Les actes de sépultures des registres paroissiaux font parfois état d’une inhumation au sein même du lieu de culte plutôt que dans les cimetières. Sans vouloir faire un énième développement sur un sujet maintes fois abordé, j’ai souhaité comprendre dans quelle mesure on accordait à des personnes de peu de biens, dont quelques-uns de mes ancêtres sur des périodes allant du XVIIe au XVIIIe siècle, le privilège de se faire enterrer dans une église.

SÉPULTURE. Les Juifs, les Romains et les chrétiens se sont toujours fait un devoir de donner aux morts une sépulture honorable. Il n’y avait cependant autrefois que le corps des martyrs qui fussent enterrés dans les églises. On inhumait les autres dans les cimetières seulement, et l’empereur Constantin fut le premier qui se fit enterrer dans le portique du temple des apôtres à Constantinople. L’usage des sépultures dans les églises ayant été toléré, on n’accorda d’abord cet honneur qu’aux fidèles d’une piété distinguée, puis à tous les autres indifféremment. Les personnes illustres recherchèrent alors à être enterrées dans les lieux les plus honorables de l’église. C’est ce qui a donné lieu aux sépultures dans le chœur, qui ne furent accordées d’abord qu’aux personnes de la première considération, et dans la suite aux patrons et aux fondateurs, à l’égard desquels cette prérogative est devenue un droit de rigueur. (Mémoires du clergé, tome 12, page 276 et suiv.).
L’église paroissiale ou le cimetière, est le lieu destiné à la sépulture des fidèles. Ils peuvent cependant, chez les nations voisines, se choisir une sépulture dans d’autres églises, telles que celles des réguliers; mais les réguliers ne peuvent ni les induire à se choisir une sépulture dans leurs églises, ni lever les cadavres sans la présence ou la permission des curés, ni empêcher les curés d’accompagner les corps jusqu’aux portes de leurs églises ou dans les églises mêmes, selon les usages des lieux. (Mém. du clergé, tom. 6, pag. 1449 et suiv.).
L’ancienne discipline de l’Église n’approuvait pas que les curés intentassent action pour être payés de leurs droits funéraires. On a toléré depuis ces sortes de demandes, pourvu qu’elles eussent été faites dans l’année, après laquelle ils n’y sont plus recevables. Mais les curés doivent partout enterrer les pauvres gratis, et ne peuvent refuser licitement la sépulture à aucun fidèle, sous prétexte qu’on ne veut point les payer. Les droits funéraires des curés sont différens selon l’usage des lieux. C’était cependant une discipline presque générale en France par rapport au luminaire, que les curés emportaient les cierges posés sur l’autel de leurs églises, et qu’ils partageaient par moitié avec les religieux, les flambeaux et autres luminaires, lorsqu’ils avaient conduit quelques corps dans l’église d’un monastère. (Van-Espen, Jur. eccl. univ., tome 2, pag. 1232 et suiv. Mémoires du clergé, tome 3, page 455 et suiv.)

Extrait de : Bibliothèque sacrée, ou Dictionnaire universel, historique, dogmatique, canonique, géographique et chronologique des sciences ecclésiastiques par Charles Louis Richard – Méquignon (1825)

Saint Étienne par M. Schongauer. Étienne fut le protomartyr de la chrétienté vers 35 après J-C

Saint Étienne par M. Schongauer. Étienne fut le protomartyr de la chrétienté vers 35 après J-C

Pour revenir sur l’évolution des pratiques qui visent à n’admettre que les dépouilles des saints dans les églises, il faut remonter aux Coptes et à l’Église des Martyrs à une période (IIIe-IVe siècle) où l’empire romain souhaitait restaurer son pouvoir mis à mal par l’invasion pacifique ou brutale de différents « barbares ». Les cultes faisant, entre autre, partie inhérente de l’identité romaine, les populations durent abjurer leur propre religion et les martyrs payèrent de leur sang leur subversion à ce régime. Le sang versé a fait l’objet d’une vénération puisque Monsieur l’abbé Edouard de Hornstein consigne dans son ouvrage Les sépultures devant l’histoire , l’archéologie, la liturgie, le droit ecclésiastique et la législation civile combien furent nombreux les fidèles morts pour avoir tenté de recueillir le sang de ces pieux héros. Ce qui rend légitime leur place au sein d’un sanctuaire et la consécration des autels où sont placées leurs reliques. Au début de son chapitre concernant les cimetières il précise :

[…]Les patriarches désiraient que leurs cendres fussent réunies à celles de leurs pères. Les premiers chrétiens cherchaient à se faire inhumer près des corps des martyrs, parce qu’ils avaient confiance en leur intercession. On jugea utile qu’en entrant dans les églises la vue des tombeaux rappelât aux vivants de prier pour les morts, et ainsi s’établit l’usage de placer les cimetières autour des églises.[…]

Les fidèles et les Saints ont reposé ensemble dans des cryptes, catacombes, etc. jusqu’au VIe siècle quand le premier Concile de Braga décréta :

Canon 35 : « On n’enterrera personne dans les églises, mais en dehors et autour des murs; car, si les villes ont le privilège qu’on ne puisse enterrer les morts dans l’enceinte de leurs murailles, à plus forte raison doit-on observer la même chose dans les églises, à cause du respect qui est dû au corps des saints martyrs qui y sont enfermés.»

Extrait de : Wikipédia

Cette interdiction mise en place comment fut-il possible d’y contrevenir quand le pouvoir ecclésiastique était une autorité en France ?

Dans son ouvrage de 1801 : Histoire de Chartres et de l’ancien pays chartrain, Vincent Chevrard, Maire de Chartres, répond à mon interrogation. D’autres raisons peuvent bien sûr motiver les conditions d’un ensevelissement dans une église mais elles sont d’un caractère moins général que celui abordé dans ce témoignage.

[…]Dans l’origine du christianisme, les fidèles, continuellement persécutés, recueillaient avec soin, et conservaient précieusement en des lieux secrets, les reliques de ceux qui avaient souffert le martyre. Lorsque les persécutions cessèrent et que les chrétiens purent jouir d’une certaine liberté, ils firent bâtir des chapelles ou églises qui n’étaient point paroissiales, uniquement destinées à conserver ces reliques. A Rome, on appelait ces chapelles Cimiteria, d’un mot grec qui signifie Sommeil; parce qu’elles renfermaient les corps des martyrs, comme s’ils n’y eussent été qu’endormis, en attendant la résurrection.
Ce culte extérieur rendu aux martyrs de la foi, s’étendit à ceux de la pénitence. On éleva d’abord des églises sur les tombeaux des solitaires; ensuite on rendit les mêmes hommages à tous ceux qui avaient mérité, par leurs vertus éminentes, par leur piété, par leur vie exemplaire, d’être honorés et invoqués par les fidèles.
Par une suite de la vénération qu’on avait pour les personnes décédées en odeur de sainteté, chacun désirait de se faire inhumer près des lieux consacrés à perpétuer leur mémoire : de là l’usage qui s’introduisit vers la fin du quatrième siècle, d’établir des cimetières dans les villes; usage qui passa en coutume générale dans le cinquième siècle, sous l’empereur Léon.
Mais cet usage d’enterrer dans les cimetières ne fut pas si tôt établi, que la discipline se relâcha sur ce point. Les grands, pour se distinguer du commun, demandèrent à être inhumés dans les églises : la faveur fut d’abord pour les évêques, les abbés et les principaux membres de l’un et l’autre ordre; cette prérogative fut ensuite accordée aux patrons, aux fondateurs; enfin à ceux qui voulurent l’acheter à prix d’argent : ce qui donna lieu à des défenses qui furent faites par différens Conciles, de rien exiger pour le lieu de la sépulture des morts; loi que prescrivit strictement Hincmar, archevêque de Rheims, par un règlement de l’année 857.
Mais on fit peu de cas de ces défenses; on continua d’enterrer dans les églises. On persuadait aux mourans, et la dévotion les portait à croire, qu’en reposant dans l’église, ils participeraient encore, après leur mort, aux prières des fidèles et aux saints mystères. Ils étaient convaincus que c’était le meilleur témoignage qu’ils pussent donner de leur foi, de leur croyance et de leur attachement à la religion. Ils savaient que ceux qui mouraient excommuniés pour cause d’impiété, d’incrédulité, etc., étaient privés de la sépulture ecclésiastique, et jetés comme charognes et bêtes mortes sur les chemins, dans les champs ou à la voirie. C’est ce que le clergé appelait donner la sépulture des ânes. Extrà cimiterium sepulturà asini sepultus.
L’usage, ou plutôt l’abus des inhumations dans les églises et dans les lieux voisins des habitations, devint si général, que la plupart des temples et des cimetières souillés, infectés par la multiplicité de ces sépultures, n’offrirent plus que des lieux insalubres, que des sources d’une putridité pernicieuse, occasionnée par les miasmes et les émanations cadavéreuses qui s’exhalaient de ces lieux empestés.
Les accidens multipliés qui devaient nécessairement en être la suite, fixèrent enfin l’attention des législateurs. Des lois sages et précises interdirent l’usage fréquent des inhumations dans les églises, et ordonnèrent la translation des cimetières dans des lieux éloignés des habitations; de manière qu’il n’en pût résulter aucun inconvénient pour la santé des hommes. Tel a été le but de la déclaration du 10 Mars 1776.[…]