EDIT DU ROY,

EN FORME DE LETTRES PATENTES

pour l’ouverture des Mines d’Or & d’Argent nouvellement découvertes sur les Terres du Vigean & de l’Isle-Jourdain en Poitou.

Donné à Versailles le 8. Aoust, & en la Cour des Aides le 15. desdits mois & an.

LOUIS PAR LA GRACE DE DIEU, ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE : A tous presens & à venir, SALUT. Les avis que Nous avons eu de la nouvelle découverte des Mines d’Or & d’Argent qui se trouvent dans les Terres du Vigean & de l’Isle-Jourdain en Poitou, Nous ont excité d’en faire venir des Matieres de marcacites qui nous ont esté envoyées par le Sieur Intendant de la Province dans une quantité suffisante, pour en faire plusieurs & differentes épreuves par les gens les plus experimentez & en presence de Commissaires par Nous préposez ; par toutes lesquelles experiences il a paru& il résulte pour constant que les simples marcacites contiennent de l’Or & de l’Argent dans une quantité assez considérable, pour qu’on en puisse inserer certainement avec tous les autres indices plus heureux les uns que les autres, que le filon ou l’arbre principal desdites Mines n’est pas éloigné ni difficile à découvrir. Et comme cette découverte peut devenir tres-avantageuse à nostre Etat, & beaucoup contribuer dans la suite au bien & au soulagement de nos Sujets, Nous croyons nonobstant les grosses charges & dépenses de la Guerre où Nous nous trouvons indispensablement engagez, ne devoir pas differer à faire travailler ausdites Mines, estimant en même temps que Nous ne pouvons pas en donner la direction generale à une personne plus expérimentée, ni plus affectionnée à nostre service, que le Sieur Doudon de Volagré. A CES CAUSES & autres à ce Nous mouvans, de nostre certaine science, pleine puissance & autorité Royale, Nous avons par ces Presentes ordonné & ordonnons, voulons & Nous plaist, que lesdites Mines soient ouvertes, & qu’incessamment & sans discontinuation il y soit travaillé sous les ordres & à la diligence dudit Sieur de Volagré, que Nous avons commis & commettons pour en faire la direction generale ; auquel effet voulons & entendons qu’il soit creusé & profondé dans tous les lieux & endroits où il jugera necessaire pour suivre lesdites Mines, & qu’il s’empare de tous les lieux qui luy seront necessaires tant sur nos propres fonds, comme dans nos Rivieres, Ruisseaux, Moulins, Terres labourables, Prez, Patureaux, Maisons, & generalement tous autres Heritages de quelque qualité qu’ils puissent estre, que ceux des particuliers, desquels Nous ordonnons qu’estimation sera faite entre les Proprietaires & nostre dit Commis de gré à gré ; ou au cas qu’ils n’en pussent convenir, par le Sieur Intendant de la Province, pour en estre le prix payé ausdits Proprietaires six semaines après & du jour qu’on s’en sera emparé. Et pour donner plus de moyens à nostre dit Commis de trouver le nombre d’Ouvriers qui luy sera necessaire pour faire travailler ausdites Mines dans toutes l’étenduë qu’il le jugera, outre les journées au prix courant que Nous ordonnons leur estre payées, voulons & entendons que tous ceux qui travailleront effectivement ausdites Mines, jouïssent sans aucune reserve des mêmes privileges dont ont toûjours joui & jouissent actuellement les Ouvriers travaillans à nos Monoyes, sçavoir d’exemption de Taille, de Collecte, Tutelle, Curatelle, de logemens de Gens de Guerre, de Subventions, & generalement de toutes autres Charges publiques, même de la Milice. Ordonnons que toutes les contestations qui pourront naistre & survenir au sujet desdites Mines, tant entre les Ouvriers & Commis, que les Proprietaires dont l’on se sera emparé des Heritages, soient portées en premiere Instance pardevant ledit Sieur Intendant de la Province de Poitou, & jugées par luy, auquel Nous luy en avons attribué & attribuons la connoissance privativement & à l’exclusion de tous autres Juges, pour son Ordonnance estre executée nonobstant oppositions ou appellations quelconques, sauf l’appel directement à nostre Conseil. SI DONNONS EN MANDEMENT à nos amez & feaux Conseillers les Gens tenans nostre Cour de Parlement & Cour des Aides à Paris, que ces Presentes ils ayent à faire lire, publier & registrer, & le contenu en icelles garder & executer selon leur forme & teneur, nonobstant tous Edits & Declarations à ce contraires, ausquels Nous avons dérogé & dérogeons par ces Presentes, aux copies desquelles collationnées par l’un de nos amez & feaux Conseillers-Secretaires, voulons que foy soit ajoûtée comme à l’Original : CAR TEL EST NOSTRE PLAISIR. Et afin que ce soit chose ferme & stable à toûjours, Nous y avons fait mettre nostre Scel. Donné à Versailles au mois de Juillet l’an de grace mil sept cens cinq, & de nostre Regne le soixante-troisième. Signé, Louis Et plus bas : Par le Roy, CHAMILLART. Et scellé  du grand Sceau de cire verte.

Registrées, Ouy & ce requerant le Procureur General du Roy, pour estre executées selon leur forme & teneur, & copies estre envoyées aux Baillages & Senechaussées du Ressort. A Paris en Parlement le 8. Aoust 1705. Signé DONGOIS.

Registrées en la Cour des Aides, Ouy & ce requerant le Procureur General du Roy, pour estre executées selon leur forme & teneur, suivant l’Arrest de ce jour. A Paris le 14. Aoust 1705.

Signé, ROBERT.

Collationné à l’Original par Nous Conseiller-Secretaire du Roy, Maison, Couronne de France & de ses finances.

Edit

Il s’avère que la région contiguë (Le Limousin) était un berceau  de l’exploitation aurifère par nos ancêtres les Gaulois quelques siècles avant notre ère. Au XVIIIe siècle, il semble que les paroisses d’Eschiseaux et d’Amboüilléras aient fait l’objet d’une exploitation des sols (Les anciens minéralogistes du Royaume de France – Mémoire concernant les mines de France par Charles Hautin de Villars.). La mine du Châtelet a par ailleurs donné lieu à cinquante années d’exploitation plus récemment. Le Dictionnaire universel (1820) de Louis Marie Prudhomme fait effectivement état de l’existence de mines sur Le Vigeant, et plus exactement au hameau de Bourpeuil :

VIGEAN, v. (Vienne), arr. de Montmorillon, canton de l’Isle-Jourdain, à 28 k. (6 l. 1/3) de Montmorillon, 4 m. (10 l. 1/3) de Poitiers. On trouve dans le territoire de ce village, au lieu dit Bourpeuil, des mines d’or et d’argent ; mais elles sont peu riches. Sur les bords de la Vienne il y a une mine d’antimoine, et on prétend qu’il y a dans le même endroit une mine d’argent, qui a été travaillée, mais dont le produit n’égaloit pas la dépense nécessaire à l’exploitation. Pul. 1252. Bur. de poste de l’Isle-Jourdain.

Carte géologique et agronomique du département de la Vienne

Les éléments relatifs à cette région sont plutôt légers sur cette période, et il s’avère assez difficile de recueillir en ligne quelques informations sur le contexte de vie de la plupart des intervenants de ma lignée agnatique, mais je me félicite que cette « ruée » de l’état dans la Vienne puisse introduire le travail d’Étienne Bonnot de Condillac sur le commerce et le gouvernement dans ses Œuvres complètes (Tome IV) qui retrace fort bien l’histoire de ces minerais transformés pour devenir monnaie…[accordion clicktoclose=true scroll=true][accordion-item title= »Des métaux considérés comme marchandises. »]

Pourquoi l’or, l’argent et le cuivre sont les premiers métaux que les hommes ont connus.

L’or, l’argent et le cuivre sont les premiers métaux que les hommes ont connus. On les trouvoit souvent à la surface de la terre sans les avoir cherchés. Les pluies, les inondations, mille accidens les découvroient : plusieurs rivières en charient. D’ailleurs ces métaux se reconnoissent assez facilement lorsqu’ils sont purs et sans mélange, ou que leur pureté
est au moins peu altérée. C’est ce qui arrive toujours à l’or, souvent à l’argent ; et assez fréquemment au cuivre, quoique plus rarement. La nature les offre pourvus de toutes leurs propriétés.

Pourquoi on a été plus longtemps à connoitre l’usage du fer.

Il n’en est pas de même du fer. Quoiqu’il se trouve presque par-tout, on a d’autant plus de peine à le reconnoître, qu’il ne se montre ordinairement que sous la forme d’une terre dépouillée de toutes propriétés métalliques, et à laquelle il faut avoir appris à les rendre.
Aussi le fer est-il de tous les métaux celui qui paroît avoir été connu le dernier.
Aujourd’hui le fer sert à tous les arts mécaniques. C’est à l’usage de ce métal que tous doivent leur progrès, et plusieurs leur naissance. Il a été, pendant des siècles, inconnu même aux nations policées, qui y suppléoient avec du cuivre. quant aux outils des Barbares, ils étoient et sont encore de bois, de pierre, d’os et quelquefois d’or ou d’argent.
Je suppose que notre peuplade connoît l’or, l’argent, le cuivre et le fer qu’elle a trouvé l’art de les travailler, et qu’elle les emploie à divers usages.
Dans cette supposition, ces métaux sont pour elle une marchandise qui a une valeur relative à ses besoins ; valeur qui hausse ou qui baisse,

Les métaux ont une valeur comme matière première, et comme matière mise en œuvre.

suivant qu’ils sont plus rares ou plus abondans, plutôt suivant l’opinion qu’elle a de leur rareté ou de leur abondance.
Lorsqu’ils sont bruts encore, ou tels que la nature les offre, ils ont une valeur. Ils en ont une autre lorsqu’ils ont été affinés, ou purifiés de tout corps étranger. Enfin, ils en ont une dernière lorsque le travail en a fait des outils, des armes, des vases, des ustensiles de toutes espèces ; et cette dernière valeur croît à proportion que ces ouvrages sont mieux imaginés, mieux travaillés, et mis en vente par un plus petit nombre d’ouvriers.
Les métaux considérés comme matière première, ont donc une valeur ; et ils en ont une autre considérés comme matière travaillée. Dans le premier cas, on estime le métal seul ; dans le second, on estime le métal et le travail.
Les métaux sont des marchandises nécessaires. Il faudra donc qu’il y ait dans la peuplade des hommes occupés à les chercher et à les affiner ; et il faudra que d’autres s’occupent à les travailler, puisqu’on a besoin des ouvrages dont ils sont la matière première.

Valeur d’une matière commune travaillée grossièrement.

Notre peuplade, dans les commencemens peu recherchée, s’habilloit avec des peaux cousues grossièrement : elle avoit des sièges de bois de pierre ou de gazon ; et ses vases étoient des coquilles, des pierres ou des morceaux de bois creusés, ou des terres, d’abord pétries, et ensuite
desséchées au soleil, ou cuites au feu.
Chaque colon pouvoit faire, pour son compte, tous ces ustensiles, dont la matière première étoit sous sa main, et dont le travail n’étoit ni long ni difficile.
Si quelques-uns, plus laborieux, en faisoient une plus grande quantité qu’il ne leur en falloit, ces ustensiles surabondans, portés au marché, avoient aussi peu de valeur pour ceux à qui proposoit de les acheter que pour ceux qui offroient de les vendre. Puisque je suppose que chaque colon se procuroit par lui-même tous ceux dont il avoit besoin, il est évident que ceux qu’on mettoit en vente étoient un surabondant dont la peuplade ne pouvoit faire aucun usage. Mais, s’il se trouvoit des colons qui n’eussent pas eu loisir d’en faire assez pour leurs besoins, alors ces ustensiles deviendroient une marchandise dont la valeur seroit en proportion de leur quantité comparée à la quantité nécessaire aux colons qui en voudroient acheter.

Sa valeur lorsqu’elle est mieux travaillée.

Ces ustensiles, grossièrement faits, entreroient donc pour peu de chose dans les échanges ; et ils ne deviendroient véritablement un objet de commerce, qu’autant que, travaillés avec plus d’art, ils seront plus
commodes et plus durables. Alors ils auront une valeur d’autant plus grande, que les colons, qui n’auront ni le loisir ni l’adresse de les faire, seront en plus grand nombre. Les entrepreneurs qui se chargent de ce travail sont ceux que nous avons nommés artisans. Ils se multiplieront suivant le besoin de la peuplade, et la concurrence réglera le prix de leurs ouvrages ; plus ils seront en grand nombre, plus ils seront forcés à les livrer au rabais les uns des autres, et ils es donneront chacun au plus bas prix possible.
Tous les ustensiles dont je viens de parler sont faits d’une matière que je suppose abondante, sous la main de tout le monde, qui a par elle-même peu de valeur, et le travail seul en fait presque tout le prix.

Les métaux plus rares ont plus de valeur.

Il n’en est pas de même des ouvrages de métal. Les métaux sont rares. Il faut du temps et des soins pour les trouver. Il faut ensuite les affiner. Enfin il faut les mettre en œuvre.
Ils deviennent donc un objet de commerce aussitôt qu’on les connoît, et qu’on juge pouvoir les employer à divers usages. Non seulement ils sont une marchandise lorsqu’ils sortent des mains de l’artisan; ils en sont  déjà une lorsqu’on vient de les tirer de la mine.
Si on ignoroit les usages auxquels les métaux sont propres, ils seroient tout-à-fait inutiles, et on ne les rechercheroit pas. On les laisseroit parmi les pierres et les terres, où ils resteroient sans valeur.

Leur valeur est relative aux usages qu’on en fait.

Mais, dès qu’on en connoit l’utilité, on les recherche ; et on les recherche d’autant plus, qu’étant plus rares ils deviennent un objet de curiosité. Alors ils acquièrent une nouvelle valeur, et cette valeur est en proportion avec le nombre des curieux.

Cette valeur croît lorsqu’ils deviennent un objet de curiosité.

Estimés comme rares et comme objets de curiosité, ils serviront bientôt à l’ornement, et ce nouvel ouvrage leur donnera encore un nouveau prix.

Elle croit encore lorsqu’ils servent à l’ornement.

De tout ce que nous avons dit, il faut conclure que les métaux ne sont une marchandise que parce qu’on en peut faire divers ouvrages, les rechercher par curiosité, et les employer à l’ornement. Or c’est parce qu’ils sont marchandise qu’ils sont devenus monnoie. Voyons la

Ils ne sont devenus monnoie que parce qu’ils sont marchandise.

révolution qu’ils ont produite dans le commerce.

[/accordion-item][accordion-item title= »Des métaux considérés comme monnoie. »]

Lorsque, dans les chapitres précédens, j’ai supposé des mesures, c’étoit uniquement pour parler avec plus de précision de la valeur respective des choses qu’on échangeoit. Il paroît qu’à l’origine des sociétés les peuples n’en avoient point ; aujourd’hui plusieurs n’en ont pas même

A l’origine des sociétés les peuples n’avoient point de mesure.

encore. C’est qu’on se contente de juger à l’œil de la quantité des choses, toutes les fois qu’on n’est pas intéressé à y regarder de près.
Transportons-nous au temps où les colons, faute de marchands, échangeoient entre eux le surabondant de leurs denrées, et observons-

Ils n’en avoient pas besoin.

en deux ; l’un qui a un surabondant de blé, et à qui il manque une certaine quantité de vin ; l’autre qui a un surabondant de vin, et à qui il manque une certaine quantité de blé. Pour simplifier, je suppose qu’ils sont d’ailleurs pourvus, l’un et l’autre, de tout ce qui leur est nécessaire.
Dans cette supposition, il est évident que celui qui a du blé à livrer ne regardera de près, ni à la grandeur des sacs, ni au nombre. Comme ce blé, s’il lui restoit, n’auroit point de valeur pour lui, il le croit bien payé lorsqu’il se procure, par un échange, tout le vin dont il a besoin.
Celui qui a un surabondant de vin raisonne de la même manière. Ils échangent donc sans mesurer : en effet, il leur suffit de juger à l’œil, l’un de la quantité de vin qu’il lui faut, l’autre de la quantité de blé.

Ils ont des mesures lorsqu’ils ont des marchands.

Il n’en est pas de même lorsque les colons font leurs échanges par l’entremise des marchands. Comme ceux qui veulent tout-à-la-fois faire un profit et sur celui de qui ils achètent, et sur celui à qui ils revendent, ils ont un intérêt à juger, avec plus de précision, de la
quantité des choses. Ils imagineront, par conséquent, des mesures pour s’assurer  de ce qu’ils gagnent à chaque à chaque fois qu’ils achètent et qu’ils revendent.

L’usage de ces mesures les a portés à croire que les choses ont une valeur absolue.

Or, quand au lieu de juger des choses sur des à-peu-près, on se sera fait un habitude de les mesurer, alors on supposera qu’il en est de leur valeur comme de leur quantité pour laquelle on a une mesure fixe. On sera d’autant plus porté à le supposer, que les valeurs paroîtront varier
comme les mesures. On commencera donc à de faire des idées fausses. On parlera de valeur et de prix, sans se rendre compte de ce qu’on dit : on oubliera que les idées qu’on s’en fait ne peuvent être que relatives ; et on supposera qu’elles sont absolues.
Ce sont les marchands qui auront surtout donné lieu à cette méprise : intéressés à estimer les choses avec plus de précision, ils paroissent leur donner une valeur absolue. Cette mesure vaut tant, disoient-ils ; et, dans ce langage, on ne voyoit plus d’idée relative.

Comment les marchands ont donné lieu à cette méprise.

D’ailleurs il ne se trouvoient pas dans le même cas que les colons qui, dans le temps où ils faisoient immédiatement leur commerce, n’attachoient de valeur au surabondant, qu’autant qu’ils pouvoient, en le livrant, se pourvoir des denrées sont ils avoient besoin.
Le surabondant dont les marchands font commerce a été celui des colons qui le leur ont livré. Mais, pour eux, ce n’est pas un surabondant ; c’est une chose utile dont ils attendent un profit. En conséquence, ils l’apprécient le plus qu’ils peuvent ; et, plus ils affectent de l’apprécier, plus ils paroissent lui donner une valeur absolue. Les métaux, employés comme monnoie, contribuèrent sur-tout à cette illusion.

Valeur des métaux comparés les uns aux autres.

Le fer se détruit : l’action seule de l’air, pour peu qu’il y ait d’humidité, le décompose peu à peu. Le cuivre se détruit encore. Il n’y a que l’or et l’argent qui se conservent sans déchet.
Chacun de ces métaux a une valeur, qui est en raison de sa rareté, de ses
usages, de sa durabilité. L’or a plus de valeur que l’argent ; l’argent en a plus que le cuivre ; et le cuivre en a plus que le fer.
Sans doute il n’a pas été possible d’apprécier toujours exactement la valeur relative et proportionnelle de ces métaux, d’autant plus que cette proportion devoit varier toutes les fois que quelques-uns devenoient plus rares ou plus abondans. On les estimoit à-peu-près, tantôt plus, tantôt moins, suivant la quantité qu’il en paroissoit dans le commerce. Un métal doit avoir plus de valeur lorsqu’il y en avoit peu en vente, et qu’on demandoit d’en acheter beaucoup. Il en avoit moins dans le cas contraire. Nous traiterons ailleurs de leur valeur respective.
Dès qu’il fut reconnu que les métaux ont une valeur, on trouva commode de donner un morceau de métal en échange de ce qu’on achetoit ; et à mesure que cet usage s’établit, les métaux devinrent la mesure commune de toutes les valeurs. Alors un marchand ne fut plus obligé de charier du vin au quelque autre denrée chez un colon qui

Comment ils deviennent la mesure commune de toutes les valeurs.

avoit du blé à vendre : il lui donnoit un morceau de métal ; et ce colon, avec ce même métal, achetoit les choses qui lui étoient nécessaires.
Le fer étoit le moins propre à cet usage. Comme il dépérit journellement, celui qui l’auroit reçu en échange auroit chaque jour fait une perte. D’ailleurs on ne s’est accoutumé à se servir des métaux

Le fer étoit le moins propre à cet usage.

comme mesure commune, que parce qu’ils facilitent le commerce. Or le fer le facilitoit moins que tous les autres, parce qu’étant celui qui a le moins de valeur, il auroit fallu le charier par grandes quantités.

Le cuivre y étoit plus propre.

Le cuivre, qui se conserve mieux, et qui a plus de valeur, méritoit la préférence. Toutes les nations en font usage ; cependant comme sa
valeur est encore fort bornée, il n’est commode que lorsqu’on achète en détail des choses de peu de prix.

Aucun n’y étoit plus propre que l’or et l’argent.

C’étoient donc l’or et l’argent qui devoient sur-tout être choisis pour servir de mesure commune. Ils sont indestructibles : ils ont une grande valeur ; elle se retrouve proportionnellement dans chaque partie ; et par
conséquent on peut trouver, dans chaque portion, suivant qu’elle est plus grande ou plus petite, une mesure de quelque espèce de valeur que ce soit.

Ce n’est pas arbitrairement qu’ils ont été employés à cet usage.

Ce n’est donc pas d’après une convention que l’or et l’argent ont été introduits dans le commerce, comme moyen commode pour les échanges : ce n’est pas arbitrairement qu’on leur a donné une valeur. Ils ont, comme toute autre marchandise, une valeur fondée sur nos
besoins ; et, parce que cette valeur, plus grande ou plus petite suivant la quantité de métal, ne dépérit point, ils sont par cela seul, devenus la mesure de toutes les autres, et la plus commode.
Nous avons vu que le commerce augmente la masse des richesses, parce qu’en facilitant et multipliant les échanges, il donne de la valeur à des choses qui n’en avoient pas. Nous voyons ici qu’il doit encore augmenter cette masse, quand il a, dans l’or et dans l’argent, considéré

Comment, par cet emploi des métaux, la masse des richesses s’est accrue.

comme marchandise, une mesure commune de toutes les valeurs, puisqu’alors les échangent se facilitent et se multiplient de plus en plus.
Mais il falloit que cette mesure elle-même fût fixe et déterminée. Cependant il est vraisemblable que, dans les commencemens, on jugeoit du volume à l’œil, et du poids à la main. Cette règle, peu sûre, occasionna sans doute des lésions et des plaintes. On sentit la nécessité de les prévenir : on s’en occupa, et on imagina des balances pour peser

Comment une portion de métal d’un certain poids donnoit le prix d’une marchandise.

les métaux. Alors une once d’argent, par exemple, fut le prix d’un septier de blé ou d’un tonneau de vin.

Cette innovation contribue à faire regarder les valeurs comme absolues.

Cette innovation acheva de brouiller toutes les idées sur la valeur des choses. Quand on crut en voir le prix dans une mesure qui, telle qu’une once d’or ou d’argent, étoit toujours la même, on ne douta pas qu’elles n’eussent une valeur absolue, et on ne se fit plus, à ce sujet, que des
idées confuses.

Cependant elle fait juger avec plus de précision du prix de chaque chose.

Il y avoit néanmoins un grand avantage à pouvoir déterminer le poids de chaque portion d’or et d’argent ; car si auparavant ce que nous appelons prix étoit une estime vague et sans précision, on conçoit qu’on dut trouver dans ces métaux, divisés et pesés, le prix plus exact de
toutes les autres marchandises, ou une mesure plus sûre de leur valeur.

Cet avantage n’étoit pas sans inconvéniens lorsque les métaux n’étoient employés que comme marchandise.

C’est comme marchandise que l’or et l’argent avoient cours, lorsque l’acheteur et le vendeur étoient réduits à peser la quantité qu’il en falloit livrer pour prix d’une marchandise. Cet usage, qui a été général, subsiste encore à la Chine et ailleurs.
Cependant il y avoit de l’inconvénient à être dans la nécessité de prendre toujours la balance, et ce n’étoit pas le seul : il falloit encore
s’assurer du degré de la pureté des métaux, degré qui en change la valeur.
L’autorité publique vint au secours du commerce ; elle fit faire l’essai de l’or et de l’argent qui avoient cours : elle en détermina ce qu’on appelle le titre, c’est-à-dire, le degré de pureté. Elle en fit ensuite différentes

Métaux employés comme monnoie.

portions qu’elle pesa ; et elle imprima sur chacune une marque qui en attestoit le titre et le poids.
Voilà la monnoie. On en connoît la valeur à sa seule inspection. Elle prévient les fraudes ; elle met plus de confiance dans le commerce, et par conséquent elle le facilite encore.
La monnoie d’or et d’argent n’auroit pas été commode pour les petits achats qu’on fait journellement : il auroit fallu la diviser en petites parties qu’on eût à peine maniées. C’est ce qui introduit la monnoie de cuivre. Celle-ci paroît même avoir été la première en usage ; elle suffisoit lorsque les peuples n’avoient à échanger que des choses de peu de valeur.
En devenant monnoie, les métaux n’ont pas cessé d’être marchandise : ils ont une empreinte de plus et une nouvelle dénomination ; mais ils sont toujours ce qu’ils étoient, et ils n’auroient pas une valeur comme monnoie, s’ils ne continuoient pas d’en avoir une comme marchandise.

En devenant monnoie, les métaux n’ont pas cessé d’être marchandise.

Cette observation n’est pas aussi utile qu’elle pourroit le paroître ; car on diroit, aux raisonnemens qu’on fait communément sur la monnoie, qu’elle n’est pas une marchandise, et que cependant on ne sait pas trop ce qu’elle est.

Comment l’usage de la monnoie d’or et d’argent est une preuve de richesse.

La monnoie d’or et d’argent fait voir qu’il y a dans le commerce des choses de grand prix. Elle est donc une preuve de richesse. Mais ce n’est pas en raison de sa quantité : car le commerce peut se faire avec moins comme avec plus. Si elle étoit huit fois plus abondante, elle auroit huit
fois moins de valeur, et il en faudroit porter au marché un marc au lieu d’une once : si elle étoit huit fois plus rare, elle auroit huit fois plus de valeur, et il n’en faudroit porter qu’une once au lieu d’un marc. Elle est donc une preuve de richesse, par cela seul qu’elle est en usage. C’est qu’ayant une grande valeur par elle-même, elle prouve qu’il y a dans le commerce des choses qui ont aussi une grande valeur. Mais, si elle devenoit aussi commune que le cuivre, elle perdroit de sa valeur ; et alors elle pourroit, dans les échanges, servir de mesure aux nations qui nous paroissent les plus pauvres. Lorsque nous traiterons de la circulation de l’argent, nous verrons comment on juge de son abondance et de sa rareté.
Employés comme monnoie, l’or et l’argent eurent un nouvel usage, une nouvelle utilité. Ces métaux acquirent donc une nouvelle valeur. Une abondance d’or et d’argent est donc une abondance de choses qui ont une valeur : elle est une richesse.

En quel sens une abondance d’or et d’argent est une richesse

Mais, quelque valeur qu’on attache à l’or et à l’argent, ce n’est point dans l’abondance des productions de ces métaux qu’est la richesse première et principale. Cette richesse n’est que dans l’abondance des productions qui se consomment. Cependant, parce qu’avec de l’or et de l’argent on peut ne manquer de rien, on s’accoutume bientôt à regarder ces métaux comme l’unique richesse, ou du mois comme la principale ; c’est une erreur. Mais ce seroit une autre erreur de dire qu’une abondance d’or et d’argent n’est pas une vraie richesse. Il faut se borner à distinguer des richesses de deux ordres.

Ceux qui regardent l’or et l’argent comme signe représentatif de la valeur des choses s’expriment avec peu d’exactitude.

Je remarquerai, en finissant ce chapitre, que ceux qui considèrent les monnoies comme signes représentatifs de la valeur des choses, s’expriment avec trop peu d’exactitude, parce qu’ils paroissent les regarder comme des signes choisis arbitrairement, et qui n’ont qu’une valeur de convention. S’ils avoient remarqué que les métaux, avant d’être monnoie, ont été une marchandise, et qu’ils ont continué d’en être une, ils auroient reconnu qu’ils ne sont propres à être la mesure
commune de toutes les valeurs, que parce qu’ils en ont une par eux-mêmes, et indépendamment de toute convention.

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À lire : Traités de physique, d’histoire naturelle, de minéralogie et de métallurgie par Johann Gottlob Lehmann (1759)

À lire : Art des mines – L’encyclopédie Diderot et D’Alembert

Pourquoi de l'Ocean courir les vastes bords, En Métaux précieux autrefois si féconde, France, ne trouvez-vous de l'Or qu'au nouveau Monde ! N'avez-vous pas toujours vos immenses Trésors.