assez, ou qui rentrent trop, afin d’y remédier, tantôt en foulant plus, tantôt en foulant moins, en tête, en lien, ou en arête ; car il est essentiel que le feutre en rentrant, c’est-à-dire, en diminuant de grandeur à la foule, garde constamment la forme qu’on lui a donnée au premier bastissage. Voyons maintenant travailler le compagnon.

225. IL trempe son bastissage tout plié dans le bain de la chaudiere, il l’y enfonce & le remue un peu avec le bout du roulet, sans le laisser aller au fond ; & quand il voit qu’il est suffisamment imbibé, il le retire sur le banc, le presse un peu avec le roulet, pour en exprimer une partie de l’eau ; il en jette de la froide dessus avec la jatte, pour le pouvoir manier sans se brûler (Lorsque l’on commence à fouler le chapeau, & que le feutre encore très-lâche, prend beaucoup d’eau dans la chaudiere, il est si chaud, que l’ouvrier a peine à le manier avec les mains nues ; c’est pour cela qu’il jette de l’eau froide dessus. Il y en a qui commencent par le tremper & le manier un peu dans le réservoir qui contient de l’eau froide, & qui le plongent ensuite dans la chaudiere.); & alors agissant avec les deux mains, il le déploie & le foule un peu en lien des deux côtés, c’est-à-dire, en roulant en-dedans le côté AEB, fig. 44, par exemple, & après cela le côté opposé.

226. IL décroise & étend le bastissage sur le banc, il le mouille en jetant dessus de l’eau de la chaudiere, qu’il puise avec la jatte, ou en le trempant légérement ; il le plie en quatre endroits, faisant venir A en a, B en b, C en c, D en d, fig. 48 ; puis il foule en deux fois, roulant d’abord la partie E en-dedans, pour la faire venir vers F, & celle-ci ensuite, en la faisant aller vers E.

227. IL releve les quatre plis qu’il avait faits, décroise, efface les plis des côtés, puise dans la chaudiere avec la jatte, mouille, & foule en arête des deux côtés; mouille de nouveau, & foule de l’arête directement à la tête.

228. IL trempe la tête dans la chaudiere, & la foule en allant à l’arête.

229. TOUT ce que je viens de rapporter, se fait plusieurs fois, mais toujours mollement ; l’ouvrier ayant attention de manier le bastissage avec précaution, quand il s’agit de décroiser ; car comme le feutre est encore lâche, qu’il n’a point beaucoup de consistance, un travail un peu rude en commençant ne manquerait pas de le déranger ; ce n’est guere qu’après la premiere demi-heure qu’on ose fouler un peu ferme.

230. APRÈS ce tems-là, ou un peu plus, suivant la qualité de l’étoffe, si le compagnon s’apperçoit que le chapeau soit rentré de la quantité qu’il faut pour soutenir les autres façons, il l’arrange, pour être ce qu’on appelle basti à la foule.

231. Bastir à la foule (En all. im walken aufschliessen.), c’est appliquer en foulant des pieces d’étoupage aux endroits faibles, le reste de la dorure, & généralement tout ce qui n’a point été appliqué dans le premier bastissage. Il ſaut pour cela, que les surfaces du feutre soient bien unies & bien nettes : on les rend telles en foulant au roulet, & en ébourant ; & c’est ce qui s’appelle arranger (En all. gleichrichten.).

232. POUR fouler au rouler, l’ouvrier, au lieu de rouler sur elle-même la partie qu’il veut travailler, l’enveloppe sur le roulet, en l’amenant à lui : alors prenant le roulet par les deux bouts qui excedent, ou bien appuyant avec les deux mains sur le feutre roulé, il le déroule en appuyant ; de sorte que le feutre se trouve pressé, soit entre le roulet & le banc, soit entre la main & le roulet d’une part ; & d’autre part, entre le roulet & le banc : ce qui le rend plus uni en le serrant sur son épaisseur ; & l’ouvrier a soin de fouler davantage sur les endroits qui lui paraissent en avoir plus de besoin.

233. POUR ébourer (En all. ausreiben.), il mouille son chapeau entièrement dans la chaudiere, il l’étend sur le banc, & avec le plat de la main qu’il promene par-tout en appuyant, il enleve avec l’eau qui sort de l’épaisseur, ce qu’on nomme le gros, c’est-à-dire, le jarre qui est resté dans l’étoffe, & généralement tout ce que le feutre pousse en-dehors, à mesure qu’il rentre. Il nettoie ainsi le chapeau, en décroisant plusieurs fois, & en retournant le bord à chaque décroisement, pour ébourer le dessous. L’ouvrier, pour arranger le chapeau, observe donc à chaque croisée, soit qu’il travaille la tête, le lien ou l’arête, de fouler d’abord au roulet, puis à la main, & finit par ébourer.

234. QUAND le bastissage arrive à la foule, le côté qui doit être le dessus du chapeau, se trouve tourné en-dehors : & s’il doit avoir de la dorure sur la largeur de son bord, les travers sont en-dedans ; il reste dans cet état jusqu’à ce qu’il ait été basti à la foule. Ainsi c’est sur la face qui doit faire le dessus du chapeau, que l’on garantit, & que l’on applique la dorure de la tête.

235. POUR garantir, l’ouvrier tient le chapeau couvert, comme le représente la fig. 49, pl.II ; il releve le bord, tantôt plus, tantôt moins ; & le pinçant légèrement entre le pouce & l’index qu’il fait aller d’un bout à l’autre du pli, il tâte, & marque en appuyant avec le doigt, les endroits qui ont besoin d’être garnis : il applique sur chacun une piece d’étoupade, sur laquelle il frappe à petits coups avec la brosse qu’il a trempée pour cet effet dans la chaudiere, & avec laquelle il fait une légere aspersion sur l’endroit où il doit frapper.

236. QUAND il a garni de cette maniere les places qu’il a reconnu en avoir besoin dans l’espace AB, il décroise, releve une autre partie du bord, & garantit de même par-tout où il le faut, jusqu’à ce que les épaisseurs des différentes parties du chapeau lui paraissent régulieres ; après quoi il applique la dorure de la tête.

237. CETTE dorure se met en deux pieces, qu’on nomme les pointus (En all. die Stecher, ou Kopf-fache.) & qui ont la figure de deux petites capades, comme je l’ai dit. Le compagnon ayant trempé son chapeau dans la chaudiere, & l’ayant étendu sur le banc, applique un des pointus de maniere qu’il déborde d’un bon travers de doigt des deux côtés, comme CD, CE, fig. 49 ; il le mouille & le frappe avec la brosse, comme il a fait pour les pieces d’étoupage ; il retourne le chapeau, rabat ce qui déborde, & le frappe légèrement avec la brosse nouvellement trempée dans la chaudiere ; & puis il applique l’autre pointu de maniere qu’il déborde comme le premier ; il le frappe avec la brosse, retourne le chapeau, rabat sur l’autre côté ce qu’il a laissé déborder, & le fait joindre & s’attacher, en le frappant encore avec la brosse.

238. LORSQUE toutes ces pieces ont été appliquées comme je viens de le dire, il s’agit de les faire prendre au feutre ; il faut qu’elles s’y attachent tellement qu’elles ne fassent qu’un même corps avec lui : on y parvient en foulant sur les endroits où elles sont placées. Pour cet effet, le compagnon ouvre le chapeau, le retourne en mettant en-dehors ce qui jusqu’alors avait été en-dedans ; par conséquent la surface qui a été garantie, & qui a reçu les pointus, se trouve en-dedans. Toutes ces pieces, lorsqu’on viendrait à applatir le chapeau sur le banc, ne manqueraient pas de se toucher face à face, & s’attacheraient aussi bien entr’elles qu’au feutre : pour empêcher que cela n’arrive, avant que d’applatir le chapeau, on interpose entre les deux faces qui doivent se rencontrer, un morceau de toile de crin, que les ouvriers appellent le tamis, & l’on foule ensuite mollement sur tous les endroits où les pieces d’étoupade & de dorure viennent d’être appliquées avec l’attention de décroiser souvent ; de tremper le chapeau dans la chaudiere, ou de le mouiller avec la jatte à chaque marche que l’on fait ; de visiter enfin & d’examiner l’ouvrage chaque fois qu’on leve le tamis pour le changer de place.

239. LE compagnon ayant foulé pendant un certain tems de la maniere que je viens de le dire ; voyant que tout est bien pris, & que le chapeau bien affermi est en état de soutenir un travail plus fort, prend ses maniques & se dispose à fouler plus rudement qu’il n’a fait jusqu’alors.

240. LES maniques, comme je l’ai dit, sont deux vieux souliers, dont on a retranché les talons, les quartiers avec la partie de l’empeigne qui couvre le dessus du pied : cela s’attache avec deux cordons au-dessus du poignet (Les ouvriers ont coutume de se garnir le poignet, en l’enveloppant de linge, afin que les cordons de la manique ne les blessent point.), la main étant appliquée à plat sur la semelle, le petit doigt & le pouce étant côtoyés & recouverts par les restes de l’empeigne qui forment comme deux ailes, & qui empêchent la manique de sortir de dessous la main, en tournant à droite ou à gauche, comme elle pourrait faire sans cela.

241. TOUT ce travail se fait au roulet & à la main, en observant à chaque croisée toutes les marches dont j’ai fait mention ci-dessus; en mouillant & ébourant à chaque marche ; en relevant & tâtant souvent le bord du chapeau, pour reconnaître les endroits qui ont besoin d’être rangés avec le roulet ; en épluchant avec la pince tout ce qui paraît d’étranger à la superficie, tant en-dedans qu’en-dehors, & travaillant plus ou moins sur certaines parties, pour les faire rentrer proportionnellement avec les autres, jusqu’à ce qu’enfin le chapeau soit réduit à la grandeur prescrite par le maître.

242. LA durée de ce travail dépend de la qualité des matieres qu’on emploie, de la quantité qu’on en fait entrer dans la composition du chapeau, de la bonté du bain, & de l’habileté de l’ouvrier ; mais on peut dire en gros, qu’un castor de huit onces, par exemple, qui a été basti de vingt-sept à vingt-huit pouces de haut, sur trois pieds & demi de large, pour être réduit à treize ou quatorze pouces de hauteur, & vingt-deux pouces de large, ne s’acheve guere en moins de trois heures après qu’il a été basti à la foule.

243. QUAND l’ouvrage tire à sa fin, le compagnon mesure de tems en tems le chapeau, pour ne le point laisser rentrer au-delà des mesures qu’il doit avoir ; il l’étend sur le banc de la foule, comme FGH, fig. 50 ; il place le plus près qu’il peut de la pointe F, la forme de bois sur laquelle la tête sera moulée ; & si le maître lui a demandé, par exemple, un chapeau de quatre pouces de bord, il assujettit la partie IK à cette mesure ; c’est-à-dire , qu’il continue de fouler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que quatre pouces de distance entre lIm, & GKH, ou, ce qui est la même chose, entre le lien & l’arête. Alors il n’y a plus qu’à dresser.

244. C’EST là le moment de placer le plumet ; mais il faut auparavant flamber (En all. sengen.) le chapeau ; on l’égoutte bien de toutes parts avec la piece (En all. Platts(t)ampfer.) E fig. 43, pl.II, & on le passe sur la flamme d’un peu de paille, pour lui ôter son plus long poil ; après quoi on le mouille dans la chaudiere, & on le frotte sur le banc avec le dos de la brosse.

245. LES pieces qui doivent former le plumet, comme je l’ai dit plus haut, sont préparées à l’arçon & marchées à la carte, de la même maniere que les travers pour la dorure. Elles en ont la forme, mais elles sont moins grandes ; car on n’en met que deux sur le tour du chapeau. & il est déjà presqu’entièrement rentré quand on les y place : ces pieces s’appliquent couche par couche les unes sur les autres, à la face du bord opposé à celle qui a reçu les travers ; & on les fait déborder l’arête de dix-huit lignes ou à peu près. Voici comment ce travail s’exécute.

246. LE compagnon ayant mouillé le chapeau dans la chaudiere, l’étend à plat sur le banc de la foule : il y applique la premiere piece en la faisant déborder l’arête, comme je viens de le dire, & excéder d’autant par les deux bouts ; il la frappe légèrement avec la brosse qu’il a trempée dans la chaudiere, & puis il retourne le chapeau sur le banc, pour rabattre les deux bouts qu’il a laissé excéder : alors il pose la seconde piece comme il a posé la premiere, après avoir mouillé le chapeau, soit en le trempant doucement dans la chaudiere, soit en versant dessus avec la jatte. Il retourne encore le chapeau sur le banc, pour rabattre les bouts excédans, qui sont amincis comme aux travers, afin qu’en se croisant les uns sur les autres, ils ne forment point une grande épaisseur.

247. LES deux premieres pieces étant ainsi appliquées, il faut les faire prendre au chapeau, & ménager si bien ce qui dépasse l’arête, que les faces ne s’attachent point entr’elles en se touchant. Pour cet effet, on fait entrer le chapeau à plumet dans un chapeau plus commun, & assez grand pour le recevoir ; ou bien on l’enveloppe dans un morceau de couverture de laine, & on le foule mollement, ayant soin de décroiser à propos, pour empêcher que ce qui dépasse l’arête ne se prenne & ne s’attache : on prévient encore cet accident, en interposant quelques morceaux de toile de crin.

248. LORSQUE ces deux premieres pieces sont prises, on les recouvre de deux autres semblables, ayant soin que le milieu de la longueur de celles-ci réponde de part & d’autre à l’endroit où les deux premieres se joignent ; après quoi on les fait prendre comme je viens de le dire.

249. TOUT ce qui doit être employé au plumet, étant ainsi appliqué couche sur couche & suffisamment pris, on continue de fouler le chapeau pendant une bonne demi-heure ; après quoi on déchire ce qui excede l’arête tout autour du chapeau, ayant soin qu’il y reste une frange de la hauteur de sept à huit lignes, qui étant ensuite bien détirée & bien peignée avec le carrelet, imite assez bien un plumet.

250. IL en coûte, pour faire un plumet un peu étoffé, une once & demie, & quelquefois deux onces du plus beau castor. La façon du chapeau en devient une fois plus chere, & les chapeliers conviennent que cela ne fait jamais un ouvrage bien solide : aujourd’hui que le castor est monté à un fort haut prix en France, il est à présumer que cet ornement de fantaisie, dont la mode se passe déjà, va être tout-à-fait abandonné. Je reviens à la façon du chapeau ordinaire.

251. LES ouvriers disent que le chapeau est en cloche, quand il est fini de fouler ; parce qu’en effet il en a à peu près la figure, & qu’il est assez ferme pour se soutenir par lui-même, quand on l’a ouvert en rond, & qu’on le pose sur son bord. Le dresser (En allemand, auf(st)ossen.) c’est lui ôter cette forme, & lui faire prendre celle sous laquelle se présente un chapeau en usage, quand il est détroussé. Il faut donc que la pointe A, fig. 51, descende en a, que la partie de s’élargisse jusqu’en fg, & que tout ce qui est au-dessous du lien hi, jusqu’à l’arête BC, s’ouvre assez pour se ranger dans un même plan ; B venant en b, C en c, &c. Pour parvenir à cela, le compagnon commence par mettre le chapeau en coquille (En allemand, in den Kranz schlagen.), comme il est représenté par la fig. 52 : & voici comment il s’y prend. Il releve l’arête tout autour en la maniant entre le pouce & l’index, de sorte qu’elle fasse autour du chapeau en cloche, une espece de gouttiere d’un pouce & demi de large, sur environ un pouce de profondeur. Voyez kl de la fig. 53, qui représente la coupe diamétrale de la coquille. Ensuite il retourne le chapeau, faisant la pointe (u) en o, & forme un pli circulaire, représenté par la coupe mm. Il retourne une seconde fois le chapeau, faisant venir la pente o en ; puis une troisieme fois, faisant venir n en r, d’où il résulte encore deux plis, pp, qq. Enfin il fait le pli tt, en faisant aller r en s. Le nombre de ces plis est assez arbitraire : ordinairement on n’en fait pas moins que quatre; mais le point essentiel est de ranger le chapeau de maniere qu’on ne soit point embarrassé des ailes tandis qu’on met la tête en forme, & que l’ouvrage soit toujours bien centré.

252. LE compagnon ayant donc mis le chapeau en coquille, le trempe dans la chaudiere, & le pose à plat sur le banc de la foule ; puis agissant avec les deux pouces, il efface la pointe qui est au milieu, en poussant du centre à la circonférence du premier pli, pour la faire poser à plat. Cela étant fait, il trempe de nouveau dans la chaudiere, & continue de presser, soit avec le pouce, soit avec le poing, avec les doigts garnis du poussoir, jusqu’à ce qu’il ait effacé le premier pli, & que la place circulaire qui en résulte, soit assez large pour recevoir la piece qu’on nomme la forme.

253. LA forme est représentée par la fig. 54 ; c’est un morceau de bois d’orme pris sur son fil, & tourné presque cylindriquement. Le dessous est coupé droit & perpendiculairement à l’axe ; le dessus est un peu convexe, & les bords en sont arrondis. La hauteur est de trois pouces & demi, ou même de quatre ; le diametre en a six ou sept ; cela varie comme la grosseur des têtes qu’il s’agit de coëffer. La base est percée de deux trous dans lesquels on peut mettre les doigts pour prendre la piece plus commodément, & l’un des deux perce ordinairement d’un bout à l’autre, pour donner lieu de mesurer la hauteur plus aisément.

254. LA place de la forme étant donc faite (Cette opération s’appelle en allemand, die Platte herau(ss_oss)en.) [& ce doit être du côté opposé à celui où l’on a mis la dorure], l’ouvrier l’y fait entrer, après avoir bien trempé le chapeau dans la chaudiere, pour le rendre plus souple & plus propre à se mouler : il le lie vers le milieu de la hauteur de la forme, avec une ficelle qui fait deux tours, & qu’il arrête par un nœud & un coulant par-dessus : puis prenant le choc D, fig. 43, il appuie avec le tranchant sur la ficelle tout autour, & la fait descendre jusqu’au bas de la forme.

255. IL trempe alors le chapeau avec la forme dans la chaudiere, lui donne le tems de s’y échauffer fortement, puis l’ayant tiré sur le banc, il efface avec la piece E, fig. 43, les plis circulaires qui restent, & releve ce qui doit faire le bord, comme on le peut voir par la fig. 55. Il s’agit à présent d’abattre ces bords, & de les faire venir dans le plan qui passe par la base de la forme (C’est ce que les chapeliers Allemands appellent anformen.).

256. IL faut pour cela donner à ces bords plus d’étendue qu’ils n’en ont ; & c’est à force de les tremper & de les détirer à chaud, qu’on en vient à bout. L’ouvrier passant ses deux mains entre la tête du chapeau & son bord relevé, appuie dessus celui-ci pour l’abattre le plus qu’il peut ; après-quoi, saisissant de la main gauche une partie du bord pour l’arrêter, il empoigne avec la droite celle qui précede, & la tire de toute sa force en avant, & suivant sa longueur, ayant soin de remployer toujours cette partie qu’il tient, pour avoir plus de prise sur elle, & de peur que les grands efforts qu’elle souffre, ne la déchirent.

257. AYANT fait ainsi tout le tour du chapeau, il recommence à détirer de même, mais sans remployer la partie qu’il pousse avec la main droite ; & il finit par tirer un peu sur la largeur, pour arranger ce qui aurait pu souffrir du tirage en longueur.

258. LE chapeau étant dans cet état, l’ouvrier mesure la largeur du bord tout autour ; & s’il s’apperçoit que la tête ne soit pas bien au milieu, il dénoue la ficelle, & tire à plusieurs reprises ce qui couvre la forme, du côté où le bord lui a paru le plus étroit ; après quoi il remet la ficelle comme elle était auparavant, en la faisant descendre avec le choc D, fig. 43.

259. IL n’est guere possible qu’en tirant ainsi le feutre, soit pour abattre les bords, soit pour remettre la tête au milieu si elle n’y était pas, on ne fasse naître quelques plis, & qu’il ne reste quelqu’endroit mal uni ; l’ouvrier a soin de les effacer, en trempant souvent dans la chaudiere, & en estampant par-tout chaque fois qu’il mouille. Estamper (En all. gleichfausten.), c’est traîner le tranchant de la piece E, fig. 43, sur tous les endroits où l’on apperçoit quelques plis pour les faire disparaître.

260. ENFIN, quand le chapeau est bien estampé par-tout, il ne reste plus qu’à l’égoutter. Le compagnon le trempe à plusieurs reprises dans la chaudiere ; & chaque fois qu’il l’en retire, il place le bord à plat sur le banc de la foule; & avec la piece qu’il fait passer par-tout, il en exprime l’eau, autant qu’il peut, & le frotte par-tout avec la paume de la main : ce qui étant fait pour la derniere fois, il releve un peu l’arête tout autour ; il y trace une lettre, ou quelqu’autre marque avec le bout de son doigt, pour distinguer son ouvrage de celui des autres compagnons, & il le met à part pour être placé avec les autres dans l’étuve, à la fin de la journée.

261. LA forme, comme je l’ai déjà dit, est percée de deux trous par-dessous ; l’un des deux, n’importe lequel, sert à placer sur les chevillettes, dont les parois de l’étuve sont garnies, toutes les formes avec les chapeaux dont elles sont chargées. Le tems de la nuit suffit pour les sécher, on les leve le matin avant que d’allumer le fourneau : alors chacun reconnaît les siens, & les reprend.

262. LE chapeau qui sort de l’étuve n’est point encore en état d’être rendu au maître ; il y a toujours quelque saleté dont il ſaut le purger, il est couvert d’une bourre qu’on doit enlever, & son poil doit être détiré, nettoyé, & ouvert, pour prendre mieux la teinture.

263. POUR nettoyer le chapeau, le compagnon le retire de dessus la forme ; il enleve la lie qui a pu s’introduire dans le bois & l’intérieur de la tête, & qui s’y est durcie ; il nettoie aussi le reste du chapeau, tant en-dessous qu’en dessus, en le frottant avec la main, & en enlevant avec la pince tous les corps étrangers qu’il peut y découvrir.

264. IL débourre le chapeau en le ponçant : il commence ordinairement par le bord, qu’il pose à plat sur une table bien unie & bien essuyée, & il le frotte avec un morceau de pierre ponce qui a été dressée exprès pour se mieux appliquer au feutre. Quand il a frotté un peu sur un endroit, il souffle dessus, ou il pousse avec la main ce que la pierre a enlevé, pour voir s’il est assez débourré ; il passe de celui-là à un autre, & fait ainsi tout le tour du chapeau. Il est essentiel que la table sur laquelle on ponce, soit bien unie, & qu’il ne se trouve aucune ordure sous la partie sur laquelle on fait passer la pierre ; car la moindre inégalité occasionnerait un trou au feutre. On ponce ainsi les deux faces du bord : pour poncer la tête, on la remet sur la forme qu’il faut avoir bien nettoyée auparavant, par la raison que je viens d’exposer.

265. AUTREFOIS, & sur-tout pour les gens d’église, on faisait des castors à longs poils. Ces chapeaux n’étaient point poncés ; au contraire, on leur faisait venir le poil, en y passant le carrelet, qui est une petite carde de trois à quatre pouces en quarré : aujourd’hui on ne fait presque plus que des castors ras. Après la ponce, il y a encore une façon qu’on nomme robber.

266. ROBBER le chapeau, c’est le frotter par-tout doucement, & le plus également qu’il est possible, avec un morceau de peau de chien de mer, bien détiré & bien droit, & en prenant les mêmes précautions qu’on a prises en ponçant. Cette derniere façon fait sortir du chapeau un poil court qu’elle rend plus égal, plus doux au toucher ; & les chapeliers prétendent qu’il en est aussi plus disposé à bien prendre la teinture.

267. A la fin de la semaine, chaque compagnon apporte au maître, ou à son commis, les chapeaux qu’il a faits ; celui-ci les examine l’un après l’autre, pour reconnaître s’ils sont fabriqués dans les proportions qu’il a prescrites ; il les tâte par-tout, soit en maniant le feutre simple, soit en le repliant sur lui-même, & en le faisant rouler entre ses doigts, pour voir s’il est également bien foulé dans toutes ses parties, s’il n’a point d’endroits faibles, si l’on n’y sent point de grains ou grumeaux. Quand le chapeau est jugé défectueux, il reste sur le compte du compagnon ; quand au contraire il est recevable, il est mis sur celui du maître, pour être payé suivant le prix convenu. Le chapeau est recevable & dans de bonnes proportions, lorsque n’ayant aucun des défauts mentionnés ci-dessus, il est bien lisse par-tout, de moyenne force en tête, très-fort dans le lien, & que son épaisseur va en diminuant jusqu’à l’arête, qui doit être fine & bien ronde. Les compagnons mettent leurs marques aux chapeaux qu’ils ont faits ; ce sont des hoches qu’ils font à l’arête avec des ciseaux ; leur nombre, & le sens dans lequel elles sont faites, font différer les marques entr’elles.

268. LA façon des chapeaux se paie selon leur qualité & leur poids. Le tems & le lieu mettent encore de la variété dans les prix : dans les grandes villes les ouvriers se font payer davantage, à cause de la cherté des vivres ; & aujourd’hui dans tous les arts, la main-d’œuvre est plus chere qu’elle n’était autrefois. A Paris, les maîtres payaient ci-devant à leurs compagnons cinq liv. de façon pour un chapeau à plumet ; aujourd’hui cela est fixé à quatre liv.

269. Un castor de huit onces se paie deux liv. Les chapeaux de poil de lapin & de lievre avec dorure, trente-cinq sols ; ceux qui pesent moins, ou qui sont de moindre qualité & sans dorure, se paient depuis vingt sols jusqu’à trente sols. On conçoit bien que plus les chapeaux sont chers de façon, plus ils coûtent de tems à celui qui les fabrique. Un bon ouvrier dans une semaine pleine, & en travaillant comme il est d’usage dans cet art, depuis cinq ou six heures du matin, jusqu’à neuf ou dix heures du soir, peut faire douze a treize chapeaux de ceux qui se paient trente-cinq sols, & des autres à proportion.

270.J’AI déjà dit que les chapeaux de laine se font dans les provinces à quatre, mais plus souvent à deux capades, & pour la plus grande partie, hors des grandes villes ; souvent le compagnon n’en a que huit ou dix sols de la piece ; il y a des chapeaux si communs & si grossiers, qu’ils ne se vendent que vingt-cinq sols tout teints & tout apprêtés. Il faut qu’ils se fabriquent pour cinq ou six sols.

271. AVANT de terminer ce que j’ai à dire touchant la foule des chapeaux, je crois devoir faire mention de ceux dans la composition desquels on fait entrer de la soie. On aurait lieu de soupçonner que cette matiere n’est pas propre à rentrer comme la laine & les différens poils qui sont en usage dans la chapelerie ; on pourrait même imaginer qu’en interrompant leur marche, & ne contractant avec eux qu’une liaison imparfaite, elle empêcherait le feutre de prendre consistance, & de se réduire dans les dimensions qu’on veut qu’il ait ; mais l’expérience fait voir que, si la soie ne se foule pas exactement comme le poil, elle se prête à lui, elle le suit d’assez près, & lui demeure assez étroitement attachée pour faire corps avec lui. J’ai vu fabriquer des chapeaux avec le tiers & même avec la moitié de soie, qui se sont foulés & dressés à peu près dans le même espace de tems qu’il faut communément pour des chapeaux de même poids & de pur poil. Le feutre de ces chapeaux ne m’a point paru aussi doux, ni d’une texture aussi uniforme que celui de castor ou de lapin & de lievre ; mais je l’ai trouvé pour le moins aussi solide & aussi propre à résister à l’eau : peut-être faut il que le poil qu’on veut unir avec la soie, se secrete d’une façon particuliere ; mais ce mystere, si c’en est un, ne sera pas difficile à dévoiler, pour le chapelier qui n’aura pas d’autre raison de rejeter l’usage de la soie.

Chapitre IV

De la teinture des chapeaux, & des façons qu’on leur donne après qu’ils sont teints.

272. Les chapeaux qui doivent rester gris ou blanc, tels que ceux des religieux de certains ordres, & les castors qu’on envoie en Espagne, sont censés finis, lorsqu’ils ont été poncés : il ne reste plus qu’à les apprêter & les garnir ; mais tous les autres se mettent à la teinture auparavant, & le noir est la couleur qu’ils y reçoivent : car ce n’est guere la peine de faire ici une exception pour quelques chapeaux qu’on met en rouge ; d’autant plus qu’ils passent pour cela par des mains tout-à-fait étrangeres à la chapelerie ; je dirai seulement que les chapeaux qui doivent être blancs ou rouges, exigent de la part de l’ouvrier, une propreté qu’il n’est point tenu d’observer si scrupuleusement pour les autres ; & de la part du maître, l’attention de les faire fabriquer avec des parties de poils choisies, & qui approchent le plus du blanc ; car le rouge même n’est beau que quand il est appliqué sur un fond clair.

273. SUIVANT les statuts de la communauté des chapeliers de Paris, celui qui met les chapeaux en noir, doit être reçu maître, & il fait corps avec eux ; de sorte qu’il peut lui-même fabriquer, & teindre tant pour lui, que pour ses confreres. Il est défendu à tout autre teinturier de travailler pour les chapeliers, & réciproquement à ceux-ci, de teindre autre chose que des chapeaux.

274. DANS la plupart des grandes fabriques, il y a un attelier de teinture ; quoique cela occupe beaucoup de place, il y a à gagner pour le fabricant qui fait teindre chez lui, en fournissant les drogues, & en faisant les frais des ustensiles, du bois, &c. Les autres maîtres envoient leurs chapeaux chez ceux qui teignent pour leur compte, & paient pour chaque douzaine de demi-castors, 7 liv. 10 sols ; & pour pareil nombre de castors, 9 liv. 10 sols (Quand on ne paie pas comptant, mais à terme, il en coûte dix sols de plus par douzaine de chapeaux, huit liv. au lieu de sept liv. dix sols, dix liv. au lieu de neuf liv. dix sols). On paie beaucoup moins pour la teinture des chapeaux de laine (Les chapeaux de laine se teignent à quatre liv. la douzaine.), parce qu’ils prennent le noir bien plus aisément, & parce qu’on les teint de même qu’on les fabrique, hors de Paris, dans les provinces, où la main-d’œuvre est toujours moins chere.

275. JE dis que les chapeaux de laine prennent le noir bien plus aisément que ceux de poils : c’est un fait dont tous les chapeliers conviennent ; quant à la cause, il y a apparence que le secret qu’on donne au poil, & qu’on ne donne point à la laine, contribue à cet effet. Quoique la foule & le dégorgeage qui précedent la teinture, enlevent probablement la plus grande partie de l’eau-forte avec laquelle on a secrété, il est à présumer qu’il en reste encore assez pour mettre quelque obstacle au noir que l’étoffe doit prendre.

276. QUAND les chapeaux ne sont point destinés à rester blancs ou gris, quand on les porte au teinturier, c’est à lui à les robber ; & cela se fait comme je l’ai expliqué à la fin du chapitre précédent, & avec les soins dont j’ai fait mention.

277. APRÈS que les chapeaux sont robbés, le travail du teinturier comprend les façons suivantes, assortir, dégorger, teindre, laver à froid & à chaud, sécher à l’étuve & lustrer. Il est nécessaire que l’attelier soit au rez-de-chaussée, qu’il soit pavé, & à portée d’une eau courante ou d’un puits.

278. ASSORTIR les chapeaux (En all. anformen.), c’est faire entrer la tête de chacun d’eux sur une forme qui lui convienne, & l’y arrêter avec une ficelle. Les dégorger, c’est faire sortir, par le moyen de l’eau bouillante, le tartre qui peut être resté après la foule, dans l’épaisseur ou à la superficie du feutre ; ces deux premieres façons exigent une petite foule à quatre places, & semblable pour le reste à celle que j’ai décrite dans le troisieme chapitre, & que j’ai représentée par les fig. 41, 42, de la pl.II ; excepté qu’à celle du dégorgeage, le rebord inférieur des bancs, au lieu d’être supprimé vis-à-vis de la chaudiere, demeure en son entier avec un peu de pente sur la longueur, pour faire écouler l’eau par le bout, & que les bancs ont moins de pente vers la chaudiere, qui est quarée, au lieu d’être longue. On n’emploie que de l’eau toute pure qu’on entretient bouillante ; & pour cela on prend la précaution de mettre un couvercle de bois sur la chaudiere, & de ne la découvrir que quand il en est besoin.

279. AU bout de chacun des deux bancs de cette foule, il y a un pilier de bois de six à sept pouces de diametre, sur environ trois pieds de hauteur, solidement planté & retenu dans le pavé ; cette piece se nomme un billet.

280. POUR assortir un chapeau, le teinturier ou son compagnon commence par y faire entrer en partie une forme (Les formes du teinturier sont semblables à celles que j’ai décrites au chapitre de la foule, §. 253, mais seulement un peu plus hautes.) qu’il prévoit lui convenir : & quand elle y est assez enfoncée pour n’en point sortir par son propre poids, il plonge le tout dans l’eau bouillante, & l’ayant retiré un moment après, il pose la base de la forme sur le banc ; & en tirant le feutre avec ses mains de haut en bas, il la fait entrer presqu’entièrement. Alors il noue une ficelle à laquelle il fait faire deux tours, à peu près à la moitié de la hauteur de la tête, & il la fait descendre en appuyant dessus tout autour avec un instrument qu’on nomme avaloir (L’avaloir est un instrument de cuivre pl. III, fig. 56.), ou bien avec le choc, autre instrument que j’ai décrit, & qui est représenté à la lettre D, fig. 43.

281. LA ficelle étant avalée presque jusqu’en-bas, l’ouvrier frappe à plusieurs fois la forme sur le billot, tandis qu’il pousse le feutre dessus pour le faire prêter ; par ce moyen il entre entièrement sur la forme, & l’ouvrier le pose à plat sur le banc du dégorgeage, pour achever d’avaler la ficelle avec le choc. Comme la forme du teinturier est un peu plus haute que celle sur laquelle le chapeau a été dressé à la foule, la ficelle avalée jusqu’en-bas, se trouve de quelques lignes au-dessous du premier lien, & cela empêche que le chapeau ne se coupe en cet endroit.

282. CELA étant fait, il prend le chapeau par son bord, le plonge entièrement avec la forme dans l’eau bouillante, le remet à plat sur le banc, & l’égoutte de par-tout avec la piece E, fig. 43 ; puis il le retire au carrelet dans toute sa surface, pour faire revenir le poil, & alors le chapeau est prêt pour la teinture.

283. LA teinture des chapeaux se fait dans une grande chaudiere de cuivre rouge, établie sur un fourneau, où l’on brûle du bois, & au bout duquel il y a une ventouse avec un tuyau qui porte la fumée en plein air, ou dans quelque cheminée voisine. La figure de cette chaudiere varie suivant le goût du teinturier, & l’emplacement qu’il a à lui donner ; chez les uns elle est oblongue, soit quarrément, soit ovale ; chez les autres, elle est ronde & un peu évasée : quant à la grandeur, elle est proportionnée à celle de l’attelier, & à la quantité d’ouvrage qui s’y fait ; il n’y en a guere qui ne puisse contenir cent chapeaux, & les plus grandes en peuvent recevoir cent cinquante ou cent soixante. Je vais décrire celle du maître chez qui j’ai vu teindre des chapeaux.

284. LA fig. 57, pl. III, représente une coupe diamétrale de la chaudiere & du fourneau : ABC, est un four rond voûté en briques ou en tuileaux, avec un mortier de terre franche ; il a au moins six pieds & demi de diametre, avec une bouche en A, d’un pied en quarré, pour le servir ; & vers le fond, une ventouse surmontée d’un tuyau de tôle X, pour transporter la fumée ; y est une coulisse pratiquée à la ventouse, dans laquelle on fait glisser une tuile pour ouvrir ou fermer plus ou moins le passage de la fumée & du courant d’air, & régler par-là l’activité du feu.

285. DEFG, est une chaudiere ronde & un peu évasée, composée dans son pourtour de plusieurs lames de cuivre rouge, cousues ensemble avec des clous rivés de la même matiere, & des bandes de papier interposées pour rendre ces jonctions plus exactes. Le fond qui est attaché de même, est d’une seule piece, un peu convexe en-dehors, & le tout forme un vaisseau qui a cinq pieds & demi de diametre au plus large, sur environ quatre pieds de hauteur.

286. LA voûte du fourneau ouverte en son milieu reçoit & laisse passer la partie inférieure de la chaudiere qui la déborde de trois à quatre pouces en-dedans ; de sorte qu’entre le fond de ce vaisseau & l’âtre, il reste un intervalle de quatorze pouces ou à peu près.

287. LE corps de la chaudiere & la voûte du fourneau sont revêtus extérieurement d’une maçonnerie en plâtre, HIKL, MNOP, qui contient le tout, & qui empêche que les eaux qu’on répand au-dehors, ne s’insinuent dans l’endroit où est le feu ; KO est une banquette qui regne autour de la chaudiere, & qui s’éleve de trois à quatre pouces au-dessus de l’aire ou du sol de l’attelier ; on descend à la bouche du fourneau par un petit escalier de trois ou quatre marches.

288. LA maçonnerie HI, MN, s’éleve autour de la chaudiere à la hauteur de deux pieds & demi, & sert d’assiette aux jantes, c’est-à-dire, à des portions de roues Q, R, S, T, préparées par un charron avec du bois d’orme de deux pouces & demi d’épaisseur, pour former un cercle autour de la chaudiere, & en retenir le bord qui est rabattu dessus, & qui s’y attache avec des clous. Les jantes doivent avoir au moins huit à neuf pouces de largeur, avec une pente un peu forte vers la chaudiere, afin qu’on puisse y poser les chapeaux à mesure qu’on les tire du bain pour s’égoutter, ou avant que de les y mettre pour recevoir la chaude.

289. DANS cette chaudiere que je viens de décrire, on met trente-six voies d’eau claire, de deux seaux chacune ; ce qui fait environ quatre muids & demi d’eau, mesure de Paris, ou trente-six pieds cubes. On préfere l’eau de la riviere à celle des puits ; mais le choix de l’une ou de l’autre ne tire pas beaucoup à conséquence. Tandis que l’eau est encore froide, on y jette une partie des drogues qui doivent composer la teinture ; savoir, cent vingt livres de bois de campèche, communément nommé bois d’Inde, haché en petits copeaux ; huit livres de gomme provenant des pruniers, des abricotiers, &c. connue sous le nom de gomme du pays ; & seize livres de noix de galle concassées. On fait bouillir le tout pendant deux heures & demie, ayant soin de remuer de tems en tems ces drogues avec un bâton, à mesure qu’elles tombent au fond de la chaudiere : alors on rallentit le feu pour faire cesser le bouillon, & l’on ajoute sept livres de verd-de-gris ou verdet, douze livres de vitriol de mars, plus connu chez les teinturiers sous le nom de couperose. On remue le tout, & quelques momens après on commence à mettre les chapeaux dans la chaudiere.

290. AVEC la quantité de drogues dont je viens de faire mention, on peut entreprendre la teinture de trois cents chapeaux demi-castors, que l’on partage en deux parties égales de cent cinquante chacune, pour les mettre l’une après l’autre dans la chaudiere ; & l’on prépare cette teinture pendant la nuit, afin qu’elle se trouve toute prête & toute chaude à l’heure où l’on commence la journée.

291. APRÈS avoir arrangé avec une perche, ou avec un vieux balai, le bois d’Inde, la noix de galle, &c. qui sont comme le marc de la teinture, au fond de la chaudiere, on y place les chapeaux à la main (On peut arranger les chapeaux à la main, parce qu’ils ne s’enfoncent pas d’eux-mêmes ; ils demeurent à la surface du bain, jusqu’à ce que le poids des autres lits, qu’on met par-dessus, les fasse aller au fond. Il y a quelques teinturiers qui n’observent point ce que j’ai dit ci-dessus, en mettant les chapeaux dans la teinture, & qui les mettent tous sur tête.), ayant soin qu’ils soient posés sur tête, les uns à côté des autres, autant qu’il en peut tenir. Sur cette premiere couche, on en place une seconde, forme sur forme ; c’est-à-dire, que comme les premiers ont la tête en-bas, ceux-ci doivent l’avoir en-haut : la troisieme couche se met comme la premiere, la quatrieme comme la seconde, & ainsi de suite, jusqu’à ce que les cent cinquante chapeaux soient employés. Pour empêcher que le dernier lit ne surnage, on le couvre de plusieurs planches épaisses, taillées comme les douves dont on fait le fond d’une futaille, & arrangées à plat les unes à côté des autres : on les charge encore de quelques autres planches en travers, sur lesquelles on met de gros poids : de sorte que cette espece de couvercle qui entre dans la chaudiere, en appuyant sur les chapeaux, les tient toujours entièrement plongés, & leur conserve une chaleur plus égale. On laisse les chapeaux pendant une heure & demie dans cet état ; après quoi on les releve, & cela se nomme une chaude.

292. POUR relever les chapeaux de la chaudiere, on commence par les décharger des poids & des planches dont je viens de parler ; on jette trois ou quatre seaux d’eau froide sur le bain, non-seulement pour réparer la perte qu’il a faite par évaporation & autrement, mais encore pour amortir la grande chaleur qui ne permettrait pas de manier ce qui en sort : & cela se pratique toutes les fois qu’on releve les chapeaux après la chaude. Plusieurs ouvriers se mettent donc autour de la chaudiere, tirent à eux avec un bâton les chapeaux qui surnagent, en amassent une certaine quantité sur les jantes, ayant soin de relever les bords, pour gagner de la place (voyez la fig. 58) & ils les y laissent pendant tout le tems de la chaude de la seconde partie, c’est-à-dire, pendant deux bonnes heures ; car il faut bien un quart d’heure pour placer les cent cinquante chapeaux dans la chaudiere, & autant pour les relever ; ce qui fait une demi-heure de plus que la durée de la chaude.

293. LES chapeaux ainsi placés sur les tablettes, reçoivent de la part de l’air une impression qui donne le ton à la couleur, & qui la fixe sur l’étoffe. Cette pratique est absolument nécessaire ; c’est ce que les teinturiers appellent donner l’évent. Ainsi les deux parties de chapeaux qui partagent une teinture, reçoivent alternativement la chaude & l’évent ; & cela se répete huit fois ; c’est-à-dire, que chaque partie reçoit huit fois la chaude, & autant de fois l’évent.

294. AVANT de donner la premiere chaude à la seconde partie de chapeaux, c’est-à-dire, aux cent cinquante qui n’ont point encore été mis dans la chaudiere, on rafraîchit la teinture avec trois livres de verdet, & quatre livres de couperose : & on lui donne encore deux pareils rafraîchissemens, l’un avant la cinquieme, & l’autre avant la sixieme chaude, c’est-à-dire, avant de remettre dans la chaudiere chacune des deux parties de chapeaux pour la troisieme fois.

295. VOILÀ ce que j’ai vu pratiquer chez M. Prevost, qui tient une manufacture considérable à Paris, rue Guénégaud, & qui a bien voulu me donner connaissance de tout ce qui se fait dans ses atteliers. Cependant je sais que les teinturiers en chapeaux ne sont point d’accord entr’eux sur les doses des drogues qu’ils emploient, tant pour la premiere composition, que pour les rafraichissemens (Les doses doivent nécessairement différer selon la qualité des chapeaux. Ceux qui sont de pure laine prennent bien plus aisément le noir que ceux de poil. Pour deux cents quarante chapeaux, voici les doses indiquées dans l’Encyclopédie : cent livres de bois d’Inde haché, douze livres ou environ de gomme du pays, de prunier, d’abricotier, &c. six livres de noix de galle. On fait bouillir le tout environ deux à trois heures, après quoi on y ajoute six livres ou environ de verdet, dix livres de couperose. Quand on met ces deux ingrédiens dans la chaudiere, elle ne bout plus, elle est seulement chaude & sur son bouillon.). Un peu d’expérience apprendra ce qu’il y a de mieux à faire.

296. SI les trois cents chapeaux étaient tous castors, au lieu de cent vingt livres de bois d’Inde, on en mettrait cent cinquante, une demi-livre par chapeau, c’est la regle ; & deux chaudes de plus qu’aux demi-castors. Si dans une teinture on a des chapeaux de l’une & de l’autre espece, la premiere chaude est pour les castors : on leur en donne encore une, après que les autres ont reçu leur huitieme, & ils passent la nuit dans la chaudiere.

297. LA teinture des trois cents chapeaux étant finie, on ne jette point ce qui reste dans la chaudiere, on le réserve pour la teinture suivante ; ce vieux teint sert à donner aux deux nouvelles parties de chapeaux, une chaude qui n’est point comptée dans les huit que chacune d’elles doit recevoir avec le nouveau bain. Après cela on vuide la chaudiere, on la nettoie, & l’on recompose une autre teinture.

298. QUAND les chapeaux ont reçu toutes les chaudes & tous les évents qu’il leur faut pour être bien teints, on les lave dans plusieurs eaux, pour enlever les parties grossieres & surabondantes de la teinture, qui n’ont pas contracté assez d’adhérence avec le feutre, & qui ne manqueraient pas de noircir tout ce que le chapeau toucherait ; pour cet effet, on les transporte de l’attelier au bord d’un puits ou de quelque eau courante ; & le compagnon chargé de cette partie, trempe les chapeaux l’un après l’autre dans un grand baquet, ou dans quelque vaisseau équivalent, rempli d’eau claire ; & le posant sur une planche inclinée, il le frotte dans l’eau même, dessus & dessous, avec une brosse de poil rude, jusqu’à ce qu’il ne teigne presque plus l’eau. Voyez le bas de la vignette, pl. III.

299. LES chapeaux qu’il a ainsi lavés, il les arrange à mesure sur des planches ou sur des claies qui sont étendues par terre ; il les pose sur tête, & en plusieurs lits, jusqu’à ce qu’il ait fini le premier lavage, pendant lequel il a soin de renouveller l’eau du baquet quand il s’apperçoit qu’elle devient noire. Ce vaisseau doit avoir près du fond, un trou de deux pouces de diametre, que l’on tient fermé avec un tampon, pour contenir l’eau , & que l’on ouvre quand il faut la faire écouler pour la renouveller.

300. QUAND les chapeaux ont été lavés comme je viens de le dire, le laveur les repasse une seconde fois dans de nouvelle eau ; & quand il voit qu’ils ne teignent presque plus, il les rassemble sur les claies pour les porter à la chaudiere de dégorgeage, ou ils doivent être lavés à l’eau bouillante, & égouttés.

301. J’AI déjà dit que la chaudiere de dégorgeage differe de celle de la foule, en ce qu’elle est aussi large que longue. Elle contient de l’eau claire & bouillante en telle quantité qu’elle soit pleine quand on y a plongé vingt-cinq chapeaux à la fois. L’ouvrier prend ces chapeaux un à un, les étend sur le banc, & les retire, c’est-à-dire, qu’il abat les bords, & qu’il les tire avec les mains, pour les étendre, & effacer les plis qui pourraient y être ; ensuite il les égoutte de tête & de bord, dessus & dessous, avec la piece E, fig. 43, ou avec une petite semelle de bois dur, à peu près de même forme, & taillée en couteau. En traînant avec force le tranchant de cet outil sur le feutre, il en exprime la plus grande eau, qui emporte avec elle le reste de la teinture superflue. A mesure que l’ouvrier prend des chapeaux dans la chaudiere pour les retirer, il y en remet un pareil nombre de nouveaux, afin qu’il y en ait toujours la même quantité ; & il continue son travail en prenant toujours ceux qui ont été mis les premiers dans l’eau. Voyez la foule de dégorgeage à droite dans la vignette de la planche III.

302. COMME en égouttant avec la piece, on a couché & fortement serré le poil du feutre, on le releve en brossant rudement le chapeau dans toute sa surface, avec un outil qu’on nomme carrelet (En all. eine Kratze); c’est une petite carde de trois à quatre pouces en quarré, dont les dents sont fines & serrées : cela s’appelle retirer à poil (En all. das Haar auskratzen.), & c’est la derniere façon que reçoit le chapeau avant d’aller à l’étuve.

303. L’ÉTUVE du teinturier ne differe point essentiellement de celle de la foule ; elle est seulement beaucoup plus grande, elle doit contenir les trois cents chapeaux d’une teinture : les parois sont garnies de chevillettes pour recevoir les formes sur lesquelles sont les chapeaux ; & dans le haut, à une petite distance du plancher, il y a encore des barreaux en travers pour en recevoir : au milieu de l’étuve, par terre, est un bassin quarré de trois à quatre pouces de profondeur, que l’on charge d’abord de deux boisseaux & demi de charbon, & que l’on couvre d’une cage de fer, pour prévenir les accidens du feu.

304. LES chapeaux étant rangés dans l’étuve, on allume le charbon, & l’on ferme le guichet ; deux heures après, on ranime le feu avec un boisseau & demi de charbon, & on referme l’étuve. Il faut ordinairement six heures pour sécher les chapeaux ; après quoi on les retire, & on les ramasse en tas sur des tables ou sur des planches attachées aux murs de l’attelier.

305. LE teinturier & ses compagnons reprennent de là les chapeaux un à un, & les frottent de toutes parts avec une brosse rude, ce qui s’appelle brosser la teinture ; après quoi ils leur donnent le lustre en les brossant à l’eau froide, & puis ils les remettent à l’étuve pendant une heure, à une chaleur médiocre, qui suffit pour les sécher. Après cela on les enleve, on les sépare des formes ; & alors le travail du teinturier est fini.

306. J’AI dit au commencement de l’article de la teinture, qu’il y avait à gagner pour le fabricant qui fait teindre chez lui, en fournissant les drogues & en payant la main-d’œuvre ; cela ne doit s’entendre que du chapelier qui fait beaucoup d’ouvrage, & qui aurait, par exemple, toutes les semaines ou tous les quinze jours, 300 chapeaux à mettre en teinture ; sans cela, la dépense que lui causeraient le loyer de son attelier, la construction & l’entretien des fourneaux, des étuves, des chaudieres, & autres ustensiles nécessaires au teinturier, pourraient balancer, & même surpasser le gain qu’il y aurait à faire en teignant ses chapeaux lui-même : on en pourra juger par le compte suivant.

Pour la teinture de trois cents demi-castors.
120 livres de bois d’Inde, à 26 liv. le quintal. 31 liv. 4 sols.
8 de gomme du pays, à 40 liv. 3 4
16 de noix de galle, à 2 liv. 10 sols la livre. 40
13 de verdet, à 1 liv. 8 sols. 18 4
20 de couperose à 2 sols. 2
Pour robber, trois journées d’homme à 2 liv. 5 sols. 6 15
Pour assortir & dresser, trois journées. Idem. 6 15
Pour dégorger, trois journées. Idem. 6 15
Lustrer & mettre aux étuves, deux journées. Idem. 4 10
Emplir la chaudiere & la relaver. 6
Une voie de bois refendu. 21
Une voie de charbon. 4 4
Total. 150 liv. 11 sols.
Pour teindre pareille quantité de chapeaux à raison de 7 liv. 10 sols par douzaine. 187 liv. 10 sols
Profit du chapelier qui teint chez lui, en prenant la dépense sur son compte. 37 liv. 10 sols

307. QUAND on vuide la chaudiere pour la nettoyer, & composer une nouvelle teinture, on ne jette point ce qui reste du vieux bain ; c’est le profit des garçons teinturiers, qui le vendent à ceux qui teignent des étoffes de laine ; car, comme je l’ai dit, la laine prend le noir bien plus aisément que le poil ; & si l’on faisait beaucoup de chapeaux de cette matiere à Paris, il ne faudrait pas d’autres teintures pour eux, que celle qu’on abandonne ainsi aux compagnons, qui en retirent peu de chose (Trois livres, ou trois livres dix sols.).

308. ON ne leur donne pas de même le bois d’Inde qui se trouve avec la noix de galle au fond de la chaudiere ; le maître qui a fait la teinture se le réserve ; il l’amasse pour brûler pendant l’hiver : & ce chauffage, outre qu’il est fort bon, a encore l’agrément de réjouir la vue par la belle variété de couleurs qu’il donne à la flamme, à cause du verd-de-gris dont le bois s’est emprégné.

Apprêt des chapeaux.

309. LE chapeau, en sortant des mains du teinturier, passe dans celles de l’apprêteur : c’est ce dernier ouvrier qui le met en état de se soutenir, & qui lui donne le dernier lustre. Il y a dans la chapelerie, des ouvriers qui ne font qu’apprêter & approprier, & qui vont travailler chez les maîtres sur le pied de quarante sols par jour à Paris, & de trente sols à Lyon.

310. APPRÊTER (En all. streifen. Les doses different encore ici suivant les maîtres. On prend quatre à cinq livres de gomme du pays, trois à quatre livres de colle-forte, une demi-livre de gomme arabique, que l’on fait dissoudre dans une quantité suffisante d’eau claire. On fait bouillir tout ensemble pendant trois ou quatre heures. Quand ce mélange est cuit, on le passe au tamis, & l’on s’en sert ensuite pour apprêter. Voyez l’Encyclopédie, au mot chapeau.) un chapeau, c’est faire entrer dans l’épaisseur du feutre une espece de colle dont je vais donner la composition, & faire en sorte qu’il n’en reste rien à la surface. Cette opération est assez délicate ; quand elle ne réussit pas, soit parce que l’apprêt est mal composé, soit parce qu’il est employé mal-adroitement, le chapeau s’en ressent toujours ; à la moindre humidité qu’il reçoit, il devient comme écailleux, & comme enpâté d’une matiere farineuse ; il perd tout son mérite.

311. DANS un chauderon de fer fondu, ou de cuivre, on met quatorze livres d’eau, ou environ sept pintes mesure de Paris, que l’on fait bouillir pendant deux bonnes heures avec deux livres de gomme du pays ; & quand on s’apperçoit que tout est bien fondu, qu’il n’y a plus de grumeaux, & que la gomme est parfaitement dégagée des petits morceaux d’écorce de bois, des fragmens de feuilles seches, &c. qui s’y trouvent presque toujours mêlés, on y ajoute deux livres de colle-forte : les uns préferent celle qui se fabrique à Paris, les autres aiment mieux celle qui vient de Flandre ; mais l’une ou l’autre se fond mieux, quand on a pris la précaution de la faire tremper auparavant dans un peu d’eau pendant cinq à six heures. Quelques chapeliers retranchent une once ou deux de la gomme du pays, qu’ils remplacent avec pareille quantité de gomme d’Arabie ; mais tous ajoutent à ces drogues les trois quarts d’une chopine de fiel de bœuf, ou au défaut de cette matiere, pareille quantité de vinaigre de vin, qui ne supplée point parfaitement au fiel. Tandis que cette composition est chaude, on la passe dans un vaisseau qui aille au feu sans se casser, afin qu’on puisse la réchauffer toutes les fois qu’on voudra s’en servir : car l’apprêt doit s’employer chaud.

312. DANS les fabriques de Lyon, l’apprêt se compose un peu différemment ; on ne met qu’un sixieme de colle-forte avec la gomme ; mais on en fait entrer davantage dans le feutre. L’apprêt pour la tête du chapeau ne contient ni fiel ni vinaigre, il doit être plus épais que celui du bord ; comme on finit d’apprêter par cette partie, le plus clair se trouve usé, ce qui reste au fond de la chaudiere est moins liquide, & on l’emploie aussi moins chaud. L’apprêteur doit être muni d’une certaine quantité de colle-forte fondue à part, comme on le verra par la suite. Les chapeaux blancs ou gris ne reçoivent d’autre apprêt que de la colle-forte toute pure.

313. L’ATTELIER de l’apprêt doit être pavé, ou au moins carrelé, à cause du feu, dont on y fait un usage presque continuel ; & si les fourneaux dont je vais parler, peuvent être sous un manteau de cheminée qui reçoive & qui transporte au-dehors la vapeur du charbon, on s’en trouvera beaucoup mieux.

314. IL y a communément deux fourneaux près l’un de l’autre ; ou s’il n’y en a qu’un seul, il porte deux réchauds, dont chacun est évasé en entonnoir, ayant au fond une grille de fer sur laquelle se pose le charbon allumé, avec un cendrier au-dessous, comme aux fourneaux des cuisines ; & pour maintenir le bord supérieur, qui peut avoir quinze pouces de diametre, il y a un cercle de fer qui affleure la maçonnerie. Voyez la fig. 59, pl.III, qui représente la moitié A du fourneau dans son entier, l’autre moitié B par sa coupe de haut en bas.

315. SUR trois morceaux de brique placés à égale distance l’un de l’autre autour de chaque réchaud, on établit une platine de cuivre, ou plus souvent une plaque de fer de fonte, qui a deux pieds de diametre, & qui couvre le réchaud sans étouffer le feu, étant assez élevée par les morceaux de brique, pour laisser un jour suffisant entr’elle & le bord du réchaud. On couvre cette platine de deux morceaux arrondis d’une grosse toile fort large, couchés l’un sur l’autre, & fortement humectés par-tout avec de l’eau. Il s’en exhale une vapeur épaisse, que la grande chaleur fait naître, & qu’elle pousse fortement de bas en haut. Les deux platines ainsi préparées, se nomment les bassins ; & la vapeur qu’on a soin d’entretenir en humectant la toile par de fréquentes aspersions (Les aspersions se font ici comme au bastissage, avec un bouquet de fragon ; mais celui qu’on emploie aux bassins de l’apprêt, est beaucoup plus gros.) & par un grand feu, s’appelle la buée.

316. S’IL y a un grande quantité de chapeaux, on fait ordinairement travailler ensemble deux apprêteurs ; l’un tient les bassins, tandis que l’autre garantit, & distribue la quantité d’apprêt convenable à chaque chapeau : mais à Paris, chez la plupart des maîtres , il n’y en a qu’un qui fait le tout.

317. GARANTIR à l’apprêt, c’est reconnaître les endroits faibles du feutre, & y mettre de l’apprêt, proportionnément au degré de faiblesse qui a été reconnu ; c’est par-là que l’ouvrier commence. Il est placé, assis (L’apprêteur est assis, quand il y en a un second pour tenir les bassins ; s’il est seul, il se tient debout, étant obligé d’aller continuellement au fourneau, & de revenir au bloc.) ou debout, devant une petite table qu’on appelle bloc, fig. 61 ; elle a tout au plus deux pieds en quarré, & elle est percée à jour au milieu par un trou rond de sept pouces & demi de diametre. Ce trou reçoit la tête du chapeau, de maniere qu’il ne reste que le bord à plat sur le bloc, présentant la face qui sera la plus apparente quand le chapeau sera retroussé. C’est toujours sur cette face que l’on garantit & que l’on pose l’apprêt.

318. L’OUVRIER ayant passé les quatre doigts de sa main gauche sous le bord du chapeau, & le tâtant avec le pouce en le faisant tourner, reconnait les endroits où le feutre a besoin d’être fortifié, & en même tems avec une brosse (fig. 62) qu’il vient de tremper légèrement dans la chaudiere, & qu’il tient de la main droite, il garantit toutes les places qu’il a remarquées ; & tout de suite ayant repris de nouvel apprêt, il en étend sur tout le bord une ou deux fois, & même trois fois, suivant la grandeur du chapeau & la force du feutre : en traînant sa brosse, il épargne l’arête, c’est-à-dire, qu’il s’abstient de porter l’apprêt jusques là ; & il finit par étendre d’un coup de brosse en traînant ce qui peut en être entré dans la tête.

319. IL va sur-le-champ au bassin, il mouille la toile par une forte aspersion, & il la couvre avec le chapeau, en appliquant dessus la face qui vient d’être chargée d’apprêt. Dans l’espace de deux ou trois minutes, la buée fait entrer tout l’apprêt dans l’épaisseur du feutre ; on le releve alors, on le place dans un bloc, & avec le plat de la main que l’on fait passer en frottant sur toute la face qui a reçu l’apprêt, on reconnaît s’il n’y reste plus rien de gluant ; ce qui étant fait, on retire un peu le poil avec le carrelet, en brossant de la tête à l’arête sur tout le tour du bord : & alors le chapeau est apprêté dans cette partie.

320. L’APPRÊTEUR qui travaille seul en relevant un chapeau, en met un autre sur le bassin ; & tandis que celui-ci est sur la buée, il a précisément le tems qu’il lui faut pour repasser à la main & au carrelet celui qu’il vient d’ôter, & pour mettre en apprêt celui qui doit suivre au bassin.

321. EN relevant un chapeau, si l’on s’apperçoit que l’apprêt n’est pas assez rentré, on le remet pour un moment sur la buée, & pour l’ordinaire cela suffit ; mais si par un trop grand feu, ou faute d’avoir relevé assez tôt, on a fait passer l’apprêt au-delà de l’épaisseur du feutre, s’il s’en trouve sur la face opposée à celle qui l’a reçu, l’opération est manquée ; il faudra dégorger ce chapeau avec une eau de savon employée chaude, frotter fortement les deux faces du bord avec une brosse rude, & les égoutter à plusieurs reprises avec une semelle de bois dont le bord soit tranchant, jusqu’à ce qu’on ait purgé le feutre de tout l’apprêt qu’on y avait mis : après quoi on l’apprête de nouveau.

322. LES chapeaux étant apprêtés de bord, n’ont plus besoin que de l’être en tête ; & pour cette derniere façon, il ne faut point de bassin. On les tient l’un après l’autre avec la main gauche, posés sur tête ; & avec un pinceau gros comme le pouce, qu’on tient de la main droite, on applique au milieu du fond une rosette (L’apprêteur appelle ainsi une couche circulaire de colle, qui a deux ou trois pouces de diametre.) de colle-forte, sur laquelle on ajoute de suite deux couches d’apprêt plus épais & moins chaud que celui qui a servi pour le bord ; & l’on étend l’une de ces deux dernieres couches sur tout le dedans du chapeau jusqu’au lien. On ne fait point rentrer l’apprêt de la tête, parce que cette partie est cachée par la coëffe ; on se contente de le laisser sécher.

323. SI le maître est pressé d’avoir ses chapeaux pour les garnir, on les porte à l’étuve, afin de pouvoir les approprier quelques heures après ; sinon l’apprêteur les accroche à des chevilles dans l’attelier, où ils demeurent deux ou trois jours, pour se sécher : c’est, dit-on, ce qu’il y a de mieux à faire. Les chapeliers remarquent que la chaleur de l’étuve appauvrit l’apprêt, & qu’il rend un meilleur service quand on l’a laissé sécher lentement, & par la seule action de l’air. A sept ou huit pouces de distance du plancher, & parallèlement à lui, il y a de longues barres de bois traversées de chevilles ; c’est là qu’on accroche les chapeaux nouvellement apprêtés, & on les y porte avec une fourche de bois, qui les prend à l’endroit du lien, pl.III, fig. 63. (L’auteur ajoute la note suivante, par forme de supplément. J’ai dit précédemment qu’on peut fabriquer avec un tiers de soie & deux tiers de poil, & même avec moitié soie & moitié poil secrété, des chapeaux qui s’arçonnent, se bastissent, se foulent & se finissent comme ceux de pur poil. Je puis ajouter qu’ils vont bien à la teinture, parce que je les y ai suivis, & mis à l’épreuve ensuite ; mais je dirai avec la même impartialité, qu’ils ne réussissent pas si bien aux apprêts ordinaires : ils les reçoivent avec la même facilité & les gardent de même ; mais s’ils sont mouillés ensuite par la pluie ou autrement, ils deviennent fort durs. & ont peine à reprendre de la souplesse. C’est un défaut qui ne me paraît pas sans remede ; c’est au chapelier intelligent à étudier quelque composition d’apprêt, plus convenable à cette étoffe, & à n’en faire entrer dans le chapeau que la quantité nécessaire pour le contenir. Voyez sur ces chapeaux de soie & sur les expériences faites par M. l’abbé Nollet, en qualité de commissaire de l’académie, le mémoire que j’ajoute par forme de supplément à la fin de cet art.)

324. C’EST le même ouvrier qui apprête & qui approprie (En all. ausbutzen.) les chapeaux. Comme approprieur, il a trois choses à faire, dresser (En all. plattsetzen.), repasser (En all. gut bielgeln.), & lustrer (En all. glänzen.). Ces trois façons vont ensemble de la maniere qui suit.

325. L’OUVRIER prend un chapeau apprêté, qu’on suppose être suffisamment sec ; il ôte la ficelle que le teinturier a mise sur le lien, & en tenant le bord appuyé sur une table qu’il a devant lui, il le frotte fortement dessus & dessous avec une brosse dont le poil qui est de sanglier, n’a qu’un pouce de hauteur : il brosse de même le tour & le dessus de la tête.

326. IL prend une autre brosse, dont le poil est plus long & plus doux, & qu’on nomme brosse à lustrer (En all. Glänzbürste.) : il la trempe superficiellement dans une terrine qui contient de l’eau froide ; & le chapeau étant posé à plat sur la table, la tête en-haut, il la passe en traînant plusieurs fois sur toute la face du bord qui se présente à lui ; aussitôt après, avec un fer chaud assez semblable à ceux dont les blanchisseuses se servent pour le linge, il repasse en appuyant toute la partie qu’il vient d’humecter ; la chaleur & l’humidité agissant ensemble sur le feutre, le rendent souple, & procurent à l’ouvrier la facilité d’abattre (En all. niederbügeln.) le bord, que l’apprêt a relevé en se séchant.

327. LE fer à repasser du chapelier, pourrait être un fer ordinaire de blanchisseuse ; & quand on n’en a point d’autre, on s’en sert en le faisant chauffer plus souvent. Mais on en fait exprès avec du fer de fonte, & les meilleurs viennent de Lyon ; ils ont un pouce d’épaisseur, six pouces de hauteur & trois pouces & demi de largeur par le bas, avec une poignée de fer forgé, implantée dans l’épaisseur de la piece lorsqu’on l’a moulée. Voyez la fig. 64. La face qui s’applique sur le feutre est garnie d’une semelle de fer forgé, bien dressée & bien polie : elle est plus large que celle qui porte la poignée ; de sorte que l’épaisseur taillée en talus, ne touche point la tête du chapeau quoique le fer serre le lien de fort près. Il est presque inutile de dire qu’on garnit la poignée avec du linge, ou avec quelque morceau d’étoffe doublé ou triplé, pour la manier sans se brûler : mais il ne l’est pas de savoir à quel point le fer doit être chauffé ; car s’il l’est trop, on risque de brûler le feutre ; & s’il ne l’est point assez, il n’abat point & ne dresse point suffisamment : son degré de chaleur doit être tel qu’une goutte d’eau qu’on laisse tomber dessus, s’évapore dans l’espace de deux secondes ou à peu près.

328. IL faut avoir au moins deux fers, afin qu’il y en ait toujours un au feu, tandis qu’on tient l’autre : on les chauffe sur un réchaud de fer de fonte ou de terre cuite, qui est plus long que large, & qui contient du charbon allumé. Voyez la fig. 65. Je reviens au travail de l’approprieur, qui dresse le chapeau.

329. LORSQU’IL a humecté comme je l’ai dit, & passé le fer pour la premiere fois sur toute la face du bord opposée à celle qui touche la table, il charge la tête du chapeau avec une forme qu’il pose dessus, afin que le lien porte également par-tout sur la table ; & dans plusieurs fabriques, on est dans l’usage de placer la tête du chapeau sur une autre forme, qui n’a que la moitié de la hauteur ordinaire, & dont le tour, au lieu d’être cylindrique, fait un angle un peu aigu avec la base. Le chapeau étant ainsi disposé, l’ouvrier mouille une seconde fois avec la brosse à lustrer, la face du bord, qui est tournée en-haut ; il la repasse au fer, & de suite assujettissant ce bord avec la main gauche, il le saisit avec la droite auprès de l’arête, & il le détire tout autour, en poussant toujours en avant la partie qu’il tient. Ce travail, aidé d’une chaleur humide, qui amollit l’apprêt, & qui donne de la souplesse au feutre, augmente l’étendue du bord du côté de l’arête, & l’abat de maniere qu’il se range tout à plat sur la table ; mais comme il reste toujours quelques plis après que l’ouvrier l’a ainsi détiré, il acheve de les effacer avec le fer, qu’il passe encore en appuyant sur les endroits qui en ont le plus de besoin.

330. POUR travailler sur l’autre face du bord, l’approprieur fait entrer la tête du chapeau dans le trou d’un bloc, & alors cette face se présente à lui ; il l’humecte légèrement, & la passe au fer dans toute son étendue, en appuyant de toute sa force, & en s’arrêtant un peu sur les endroits où il a remarqué des plis ou des boursouflures. Ensuite pour relever le poil du feutre, il brosse par-tout en allant de la tête à l’arête, & finit par un coup de fer qu’il donne légèrement tout autour.

331. LE chapeau étant ainsi dressé de bord, l’ouvrier le met sur une forme un peu haute, afin qu’en tournant, il ne frotte point sur la table ; il mouille légérement toute la tête avec la brosse à lustrer, & passe au fer tout le tour qu’il tient appuyé sur le bord de la table, ayant le bord appliqué sur sa poitrine & sur son ventre. Ensuite il y passe la brosse rude pour relever le poil, & finit par un coup de fer léger.

332. APRÈS avoir ainsi dressé le tour, il passe le fer en tournant sur le haut de la tête, le brosse un peu rudement, & y repasse le fer.

333. APRÈS toutes ces façons, le chapeau se trouve suffisamment dressé dans toutes ses parties ; mais la face du bord, qui sera la plus apparente quand le chapeau sera retroussé, a besoin qu’on lui fasse encore revenir le poil, & c’est ce que fait l’ouvrier après avoir ôté la forme. La tête du chapeau étant tournée en-bas, & le bord étant posé sur celui de la table, il brosse fortement la face qui est tournée vers lui, en faisant tourner le chapeau, jusqu’à ce qu’elle ait été brossée dans toute son étendue. Il fait d’abord aller & venir la brosse du lien à l’arête, & de l’arête au lien ; mais il finit par coucher le poil dans un même sens, en brossant à grands coups du lien à l’arête seulement, & en faisant passer le fer légèrement & sans mouiller, sur toute la face qu’il vient de remettre à poil.

334. ENFIN, il pose à plat sur la table la face qui est finie ; il donne à l’autre quelques coups de brosse, non en tournant autour de la tête du chapeau, mais en allant droit d’une partie de l’arête à l’autre : il en fait autant sur toute la tête, & passe légérement le fer pour la derniere fois sur tout ce qu’il vient de brosser.

335. UNE attention que l’on doit avoir en dressant les chapeaux, c’est de ne les humecter qu’autant qu’il faut pour faciliter l’abattage ; car s’ils restaient mouillés considérablement en sortant des mains de l’approprieur, les bords ne manqueraient pas de se relever & de prendre de mauvais plis en séchant ; il faut même avoir l’attention de ne les point tenir dans un lieu trop chaud, jusqu’à ce qu’ils soient parfaitement secs.

336. QUELQUES soins que les coupeuses & les arracheuses aient pris pour séparer le gros poil du fin, quelque attentifs que les compagnons aient été à ébourrer leur ouvrage à la foule ; quand le chapeau est fini & lustré, on y apperçoit presque toujours des brins de jarre que le feutre a poussés au-dehors en rentrant, & qu’on ne manque pas d’enlever aux castors & demi-castors. Cette façon s’appelle éjarrer ; on y emploie des femmes qui travaillent ordinairement chez elles, & à qui on porte les chapeaux. Elles enlevent le jarre avec une pince d’acier, fig. 16, qui fait ressort, & qui s’ouvrant d’elle-même, se ferme quand on la serre avec la main. On paie à Paris l’éjarreuse sur le pied de vingt-quatre sols par douzaine.

337. LES chapeaux qui reviennent de chez l’éjarreuse sont un peu déparés ; quelquefois même ils y contractent de mauvais plis : pour y remédier, on les fait repasser par les mains de l’approprieur, qui les rebrosse, & qui leur donne un coup de fer pour les relustrer avant qu’on les garnisse.

338. CHEZ les chapeliers, il y a un endroit qu’on nomme boutique, s’il est au rez-de-chaussée & sur la rue, ou magasin quand il est sur le derriere de la maison ou dans le haut ; c’est là que les chapeaux sont garnis par des garçons qui sont a l’année, & quelquefois par des ouvriers qui n’ont que cela à faire (Les garçons garnisseurs sont à l’année, logés & nourris ; leurs gages sont depuis 150 jusqu’à 200 liv.).

339. GARNIR un chapeau (En all. sta(ff)iren.), c’est y faire & y attacher une coëffe, y mettre un cordon ou quelque chose d’équivalent pour serrer plus ou moins la tête à l’endroit du lien, y coudre des attaches pour tenir le bord retroussé, un galon & un plumet, s’il doit y en avoir.

340. LES coëffes se font, pour la plupart, avec du treillis teint en noir, qui est gommé & calendré : celles des chapeaux blancs que l’on envoie dans les colonies Espagnoles, sont de satin, & de différentes couleurs : toutes les sortes de rouges, le bleu, le verd, sont les couleurs qu’on emploie le plus, avec quelques jaunes. Pour les chapeaux les plus communs qui se font dans les provinces, on prend des gros treillis qui se font ou qui se vendent à Cholet en Anjou : mais les plus fins & les plus beaux se tirent de S. Gal en Suisse, & sont connus à Paris sous le nom de treillis d’Allemagne ; ils sont de bon teint, parce qu’ils sont passés au bleu avant que d’être mis en noir ; les pieces sont de six aunes un peu plus ; elles ont au moins trois quarts de large, & se paient suivant leur degré de finesse, depuis six livres jusqu’à dix-huit.

341. LA coëffe du chapeau se fait de deux pieces : l’une fait le tour, l’autre le fond. Soit qu’on la fasse de satin ou de toile, la piece du tour ne se prend pas de droit fil : on la coupe de biais, afin qu’en prêtant, elle s’accommode mieux à la partie qu’elle doit doubler ; la piece de treillis, fig. 67, pl.IV, est pliée en deux sur sa largeur : on commence par retrancher la partie abc, faisant ab de trois ou quatre doigts plus long que bc ; puis on plie successivement sur les lignes de, fg, &c. pour marquer des bandes de trois ou quatre pouces de largeur, que l’on coupe avec des ciseaux, en leur faisant suivre le pli. Comme la toile est double, chaque bande que l’on détache ainsi, fournit deux tours de coëffe, que l’on sépare en coupant sur la ligne ad.

342. LES fonds se prennent sur une autre piece de treillis semblable à la premiere ; & pliée comme elle en deux sur la largeur, on en fait des bandes de six pouces & demi de large, comme hikl, hkmn, &c. lesquelles, à cause du doublement de la toile, donnent chacun cinq carrés, comme okpl, oqrp, &c. qui sont autant de fonds.

343. L’OUVRIER (ou l’ouvriere) qui garnit, commence par assembler les tours en cousant le bord ad, avec ce ; & puis il attache le fond par une couture qu’il mene circulairement dans le carré oklp. Il prépare ainsi un certain nombre de coëffes, qu’il tient les unes plus grandes, les autres plus petites, pour les assortir ensuite à des chapeaux de différentes grandeurs.

344. QUAND il veut attacher une coëffe, il choisit donc celle qui convient le mieux au chapeau ; il l’y fait entrer en appliquant l’envers du treillis contre le feutre ; il la range tout autour & au fond avec ses doigts ; il remploie en-dedans, c’est-à-dire, contre le bord de la tête, ce qui excede, & il le coud avec du fil teint en soie (Le fil à garnir, connu sous le nom de fil à chapelier, se tire de Rouen ; il est de bon teint, & se paie depuis six liv. jusqu’à neuf liv. la livre.), ayant attention que les points de la couture se perdent dans l’épaisseur du feutre. Après cela il arrête encore la coëffe sur le tour de la tête en-dedans, & à une petite distance du fond, par un bâtis en gros fil de Bretagne, dont il cache encore le point dans l’épaisseur de l’étoffe.

345. LORSQUE les coëffes sont de satin, on est assez dans l’usage d’arrêter un morceau de papier arrondi entr’elles & le fond du chapeau ; c’est, dit-on, pour soutenir l’étoffe de soie, qui n’a pas autant de corps qu’un treillis gommé & calendré. Aux chapeaux ordinaires ; quelques particuliers font mettre une calotte de vessie sous la coëffe ; mais le chapelier ne fait rien mettre qu’on ne lui demande, si ce n’est peut-être une petite bande de maroquin noir (On se sert à présent de maroquin de couleur.), de la largeur de deux doigts qu’on ajoute par-dessus la coëffe, pour empêcher que la sueur du front ne pourrisse trop tôt le treillis.

346. LE bas de la tête du chapeau doit être garni en-dehors de quelque ligament qu’on puisse serrer ou lâcher suivant le besoin : le chapelier y met un cordon de crin (Les cordons de crin se font & se teignent à Rouen ; les Suisses en font aussi à Paris ; cela se vend trois liv. la douzaine de paquets.) teint en noir, qui fait plusieurs tours, & qui s’arrête par un nœud coulant : cela n’a point l’inconvénient d’une ficelle, qui se resserre considérablement si elle est mouillée, & qui se lâche de même en se séchant. En place de ces cordons, bien des gens font mettre une tresse de soie, d’argent ou d’or, avec une boucle ; ce que l’on appelle bourdaloue. Ci-devant cela n’avait que quatre à cinq lignes de largeur ; aujourd’hui ce sont des galons en clinquant, larges d’un pouce, qui ceignent la tête du chapeau à la moitié de sa hauteur, & même plus haut, formant une double rosette à l’endroit du nœud. Mais ce sont des ornemens que le chapelier fait payer à part quand il est chargé de les fournir.

347. IL est rare qu’on porte un chapeau avec le bord entièrement abattu, à moins que ce ne soit pour se garantir d’une grosse pluie, ou de la trop grande ardeur du soleil. Dans l’usage ordinaire, le chapeau est plus ou moins retroussé, selon l’état & le goût de celui qui le porte. Quoiqu’il y ait sur cela une grande variété, & que la mode qui regne sur tout, nous montre chaque année cette coëffure sous différens aspects, cependant on ne sort point de l’habitude où l’on est depuis long-tems de relever le bord du chapeau en trois parties, & de lui faire prendre par-là une forme triangulaire, à peu près comme il est représenté par la fig. 68. Les anciens chapeaux étant plus grands de bord que ne le sont les nôtres, on peut croire qu’en les retroussant ainsi, l’on a eu intention de se procurer trois gouttieres, deux au-dessus des épaules, & une au-dessus de la face, assez avancées pour jeter au loin l’eau d’une grosse pluie. S’il n’y en avait que deux, le corps serait moins à couvert qu’avec trois ; quatre ne laisseraient point à l’eau la pente qu’il lui faut pour s’écouler. Pour les religieux & pour les ecclésiastiques, qui portent les leurs moins retroussés que ceux de laïques, on ne se sert point d’attaches : mais on y met plus d’apprêt ; & lorsqu’ils sont encore moites, on releve le bord en trois parties égales, que l’on courbe un peu du lien à l’arête, & l’on assujettit dans cet état jusqu’à ce qu’il soit bien sec : alors il s’y maintient de lui-même à l’aide de la colle qui s’est durcie dans l’épaisseur du feutre.

348. AUX autres chapeaux, on fait approcher le bord plus près de la tête, & on l’y retient avec des portes & des agraffes ; ou bien avec une ganse de soie doublée, cousue d’une part à la tête, & portant de l’autre un clavier qu’on fait passer dans la porte, fig. 69. Outre cela, un des trois côtés est orné au milieu, d’un bouton qui reçoit une double ganse attachée à la tête du chapeau, fig. 70, & qui est assortie, ainsi que le bouton, à la bourdaloue & au galon qui borde, s’il y en a un (1. Les portes, agraffes, & claviers noirs, dont les chapeliers font usage, se font chez les épingliers, dans les fauxbourgs de Paris, & se vendent à la livre depuis vingt-quatre jusqu’à vingt-huit sols. Pour savoir comment ces petits ouvrages se font & se teignent en noir, voyez l’art de l’épinglier, par M. Duhamel. 2. La ganse ronde, & celle en chainette, se vend par pied de soixante-douze aunes trois liv. quinze sols, en soie commune ; six liv. en soie de Grenade, chez les ouvriers qui travaillent au boisseau, ainsi que les tressées en soie. 3. Les boutons de crin se tirent de Beauvais, il y a aussi des Suisses qui en font à Paris : cette marchandise se paie 28 sols la grosse : ce sont les maîtres boutonniers qui fournissent aux chapeliers comme aux tailleurs, les boutons en or & en argent.).

349. LES chapeaux qu’on envoie dans nos colonies, sont retroussés a l’anglaise ; c’est-à-dire, qu’on n’emploie ni portes ni agraffes ; le bord est comme cousu à la tête, de la maniere suivante. Par le moyen d’une grosse aiguille que l’on nomme carrelet (En all. He(ff)tnadel.), on fait passer une ganse de soie noire du dedans de la tête à la face extérieure du bord, en a, par exemple, fig. 71 ; on la fait repasser par la pointe ; on la ramene en-dehors par le point c, & enfin on la fait rentrer par d : les deux bouts se retrouvent alors dans la tête, & on les tient assez longs pour avoir la liberté d’abattre le bord, quand on le veut ; on les resserre & on les noue ensemble, quand il faut le retrousser.

350. LES trois cornes égales au chapeau parurent une chose usée & trop commune, il y a quelques années ; les jeunes gens, pour sortir de cette insipidité, ne firent qu’un bec très-relevé par-devant, laissant les deux autres cornes beaucoup plus larges, fig. 72. Cette mode vient de faire place à une autre toute opposée. Aujourd’hui il est du bel air de resserrer les deux cornes latérales, & d’ouvrir beaucoup celle de devant, pour laisser briller une large ceinture de clinquant en argent ou en or, dont la tête du chapeau est décorée, sans compter un gland qui sort par la corne gauche. Voyez la fig. 73.

351. DANS ces différentes manieres de retrousser le chapeau, le bord reste en son entier, & le nombre des cornes est toujours le même : mais il y a des occasions ou celles des côtés deviennent incommodes, & l’on a cherché à s’en débarasser. De là sont venus le chapeau en cabriolet, fig. 74, & le bonnet à l’anglaise, fig. 75.

352. LE chapeau en cabriolet se fabrique & se met en apprêt comme les autres ; il n’a guere que trois pouces de bord ; & il est rare qu’on le mette à la teinture ; le plus souvent on lui laisse la couleur naturelle du feutre : ce qu’il a de particulier, c’est qu’on découpe le bord symmétriquement, à peu près comme il est représenté par la fig. 76 ; & pour ne point faire de fausse coupe, on le trace auparavant suivant un modele de carton ou de gros papier, que l’on peut préparer de la maniere suivante.

353. DÉCRIVEZ le cercle abcd de six pouces & demi de diametre, qui représente la tête du chapeau ; & à un demi pouce de distance, un autre cercle concentrique efg. Décrivez encore du même centre deux cercles hik, & lmn, le premier ayant treize pouces & demi de diametre, & le dernier un pouce de moins. Tracez la ligne droite op égale, & parallele au diametre cd ; divisez le rayon rf en deux parties égales, & coupez-le à angles droits par la ligne lm ; faites passer le crayon & ensuite les ciseaux par les points hoelnmgp, & vous aurez le modele dont il s’agit : puis ayant renversé le chapeau, vous appliquerez ce patron concentriquement sur son bord ; vous en tracerez le contour avec de la craie, & vous le découperez en suivant le trait. Le chapeau étant ainsi découpé, on attache les deux ailes l, m, à la tête avec des agraffes & des portes ; on releve & on attache de même la piece h en la faisant plier sur la ligne op ; ou bien on la retient avec une double ganse qui embrasse un bouton placé au milieu du dessus de la tête.

354. LE bonnet à l’anglaise est encore un chapeau blanc, dont on échancre le bord en deux endroits pour le retrousser contre la tête : mais il n’a point reçu d’apprêt ; & quand on l’a mis en forme en le dressant à la foule, on s’est dispensé d’abattre le bord, comme on le fait ordinairement. On y fait donc deux échancrures, comme on le peut voir en a & en b, fig. 77 ; & comme il est fort souple, on replie en suivant la ligne ponctuée adb, presque la moitié de la largeur du bord sur l’autre moitié, & on les retient appliquées contre la tête avec deux boucles de ganses que l’on coud en a & en q, & deux boutons en b & en f. En g & en h sont cousues deux pareilles boucles qui s’attachent à un bouton, & qui font approcher de la tête les deux bords hi, gk : ce qui forme la corne A du bonnet, comme on le peut voir par la fig. 75. Assez ordinairement, les attaches de ce bonnet sont en or : la corne A qui se met par-devant, est bordée d’une petite tresse, & enrichie de quelque ornement en broderie.

355. ON fait encore chez les chapeliers, des bonnets de poste, qu’on nomme aussi bonnets en bateau, à cause de leur forme, fig. 78, qui sont feutrés comme les chapeaux, & qu’on laisse aussi sans apprêt & en blanc, de même que les bonnets à l’anglaise : comme on n’y met guere que trois onces d’étoffe, on les bastit à deux capades triangulaires abc, dont l’arête est rentrante, suivant la courbe bdc. Ils sont censés finis à la foule, lorsqu’on les a mis en forme ; car il est aisé de voir que le bord ne doit pas être abattu : on cherche au contraire à le serrer le plus que l’on peut contre la tête, que l’on tient aussi plus profonde que celle d’un chapeau. Ce bonnet doit se soutenir sans attache ; mais on a coutume de le border en or, & de broder les deux pointes.

356. LES ecclésiastiques qui ont perdu leurs cheveux par le grand âge ou autrement, & qui ne veulent point porter de perruque, se garantissent du froid pendant les offices, en faisant usage d’une calotte très-profonde, que l’on nomme pour cela calotte à oreilles, fig. 79. Les chapeliers en font de feutre, & ils les bastissent de deux petites capades qui ont la même figure que celles des chapeaux ; on les foule de même ; on les dresse sur une forme haute & convexe par le dessus : on les met à la teinture, & on les finit comme les autres ouvrages de la chapelerie, avec cette différence qu’on n’y met point d’apprêt. La grandeur & le chantournement du bord se reglent en dernier lieu, suivant la tête & le goût du particulier qui l’achete ; enfin on la garnit d’une coëffe, qui est ordinairement de toile de coton, & d’un petit bordé de padou noir.

357. C’EST le marchand de galons qui vend au poids les bords qu’on met aux chapeaux, ainsi que les tresses en or ou argent : le chapelier n’est tenu que de les attacher, & cet ouvrage regarde encore l’ouvrier qui garnit. Quant au plumet, tantôt c’est le plumassier qui le pose, tantôt c’est le chapelier ; mais ces ornemens faisant l’objet de deux autres arts, & étant comme étrangers à celui que je décris, puisque le chapeau est complètement fabriqué quand il les reçoit, je ne m’arrêterai point aux différentes façons dont ils sont susceptibles, ni aux qualités qu’on doit y rechercher.

358. IL n’est guere possible de manier tant de fois un chapeau pour le garnir, sans lui faire perdre une partie de son lustre ; l’approprieur le lui rend en le repassant à la brosse, au fer, & en dernier lieu, en le polissant avec une pelotte couverte de cette espece de velours qu’on appelle panne ou peluche. Voyez la fig. 80.

359. ON serre ordinairement les chapeaux au magasin, quand ils sont seulement apprêtés & appropriés : il est assez d’usage de ne les garnir que quand ils sont destinés ou vendus ; ceux qui sont en noir ne craignent guere que la poussiere ; on les en préserve en les enfermant dans des armoires garnies de larges tablettes, sur lesquelles on les met en piles, les têtes des uns dans celles des autres ; mais si ce sont des chapeaux blancs ou gris, il faut se défier des teignes (La teigne est une petite chenille qui s’attache aux ouvrages de poil & de laine, & qui se fait un fourreau des matieres qu’elle ronge ; elle vient d’un petit papillon qu’on voit voler le soir autour des lumieres, & qui dépose ses œufs sur les meubles & sur les habits : ceux qui sont teints en noir y sont moins sujets, à cause du vitriol & du verd-de-gris, qui entrent dans la teinture, & qui en écartent apparemment cet insecte.), qui ne manqueraient pas de s’y mettre & de les ronger : il faut les visiter souvent, leur donner un coup de brosse ; & l’on ne ferait point mal d’enfermer avec eux quelques morceaux d’étoffe, de linge, ou de papier,enduits de térébenthine. Les odeurs fortes éloignent les insectes, & l’on ne doit pas craindre que celle-là s’attache inséparablement au chapeau ; il la perdra bientôt dès qu’il sera exposé au grand air.

360. QUAND le chapelier, ou son garçon de magasin, va livrer un chapeau à quelqu’une de ses pratiques, il le porte tout retroussé, comme on le peut voir par les fig. 68, 73, &c. & il est renfermé dans un étui de carton (Ce sont les cartonniers qui préparent les étuis à chapeaux : ils les vendent trois livres la douzaine aux chapeliers.). Il a eu soin d’en prendre la mesure auparavant sur un chapeau qui a servi à la même personne. Le compas du chapelier, fig. 81, est composé de deux pieces : la premiere AB, est un tuyau cylindrique qui a cinq pouces de longueur sur quatre lignes de diametre, avec un bouton plat sur lequel est gravée la marque du maître ; la seconde est une tige CD de même métal, qui a quatre pouces & demi de longueur, ronde & d’une égale grosseur par-tout ; avec un autre bouton plat. Elle glisse avec beaucoup de frottement dans la premiere ; de sorte que quand on la tire, elle demeure comme fixe au point où on la met, & donne entre les deux boutons telle mesure que l’on veut, pour le diametre de la tête d’un chapeau. Chacune de ces deux pieces porte une division sur une partie de sa longueur : la partie BE sur la premiere est de dix-sept lignes, & elle est divisée en dix parties égales & numérotées ; la partie DF sur la seconde est de neuf lignes sans aucune division : mais le reste, à compter du point F jusqu’en C, est partagé en quatorze parties égales, que le chapelier appelle des points. Cette derniere division sert à prendre la mesure de la tête du chapeau ; on en prend le diametre intérieur en faisant rentrer la piece CD dans AB, autant qu’il est nécessaire, & l’on compte le nombre des points par les chiffres qui se trouvent à découvert hors de la piece AB. La division qui est sur cette derniere piece sert à mesurer la largeur du bord d’un chapeau ; on compte qu’elle n’est jamais moindre que la longueur BD : quand elle est plus grande, son excès s’exprime par le chiffre auquel elle atteint.

361. LE compas du chapelier n’ayant rapport à aucune mesure connue, chaque maître jusqu’à présent a été obligé de faire copier celui de son confrere pour s’en procurer un. Avec la description que je viens d’en faire, on sera dispensé d’avoir un modele ; l’ouvrier qui saura travailler le métal en quelque endroit que ce soit, pourra exécuter cet instrument. Au reste, il est aisé de s’en passer : on peut mesurer en pouces & en lignes la tête d’un chapeau par son diametre, sa hauteur, la largeur de son bord : & le pied de roi se trouve par-tout.

362. ICI se termine l’art du chapelier proprement dit, cet art qui a pour objet de construire un chapeau feutré de quelque grandeur & de quelque forme qu’il puisse être ; car je ne crois pas qu’on doive lui attribuer certains essais qui n’ont pas réussi, ou que le public n’a point adoptés. On a fait, par exemple, des bas feutrés sans couture ; mais n’ayant pas la souplesse que cette espece de chaussure doit avoir essentiellement, ils s’appliquaient mal sur la jambe, se durcissaient en peu de tems, & se déchiraient au moindre tiraillement. On a feutré de même des morceaux dont un tailleur pouvoit composer des vestes & des juste-au-corps ; mais avec les inconvéniens dont je viens de parler, ces morceaux taillés & assemblés ne soutenaient point la couture, & tout cela devenait plus cher que ce qu’on travaille au tricot, ou ce qu’on fait avec des étoffes ourdies, qui sont d’un meilleur usage. De toutes les parties de l’homme, il n’y a donc jusqu’à présent que la tête qui ait pu s’accommoder du feutre.

365. QUOIQU’UN art semble être consommé quand il a conduit son principal objet à sa perfection, néanmoins il peut encore s’étendre au-delà, en fournissant les moyens de le conserver ou de le réparer. Les vieux chapeaux sont un objet de commerce assez considérable & assez important pour mériter notre attention ; en les mettant en état de servir, on diminue la consommation, & par conséquent la cherté des matieres premieres, dont une grande partie se tire du pays étranger, & l’on empêche que les ouvrages neufs ne montent à un trop haut prix. D’ailleurs le raccommodage des vieux chapeaux, où l’art trouve encore à s’exercer, est une ressource pour un grand nombre de pauvres maîtres qui n’ont pas le moyen de fabriquer, & pour un nombre infini de particuliers, qui sans cela porteraient par nécessité plus que par goût, leur chapeau sous le bras. Ces considérations m’engagent à dire ici ce qui se pratique dans le repassage des vieux chapeaux : cela ne sera pas long, parce que je ne rapporterai que ce qu’il est nécessaire de savoir.

De la maniere de repasser les vieux chapeaux.

364. Un chapeau qui grise, c’est-à-dire, dont la couleur est usée, qui a perdu sa forme, & dont le feutre ne se soutient plus, peut se rétablir ; & c’est ce qu’on appelle repasser ; Le chapelier fabriquant, qui tient magasin de chapeaux neufs, suivant les statuts de sa communauté, ne peut entreprendre le repassage que pour ses pratiques : quand les jurés vont en visite chez lui, les vieux chapeaux qui s’y trouvent doivent être marqués chacun d’un numéro, & inscrits sur un livre avec les noms des personnes à qui ils appartiennent. Le droit de travailler en vieux est réservé aux maîtres qui n’ont pas le moyen de fabriquer pour leur compte, ni de faire le commerce en marchandise neuve ; mais ce droit ne leur est acquis que quand ils ont déclaré qu’ils s’en tiendront à ce travail ; & ils en sont déchus, dès qu’ils veulent user de la liberté qu’on leur conserve toujours de recommencer leur commerce en neuf, quand ils en auront le moyen. Le chapelier n’est admis à opter le vieux, que quand il a six années de maîtrise ; encore faut-il que pendant cet espace de tems il ait vendu du neuf avec boutique ouverte.

365. LA vente des chapeaux repassés ne peut se faire qu’en chambre, ou dans certains lieux désignés pour cela, comme on le voit sous la voûte du petit chatelet, & sous une des portes de la halle au bled. Par le même règlement il est dit :  » Que les pauvres maîtres qui auront fait l’option du vieux, après avoir acheté des chapeaux, avant de les vendre, auront soin de les nettoyer, dégraisser bien & duement, & lessiver au bouillon de teinture pour en corriger tout le mauvais air ; à peine de grande amende & de punition exemplaire. »

366. POUR repasser un vieux chapeau, on devrait donc commencer par le bien dégorger dans une eau de savon bien chaude, & l’égoutter à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il eût perdu tout son vieux apprêt & la crasse dont il s’est chargé en vieillissant ; mais pour abréger, le chapelier en vieux fait une teinture avec les drogues dont j’ai fait mention ci-dessus, auxquelles cependant il ajoute du fiel de bœuf, pour hâter & faciliter le dégraissage. Il prépare cette teinture dans une chaudiere de dégorgeage ; & lorsqu’elle est encore bouillante, il y met tremper, pendant une bonne demi-heure ou davantage une vingtaine de chapeaux, qu’il tire l’un après l’autre sur le banc, pour les égoutter de toutes parts & à plusieurs fois avec la piece, ou avec une semelle de bois taillée en biseau.

367. LORSQUE tous les vieux chapeaux ont été ainsi dégorgés à la teinture, s’ils n’ont besoin que d’un simple repassage, on les lave à plusieurs eaux, & on les dispose à l’apprêt : mais s’il faut qu’ils soient retournés, on les assortit sur des formes, mettant en-dehors ce qui était en-dedans ; on les serre avec une ficelle qui fait deux tours, que l’on arrête avec un nœud coulant, & que l’on fait descendre jusqu’au bas de la forme, en la pressant avec l’avaloir, ou avec le choc, comme on le fait pour assortir les chapeaux neufs. Les chapeaux en cet état sont remis dans la chaudiere pour une bonne demi-heure, & dégorgés ensuite sur le banc, comme je l’ai dit précédemment.

368. APRÈS la teinture & le dégorgeage, dont je viens de parler, on lave les chapeaux à froid & à chaud, jusqu’à ce qu’ils ne teignent plus l’eau ; on les égoutte & on les fait sécher à l’étuve : après quoi on les brosse fortement & on les lustre à l’eau froide, à peu près comme je l’ai dit en parlant des chapeaux neufs.

369. LES chapeaux repassés s’apprêtent comme les autres, tant de bord que de tête, si ce n’est qu’on leur donne une dose d’apprêt moins grande ; on les garantit, on les encolle, & on les met à la buée des bassins ; on leur fait revenir le poil le plus qu’on peut au carrelet & à la brosse ; du reste on les finit au fer, comme il a été dit ci-dessus, lorsque j’ai parlé du travail de l’apprêteur.

370. QUELQUE attention qu’un fabricant puisse apporter au choix de ses matieres, & à l’emploi qu’il en sait faire, il n’est pas possible que dans la quantité de chapeaux qui se fabriquent chez lui, il ne s’en trouve de défectueux qui sont mis au rebut. Les chapeliers en vieux s’en accommodent, les achevent de teinture, d’apprêt, &c. & les vendent. Tant qu’ils sont vendus comme chapeaux défectueux, cela ne fait tort à personne ; & c’est une ressource ouverte au fabricant, pour qui, sans cela, cette marchandise tournerait en pure perte. Mais les abus se glissent par-tout : parce que le chapeau de rebut est un chapeau neuf, on le fait acheter comme bon au particulier qui ne s’y connait pas, & qui confondant ces deux qualités, s’imagine qu’une marchandise qui est neuve doit être bonne. D’un autre côté, il arrive souvent que le chapelier soi-disant en vieux, tient magasin de chapeaux neufs & de bonne qualité, qu’il vend comme tels, en prétextant un commerce de chapeaux de rebut. C’est une contravention d’autant plus difficile à réprimer, qu’il s’agit de déterminer au juste à quel point de défectuosité un chapeau doit être censé marchandise de rebut. Cela occasionne des saisies de la part des jurés, & des procès qu’on a peine à finir.

371. ON est surpris, & avec raison, de voir combien on tire parti d’un vieux chapeau, qui est assez souvent plein de trous, tout encroûté par la colle qui se montre à la surface, souple comme un morceau de drap, absolument ras, & d’un noir usé tirant sur le roux. Un bon repasseur, en lui donnant un nouveau teint, le purge de toute sa mal-propreté ; il lui fait revenir le poil, & lui fait prendre la consistance d’un chapeau neuf, par le nouvel apprêt qu’il lui donne : une main adroite répare les endroits déchirés ou troués, par des pieces artistement ajustées, par des coutures dont les points sont perdus dans l’épaisseur du feutre, & qu’un coup de lustre, donné à propos, fait disparaître aux yeux de l’acquéreur. Mais malheureusement tout cet art ne produit point des avantages d’une longue durée; assez ordinairement la premiere pluie, après quelques jours de service, fait sortir la colle en-dehors ; le feutre redevient flasque, & les coutures qui se montrent après quelques tiraillemens, décelent tout le mal qu’elles tenaient caché.

372. QUAND le chapeau est usé sans remede, & qu’il ne peut plus absolument servir de coëffure, les Français savent encore en tirer parti ; tous ceux qui sont jeunes, & même une grande partie de ceux qui ne le sont plus, par attention pour leur frisure, vont la plupart du tems la tête découverte, portant sous le bras les débris d’un chapeau qui ne mérite de leur part aucun soin, comme ils n’exigent de lui aucun service. J’en connais cependant quelques-uns qui, plus délicats apparemment pour leurs genoux qu’ils ne le sont pour leur tête, & pour tirer quelque utilité de ce simulacre de chapeau, l’ont fait rembourrer, & s’en servent pour se mettre à genou dans les églises, quand ils n’y trouvent point leurs commodités.

373. ENFIN le chapeau mis en pieces, sert encore dans une infinité d’occasions : on en fait des semelles pour doubler en-dedans celles des souliers pendant l’hiver ; on en met des morceaux entre les pieces qu’on veut joindre exactement, pour empêcher le passage de quelque fluide : on en garnit celles qu’on veut faire choquer mollement & sans bruit. Les carreleurs, les couvreurs, &c. s’en font des genouilleres, pour conserver leurs hardes ; les fileuses font tourner dans des ailes de feutre la broche qui porte leur fuseau, pour empêcher qu’elle ne s’use trop vite, & qu’elle ne s’échauffe parle mouvement rapide que lui donne le rouet, &c. &c. De sorte qu’on peut dire que cette espece d’étoffe, primitivement faite pour coëffer un homme, est d’un usage très-commode & très-fréquent pour beaucoup d’autres choses, & qu’elle ne cesse d’être utile que quand elle a souffert une entiere destruction.

chapelier_planche1

chapelier_planche2

chapelier_planche3

chapelier_planche4

Extrait de : Descriptions des arts et métiers faites ou approuvées par Messieurs de l’Académie Royale des Sciences de Paris. Avec figures en taille douce. Volume 7.