[…]Il est à remarquer que les métiers, tous égaux en honorabilité au point de vue de la raison et de la justice, ne sont réellement plus ou moins ravalés, plus ou moins distingués, qu’en proportion de la valeur, de la beauté, enfin de la noblesse des matières premières qu’ils emploient. Cela est si vrai que, même dans notre siècle, qui se vante d’être philosophe cependant, les orfèvres et les joailliers recueillent plus d’égard et plus de considération que les quincailliers et les lampistes, par exemple. D’où vient cette différence arbitraire de rang ? De ce que les uns travaillent le fer et le cuivre; les autres, l’or, l’argent et les pierreries. Si nous tenons en estime inférieure le Tanneur et le Cordonnier, c’est uniquement parce que le cuir et le tan offensent nos délicatesses de goût. Mais il n’en fut pas de même au moyen âge. Le cordouan était une matière distinguée, peu commune, dont la faveur était sanctionnée par son prix, souvent fort élevé. L’auteur de Lancelot du Lac dit, « Si estoit le champ de cordouan et les roses d’escarlatte d’Angleterre.» Par amour du Cordouan, on faisait des Cordouanniers, ainsi que, de tous les artisans qui le mettaient en œuvre. Ils jouissaient de la considération publique autant que tout autre bourgeois et marchand de Paris. On les croyait bien peu capables de fraude, et certains paragraphes d’ordonnances comme celui-ci : « Que le soulier qui est de cuir de mouton soit vendu pour cuir de mouton; celui qui est de cuir de vache pour cuir de vache, celui qui est de cordoan pour cordoan,» ces paragraphes, disons-nous, n’étaient pas très-flatteurs pour eux; car motivés qu’ils étaient par des peccadilles précédemment commises, ils effleuraient leur probité commerciale. Mais cela n’empêchait pas l’excellent peuple de Paris de les tenir pour infiniment respectables. D’ailleurs, les rois ne leur prodiguaient-ils pas les noms les plus caressants. Charles VII disait : Nos bien aimez les Cordonniers; et Charles IX : Nos chers et bien aimez les maîtres Cordonniers-Sueurs de nostre bonne ville. Plusieurs d’entre eux avaient été, au quatorzième siècle, honorés du titre d’officiers du roi, ainsi que l’attestent ces deux vers d’Eustache Deschamps :

Postagiers, hasteurs, gens d’espices,
Tailleurs, cordouenniers, secretaires.

Dans le courant du seizième siècle, le Grand-Turc avait fait demander au roi de France , par ambassadeurs extraordinaires, douze Cordonniers de Paris, faute de trouver dans tout l’empire ottoman un seul ouvrier dont l’habileté pût rivaliser avec la leur. Assurément, c’étaient là des titres d’honneur pour la corporation des Cordonniers, et l’on pouvait être fier de lui appartenir. Mais pareil orgueil était-il permis au savetier ? Hélàs ! la savate était méprisée et tournée en ridicule, même par le vulgaire qui s’en chaussait : on avait fait de son nom une raillerie et une injure. On traitait le maladroit, de savate; le chevalier qui avait forligné était traîné ignominieusement dans une charrette, et on lui jetait au visage de la boue et des savates. Pour achever son antagoniste dans une dispute, on lui décochait le vieil savaton, expression si familière à Rabelais. L’abaissement de la savate avait abaissé le Savetier, comme la vogue du cordouan avait relevé Cordouannier. On faisait donc peu de cas du plus honnête Savetier. Nous disons honnête, mais Pantagruel n’eût pas été si poli peut-être, après avoir visité la bibliothèque magnifique de Saint-Victor, où entre autres beaux livres, tels que la Pantofla decretorum et la Savate d’humilité, il en trouva un intitulé : Sutoris adversus quemdam qui vocaverat eum fripponatorem, et quod fripponatores non sunt damnati ab Ecclesia. La lecture de ce titre était bien fait pour inspirer quelques préventions contre les Savetiers, car enfin on ne qualifie pas ainsi un homme pour rien. Et puis, leur nom n’avait-il pas pris place dans le vocabulaire des diffamations populaires ? Le sobriquet de Savetier devait se trouver dans tout sottisier bien garni. Ecoutez comment l’emploie Eustache Deschamps, au quinzième siècle :

Aucune fois suis raençonné
Tant qu’il ne me donnent rien,
Et puis des enfants gouvernés,
L’on me desromp le cuirien.
Les œulx levez, Savetier ! chien !
Suy appellez, chascun m’injure.

Le Savetier vient là en belle compagnie ! Et de son ouvrage, quelle risée on faisait ! Voulait-on exprimer que quelqu’un avait gâté la besogne, on disait qu’il l’avait savetée. Ce mot cruel est resté. Cependant ce Savetier, cet orfèvre en cuir, comme on l’appelait ironiquement, il ne succombait point sous les traits acérés de l’épigramme gauloise, il avait même ses beaux jours, ses glorieux souvenirs, ses accès de fierté. Il se souvenait qu’un roi de France, Charles-le-Chauve, avait été jadis fort heureux de trouver dans la ville de Troyes des Savetiers à qui confier le soin de raccommoder ses vieilles chaussures. Il se disait que, durant des siècles, de simples rataconneurs de souliers avaient approché du trône. Aux plaisanteries les plus mordantes, il pouvait répondre stoïquement : Oui, il y a eu vingt et il y a encore dix Savetiers-Carreleurs suivant la cour !
Que ce parallèle du rang des Savetiers et de celui des Cordonniers tourne à l’avantage des uns ou des autres, qu’importe ! Ils se retrouvaient égaux et honorés au même titre, la lance à la main. Quand pour les besoins de la défense de Paris, Louis XI « mit sus et en armes les manans habitans de tous estats,» les commissaires royaux, chargés de ce soin, divisèrent les gens de métiers et les marchands en 61 corps échelonnés sous autant de bannières, suivant leur qualité, afin qu’ils pussent « être conduicts en ordre et police en manière que auscun mouvement n’advieigne.» Une chose qui prouve de quelle importance réelle était la corporation des Cordonniers, c’est qu’ils constituèrent seuls une compagnie entière et marchèrent sous une bannière spéciale, tandis que d’autres métiers étaient groupés au nombre de deux, trois, quatre et même cinq, sous la même bannière. Les tanneurs, baudroyeurs, corroyeurs, allaient ensemble; ensemble les pâtissiers et les meuniers, etc. L’enseigne armoriée des Cordonniers venait en rang, selon sa qualité, la quatrième. Les Savetiers ne sont pas nommés dans l’ordonnance de Louis XI, mais les registres des Bannières du Châtelet font connaître qu’ils en avaient une sous laquelle ils marchaient aussi séparément. Comme leurs confrères, ils étaient munis d’un habillement souffisant; comme eux, ils avaient à élire, à la Saint-Jean, un principal et un sous-principal; comme eux, ils jouaient un rôle patriotique dans les guerres civiles. Mais laissons là nos façonneurs de souliers neufs et nos réparateurs de souliers vieux, laissons-les fraterniser, la vougue ou la coulevraine au poing, la salade en tête, couverts de jaques et de brigandines […]

Extrait de : Histoire de la chaussure, depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours, suivie de l’histoire sérieuse et drôlatique des cordonniers et des artisans dont la profession se rattache à la cordonnerie. Paul Lacroix, Alphonse Duchesne  – Seré (Paris), 1852

Les ouvrages des cordonniers et savetiers, sans distinction, eurent également leur reconnaissance indirecte au XIXe siècle dans l’évolution des pratiques judiciaires. Le Manuel des juges d’instruction de François Duverger fait état en 1862 (Date d’édition) des procédés utilisant ce recours dans les enquêtes :

Dans le cas où l’inculpé n’est pas arrêté, on prend la dimension des empreintes, avec une feuille de papier qu’on découpe dessus, et, avec de l’encre, on y figure la place des clous. Cette feuille est comparée à la chaussure de l’inculpé, s’il est arrêté ultérieurement, ou si sa chaussure peut être saisie.
Un autre procédé, pour conserver les empreintes laissées par les souliers des voleurs, vient d’être découvert et mis en usage en Angleterre. Il consiste, à ce qu’il paraît, à verser tout simplement du plomb fondu sur la marque du pied, tandis qu’elle est encore fraîche. Ce moyen a si bien réussi, qu’un cordonnier du comté d’Essex n’a pas hésité un seul instant à nommer la personne à qui devait appartenir le soulier dont on lui présentait l’empreinte. Journ. gén. des Tribunaux du 18 mai 1837.
On obtiendra le même résultat, en coulant du soufre ou de la résine fondus, du plâtre très-délayé ou toute autre matière fusible ou susceptible de se liquéfier, et de nature à prendre promptement de la consistance. Le plomb, l’étain, le zinc sont préférables, à cause de leur solidité; tandis que le soufre, la résine et le plâtre, même durcis, sont toujours fragiles.

Boutique d'un cordonnier au XVIème siècle