Sur l’acte de décès d’un de mes ancêtres à la fin du XVIIe siècle, paroisse de Chézy en Orxois (Aisne),  j’ai été confrontée à un chef d’hostel de surcroît laboureur. Je pensais faussement qu’il s’agissait d’une sorte d’ancien terme pour « aubergiste ». Que nenni…! Au fil des registres de nombreuses personnes sur cette paroisse s’avéraient également être chefs d’hostel ce qui a commencé à éveiller mes soupçons. N’est-il pas étrange en effet de trouver dans un même village n’ayant jamais excédé plus de 850 âmes, autant d’aubergistes ? Sans compter qu’il s’agissait également d’un patronyme sur cette même région…

J’ai dans un premier temps contacté l’association généalogique axonaise qui, non sans mal, m’a mise sur la piste d’un titre sur la période du XIIIe au XVIe siècle.

Le Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes et les termes de toutes les sciences et des arts : divisé en trois tomes (Disponible dans les ressources) m’éclaire plus avant sur ce terme.

Chef, se dit encore dans les familles & les maisons particulieres. Il y a tant de chefs de famille dans cette Paroisse. Un tel Seigneur est chef du nom & des armes de cette maison, c’est à dire, l’aisné ou descendant de l’aisné : c’est luy seul qui doit porter les armes pleines de la maison. On l’a appelé en quelques lieux chef d’osties, pour dire, d’hostel; & en la Coutûme de Saintonge & de Poitou, Chemier.

Étrangement, le terme de « chef d’hostise » est de nos jours plus couramment défini que celui de « chef d’hostel ». Sur ATILF :

Chef d’hosties ou hostises, que l’on a dit aussi par corruption ostizes & ostiches, ne signifie pas un seigneur chef d’hotel ou chef de sa maison, comme on le suppose dans le dictionnaire de Trevoux au mot chef ; il signifie seigneur censier ou soncier, du mot chef qui signifie seigneur, & d’hostizes qui signifie habitation, tenement, terre tenue en censive.[…]

La censive pouvait être de toute nature et appartenait généralement à un roturier. Pour mieux comprendre le fonctionnement du cens et la place de l’hostise dans l’environnement féodal, je reprendrai un extrait de l’Almanach de la Champagne et de la Brie de 1880 concernant l’abbaye de Montier-en-Der sous Charlemagne :

Trois éléments distincts constituaient la fortune immobilière de l’abbaye de Montiérender, le domaine (mansus indominicatus), le cens (mansus censualis) et la précaire (precaria prestaria). Ainsi, il faut nécessairement diviser en trois parties les domaines alodiaux possédés par Montiérender.
Le domaine comprenait la partie indépendante et seigneuriale qui était possédée immédiatement par l’abbaye et exploitée par elle-même, c’est-à-dire par des colons sous la conduite d’un officier de l’abbaye appelé ministériel (ministerialis).
Le cens se composait de la partie dépendante et tenancière. Les biens-fonds qui payaient le cens étaient tenus et cultivés par des personnes d’une condition plus ou moins libre, à la charge d’un cens et de certains services corporels au profit de l’abbaye, qui avait le droit de propriété sur le tout.
La précaire comprenait la partie concédée en bénéfice à des vassaux. Elle se composait de biens qui, après avoir été donnés à l’abbaye, étaient repris par les donateurs pour leur vie durant, et même pour la vie d’un ou de plusieurs de leurs successeurs, à la charge de payer un cens annuel à l’abbaye.
1. Le domaine seigneurial se composait de 37 églises rapportant 6 l. 14 s.; de 33 manses seigneuriaux (Le manse ou meix désignait le plus ordinairement dans nos contrées une habitation rustique avec les terres de culture qui s’y rattachaient ; c’est dans ce sens qu’on appelle encore ferme et l’habitation du fermier, et les terres qu’il cultive.) qui exigeaient annuellement 4,725 muids de semence ; de forêts pouvant engraisser 8,650 porcs ; de vignes produisant 365 muids de vin, année commune ; de prés rendant 595 chariots de foin; de 12 moulins, dont trois rapportent 230 muids de annona et 28 muids de bracio (Grain préparé pour la bière et correspondant au malt.), neuf de ces moulins sont donnés à deux ou trois parts ; de brasseries (cambaca), dont six produisent 500 muids et d’avoine muids de bracio; de bois qui produisent 92 muids d’avoine ; et enfin de 535 poulets tous les ans.
2. Le cens, ou la partie censuelle des revenus, comprenait 811 manses de différentes espèces, mais tous tributaires. Ces manses se répartissaient ainsi : 723 manses ingénuiles (C’est-à-dire habités et cultivés par des hommes d’une condition plus ou moins libre.), dont 644 vestiti (Le mansus vesiitus était le manse occupé et cultivé intégralement, qui payait toutes les redevances et faisait les services accoutumés de la terre.), et 79 1/2 absi (Le mansus apsus était celui qui manquait de tenancier régulier, qui n’était qu’imparfaitement cultivé, dont les produits étaient indéterminés et qui ne supportait qu’en partie les charges accoutumées.); 10 manses serviles (Le manse servile était occupé et cultivé par des serfs. La condition des serfs était au-dessous de celle des ingenui et des hospites; ils étaient beaucoup plus chargés de redevances réelles et de services corporels.), dont 8 vestiti et 2 absi, 68 hospitia (L’Hospitium était un manse occupé et cultivé par des hôtes. On appelait hôte (hospites) certains vassaux roturiers qui habitaient des maisons en payant le cens annuel dit hostise, ils ont été appelés plus tard manants et paysans. Les hôtes jouissaient de plusieurs libertés, ils ne payaient pas de redevances pour leurs corps; mais outre l’hostise ils étaient obligés à des redevances pour les biens de l’abbaye qu’ils avaient en tenure. Les hôtes étaient en dessous des ingénus et au-dessus des serfs.); 10 manselli (Petites manses qui n’avaient pas la quantité de terrain que contenait le manse ordinaire.). Chaque manse tributaire payait de nombreuses redevances qu’on a classées en redevances réelles et redevances personnelles et en services. Au premier rang, il faut placer la dîme et la onzième gerbe des essarts ; il y a de redevances en bétail vivant (toutefois plusieurs manses donnent membra seu armos de uno porco), volaille (le nombre des poulets est en moyenne de 4 par manse et le nombre des œufs est 5 fois plus grand), vin, blé, pain, avoine, malt, houblon, foin, bois à brûler, bardeaux (scindule) ou planchettes de chêne servant à couvrir les toits ou à revêtir les murs, échalas (pascelli) ou paisceaux pour la vigne, haches ou autres outils, torches (facule) pour le guet de nuit, etc. Il y a des redevances en journées de main-d’œuvre pour les labours, pour les façons des prés et des vignes, pour les moissons, pour les charrois ; pour le battage des grains, pour l’entretien des chemins et des chaussées, pour tondre les haies et élaguer les arbres; il y a le guet de nuit ou la garde des maisons, des moissons, des vendanges et des granges quand les récoltes sont rentrées (On s’explique ainsi que l’abbaye exige des manses tributaires, des milliers de facule ou torches pour le guet de nuit ; et la nécessité de cette précaution montre qu’à l’époque dont il s’agit nos contrées étaient infestées de malfaiteurs.) etc., il y a les droits et taxe pour le service de guerre… Plusieurs de ces redevances en nature étaient remplacées par un abonnement annuel qui se payait en argent, ainsi la redevance appelée cavalitium ou la chevauchée (prestation en avoine pour les chevaux des manses seigneuriaux de l’abbaye) était remplacée par un abonnement qui produisait tous les ans la somme considérable de 40l. 14s. de la monnaie carolingienne.
Les différentes redevances auxquels les manses tributaires étaient assujettis ayant été interprétées par Ducange dans son Glossarium et par M. Guérard dans ses Prolégomènes au Polyptyque de l’abbé Irminon, nous omettons des explications qui n’apprendraient rien aux lecteurs qui s’intéresseront au Polyptyque de Montiérender. Cependant nous appellerons l’attention sur la redevance dite Ambascatio Ambasciaticum. Ce mot, qui n’a pas été relevé par Ducange et qu’on trouve très-souvent dans le Polyptyque de Montiérender, désigne l’obligation d’aller en commission ou de faire les commissions pour le service du manse seigneurial ou des officiers du monastère (Aux environs de Montiérender et dans le canton de Chavanges on trouve encore l’expression populaire faire des bassaux, aller en bassaux dans le sens qui vient d’être indiqué.). Quant à la redevance dite Caplim, elle désignerait, d’après M. Guérard, l’élagage des haies et des arbres; mais notre texte porte : Caplim noctibus XV (n° XXXVI) si le mot noctibus n’a pas été introduit par distraction il faudrait modifier l’interprétation de Caplim.
3. Les précaires, d’après le revenu total établi à la fin du Polyptyque, comprenaient deux églises ; 61 manses ; 7 manses habités et cultivés par des hôtes ; 3,560 journaux de terres labourables, outre 148 journaux constituant les accints des manses; 3 moulins, dont un rapporte 60 muids de grain ; 2 livres d’argent, 2 sous et 9 deniers; 395 serfs ; 130 chariots de foin outre 40 journaux de pré; 9 chariots de bois à brûler; 600 bardeaux ; 6 fresinges (La (fresinge) était la redevance annuelle d’un cochon de lait.); 2 agneaux ; 9 poulets.[…]

Enluminure semeur

Le serf | L’hôte | Le roturier

Il est bien difficile de comprendre les distinctions à faire entre ces diverses classes d’individus dans leur contexte féodal. Si la France connaît les classes moyennes d’après guerre, il n’en demeure pas moins qu’elle existent depuis très très longtemps, bien plus longtemps qu’on pourrait le penser…

A. — Les sources de l’état de serf

Le plus souvent, le serf est né serf ; c’est le « serf d’ourine » (servus originis), né de parents serfs eux-mêmes s’ils le sont l’un et l’autre ; au cas contraire, l’enfant est ou n’est pas né serf, suivant la coutume du lieu.
Plus rarement, il arrive que le libre devienne serf ; soit qu’il ait épousé une personne de condition servile et ici encore il y a diverses solutions selon les coutumes ; soit qu’il ait accepté du seigneur une tenure servile, auquel cas il devenait serf et le restait tant qu’il occupait la tenure ou même perpétuellement suivant les lieux ; soit qu’il ait fait donation de soi-même à un riche pour en obtenir protection, spécialement à un établissement religieux (« oblats », « sainteurs » dans le Nord et l’Est); soit, enfin qu’il ait fixé son domicile dans une seigneurie où règne la maxime « l’air rend serf », ce qui établit une présomption de servitude, ou qu’il ait subi les charges de la servitude pendant la durée de la prescription d’an et jour.

B. — Les diverses catégories de serfs

Les diverses catégories de serfs, assez nombreuses aux XIe et XIIe siècles, et quelquefois peu distinctes les unes des autres, se ramènent à deux principales au XIIIe siècle :

1° Les « serfs de corps » sont ceux qui se rapprochent le plus des esclaves antiques. Ils sont personnellement attachés, eux et leurs descendants, à une seigneurie sinon à un maître; ainsi leur état est-il un « servage personnel ». S’ils s’enfuient de la seigneurie, ils sont en principe sujets au droit de « poursuite » qu’exerce sur eux le seigneur pour les rechercher et les ramener, à moins qu’il n’existe entre seigneuries voisines, comme il arrivait, un traité de « parcours » ou d’« entrecours » permettant au serf de corps de se fixer dans l’une de ces seigneuries sans risquer d’être poursuivi et ramené ; à moins aussi que le serf ne réussisse à s’établir et à résider pendant un an et un jour dans une « ville de franchise » et ne soit pas ce séjour devenu bourgeois.
Certains d’entre eux, dérivant des servi casati de l’époque gallo-franque sont établis sur une tenure, qu’ils ne peuvent quitter et dont le seigneur ne peut les séparer.
D’autres sont affectés à des services domestiques, métiers ou fonctions parfois assez élevées (ministeriales). Certains d’entre eux, pourvus d’un bénéfice et bien en cour auprès du seigneur, ont réussi à se mettre sur le même rang que les vassi ad ministerium de la fin de l’époque carolingienne et à se fondre dans la classe noble, alors en formation. Mais en France, sauf peut-être dans certaines régions du Nord et de l’Est, en Flandre et en Lorraine, la « ministérialité » à titre d’état distinct, ne s’est pas maintenue au XIIIe siècle comme elle le fit en Allemagne où elle tient une si large place.

2° Les « serfs d’héritage » ne sont pas personnellement attachés à une seigneurie ; leur situation s’est progressivement distinguée de celle des serfs de corps affectés à une « tenure ». Au XIIIe siècle, ils ne sont plus considérés comme serfs qu’en raison de leur établissement sur une tenure servile, et même les incapacités qui les frappent n’existent que dans la mesure où elles mettent en jeu la tenure. Leur état de servitude est donc purement « réel ». S’ils viennent à  abandonner la tenure servile, à « déguerpir » en désavouant le seigneur foncier, quitte parfois à abandonner tout ou partie de leur avoir personnel à celui-ci, aucune « poursuite » ne peut être exercée contre eux.

C. — Situation juridique du serf

Imprécision avant le XIIIe siècle. — Il serait à la vérité assez délicat, au XIe siècle et encore au début du XIIe, de vouloir tracer une démarcation précise entre le serf et le vilain libre, d’après les redevances et mêmes les incapacités qui les frappent les uns et les autres, comme étant tous dépendants à des titres divers. C’est surtout au XIIIe siècle, grâce au lent travail de la coutume, à la renaissance des études juridiques et au besoin de clarté et de classifications nettes qui se fait alors sentir que les grands auteurs coutumiers sont arrivés, non sans quelquefois forcer la réalité, à mettre un peu d’ordre dans cette matière.
Désormais, le serf, en tant que serf et indépendamment de toute question de tenure, est considéré comme devant des redevances et comme frappé d’incapacités.

a) Les redevances ou charges serviles. — Parfois considérées, même jadis, comme caractéristiques du servage, il faut citer :

1° Le « chevage » (capitagium), redevance purement récognitive de l’état de dépendance, fixée par la coutume du lieu à quatre deniers ou moins par an, et dont la perception se faisait d’ordinaire avec une certaine solennité pour assurer une publicité à cette interruption de prescription de la liberté. Dans certaines régions, le chevage était déjà en voie de disparaître au XIIIe siècle ou même déjà disparu, comme en Normandie.

2° La taille servile, par laquelle le seigneur pouvait prélever, en cas de besoin, sur l’avoir de ses dépendants, serfs ou non, tout ce dont il croyait avoir besoin. C’est la taille « à volonté » ou « à merci » (ad misericordiam), qui n’avait pas de limites que la pitié du seigneur. Elle pouvait, en certains lieux, avoir été limitée, « abonnée » (de : « aborner », mettre des bornes), soit par des arrangements individuels ou collectifs avec le seigneur, soit par la coutume; les « abonnements » contractuels constituaient des diminutions de valeur du fief peuplé de serfs et l’autorisation du suzerain était nécessaire à ces « abrègements de fiefs » (V. p. 220).

3° Les corvées serviles, elles aussi « à merci » ou « abonnées », prenaient également au serf, comme souvent aux simples dépendants, plusieurs journées de travail au moment des grands travaux des champs (fauchaison, moisson, etc.); sans compter, exceptionnellement, des corvées d’un caractère plus recognitif, parfois vexatoires, comme la corvée légendaire de battre l’eau des douves du château pour faire taire les grenouilles.

b) Les incapacités serviles. — Les incapacités sont, du moins à partir du début du XIIIe siècle, plus caractéristiques du servage que ne le sont les redevances, les charges. Mise à part l’incapacité d’être témoin en justice et d’entrer dans les ordres, les serfs sont principalement soumis aux deux incapacités célèbres que l’on nomme « formariage » et « mainmorte ».

1° Le formariage découle de la reconnaissance, par l’Eglise, du mariage de deux serfs ou même d’un serf et d’un libre. Dans le cas de mariage entre deux serfs de la même seigneurie, le seigneur pouvait fermer les yeux, comme déjà le dominus antique : il avait moins à y perdre qu’à y gagner. Si au contraire les conjoints appartenaient à deux seigneuries différentes ou si l’un était libre et l’autre serf, les intérêts du ou des seigneurs pouvaient être lésés, l’un des deux époux allant vivre chez l’autre, les enfants appartenant à  l’un d’eux seulement, etc.
Longtemps l’Eglise hésita à admettre la validité canonique de ces mariages, s’il n’y avait pas eu autorisation préalable des seigneurs intéressés. Mais la solution libérale l’emporta définitivement au milieu du XIIe siècle, avec le pape Adrien IV. Il fallut alors trouver un moyen pour éviter que cette réforme n’aboutit à de trop graves pertes pour les seigneurs.
On recourut d’abord à des conventions entre seigneuries voisines, portant charge et attribution des enfants à naître, ou, préférablement, échanges de ménages, etc. Puis, on édicta des amendes et la confiscation des biens du serf qui n’avait pas demandé l’autorisation de se marier à l’extérieur. Enfin la coutume adoucit cette pratique et prescrivit la confiscation partielle seulement, ainsi transformée en une taxe dite formaritagium (droit à percevoir sur les mariages à l’extérieur), quelquefois même à une taxe abonnée.
Dans nombre de coutumes le formariage disparut au XIIIe siècle. Passé le milieu du XIIIe siècle, on ne le rencontre plus guère que dans la moitié Est des pays coutumiers.

2° La mainmorte ou mortaille semble dériver du droit du dominus romain de reprendre, à la mort de l’esclave, le pécule de celui-ci, en plus de sa tenure s’il y en avait une. Toutefois, dès le XIe siècle, il paraît admis que, si le serf, au moment de sa mort, vivait en communauté avec ses héritiers, le seigneur ne reprenait, à titre de mainmorte, que la part de la communauté afférente au serf décédé. Vers le milieu du XIIIe siècle, et cela en Champagne où la servitude personnelle s’est maintenue avec une particulière rigueur, un nouveau pas a été franchi : le seigneur ne perçoit plus la mainmorte en prélevant la part du défunt ou toute autre prestation de remplacement, si le défunt a des héritiers directs. Depuis la fin du XIIIe siècle elle ne perçoit plus que sur les successions serviles collatérales. Dans les régions du Nord (Flandre, Hainaut, etc.), le droit de mainmorte était remplacé par le droit du seigneur de prélever sur la succession du serf le « meilleur catel » c’est-à-dire le meilleur meuble (bétail, meuble meublant, etc.).
Si réduite qu’elle fût, elle paraissait typique de l’état de servage, comme le montraient les expressions « homme de mainmorte », « mainmortable », qui se sont longtemps maintenues dans l’ancien droit français, pour désigner le serf.

D. — La fin de l’état de serf : les affranchissements

La servitude n’était pas une situation dont il fût impossible de sortir, encore qu’elle fût en principe perpétuelle. Cela se peut, pour la femme serve qui épouse un homme libre, dans certaines coutumes; également par abandon de la tenure servile; également encore par prescription de la liberté, en séjournant un an et un jour dans une ville de franchise, ou même par prescription instantanée en s’installant dans une ville où « l’air rend libre », comme Toulouse, Bourges et Valenciennes.
Le procédé de beaucoup le plus important est l’affranchissement (manumissio) qui se fait désormais sans recourir aux formes anciennes, par simple remise d’une « charte », c’est-à-dire d’un écrit. Le plus souvent, même quand la charte s’orne de motifs moraux, elle est concédée moyennant une somme versée au seigneur, somme d’ordinaire assez élevée et qui donne une haute idée de richesse auquel atteignait en fait bien des familles serves, à la fin du XIIe et au XIIIe siècle.
Très nombreux sont, à cette époque, les affranchissements individuels, familiaux ou collectifs, d’ailleurs inégaux ou partiels, en dépit de la gêne qui résultait des règles sur l’abrègement de fief, applicables dans ce cas comme à toute diminution de la valeur du fief.

Les états voisins du servage. — Il faut, à côté du servage, mentionner des états moins répandus et d’ordinaire très voisins de celui-ci : les juifs, qui sont estimés serfs du seigneur justicier ; les « aubains », étrangers de passage ou en résidence dans la seigneurie; les bâtards enfin.
Il faut aussi en rapprocher deux situations légèrement supérieures et qui tiennent le milieu, jusque vers le XIIe siècle, entre la servitude et la liberté : ce sont celles des « colliberts » ou « culverts » (colliberti), surtout dans l’Île-de-France et l’Ouest, et celle, plus répandue, des « hôtes » (hospites). L’« hostise » a été l’un des grands moyens employés par les seigneurs pour attirer la main-d’œuvre en vue de défrichements et de mises en culture ; la situation de l’hôte était analogue à celle du serf d’héritage.

II. Les roturiers à l’époque féodale

Formation de la classe des roturiers. — Au XIIIe siècle, au-dessus de la classe des serfs et au-dessous de celle des nobles, on rencontre la classe intermédiaire, et déjà nombreuse, des « roturiers », composée d’hommes de libre condition, soumis comme sujets à celui qui exerce la seigneurie, mais ne dépendant féodalement d’aucun seigneur, question de tenure mise à part.
Y a-t-il toujours eu une classe assez nombreuse de libres, même au début de la période féodale, aux XIe et XIIe siècles, en dépit de l’universelle tendance à la subordination ou à l’entrée des petites gens dans la dépendance des potentes laïques ou ecclésiastiques, telle qu’on l’a constatée aux VIIIe, IXe et Xe siècles ? C’est ce qu’admettent la grande majorité des historiens, les plus récents comme les plus anciens.
Y a-t-il au contraire eu, tout au début de la période féodale, un temps où ce mouvement de subordination aurait été poussé si loin qu’il n’y aurait plus guère eu de libres, où tout le monde aurait été le dépendant de quelqu’un et où il n’y aurait plus eu que deux classes, les dépendants inférieurs ou serfs et les dépendants nobles ou vassaux ? C’est ce qu’a pu soutenir, il y a quelque trente ans, avec des arguments troublants, G. Guilhiermoz, et ce que rend difficile à éclaircir le manque absolu de traités théoriques pour cette période ancienne des Xe et XIe siècles.
Il faut seulement accorder que les roturiers devaient être en fort petit nombre dans les campagnes, au début de l’époque féodale. C’étaient des défricheurs, ruptuarii (de ruptura, « roture », terre donné à rumpere= défricher, défoncer à la charrue), formant une main-d’œuvre flottante qui, lorsqu’elle se fixait sur une « hostise » donnait naissance aux « hôtes » (V. p. 239); l’accroissement de la population au XIe siècle et la politique seigneuriale de défrichements que cet accroissement avait rendue possible, durent provoquer sinon l’apparition, du moins une extension considérable de cette catégorie de personnes ; les avantages de plus en plus larges accordés par les seigneurs à ceux qui venaient se fixer sur les lots de terre mis en défrichement, pour les y attirer, élevèrent peu à peu la condition de ces dépendants jusqu’à en faire des hommes libres, à des degrés divers.
Le développement des villes, dont il sera ultérieurement question, fut une autre cause, et très active, de l’accroissement comme de la libération de cette classe intermédiaire, dès le XIe siècle.
Cette double origine, paysanne et urbaine, de la classe des roturiers, se reflète dans l’étude de la condition juridique des roturiers, laquelle n’est pas évidente, suivant qu’il s’agit des vilains (A) ou des bourgeois (B).

A. — Les « vilains »

Terminologie. — Le terme de « vilain » (villanus) visait à l’origine les habitants des domaines ruraux (villae), libres ou non; il continua à avoir cette acception large, à côté du sens technique récent de roturier libre. De même, le « franc homme de poesté » et l’« homme coutumier » visèrent l’« homme » élevé à la condition de roturier libre par affranchissement ou par la coutume du lieu.

Condition juridique des vilains. — Les villageois ou vilains ont, au XIIIe siècle, une situation juridique assez nettement définie chez les auteurs coutumiers, tel Beaumanoir, et au contraire une situation assez confuse encore dans la pratique. Théoriquement, ils ont la pleine personnalité juridique, sans incapacité de fixer leur domicile où bon leur semble, sans chevage, sans formariage ni mainmorte. Pratiquement, les exemples abondent d’hommes qualifiés libres, nettement opposés aux serfs, et cependant soumis à une ou plusieurs de ces incapacités.

Redevances roturières. — Par contre, la théorie et la pratique s’accordent à admettre qu’ils supportent des charges à peu près identiques à celles des serfs. Ils doivent la « taille », à cela près qu’elle est plus souvent abonnée pour eux que pour les serfs, à ce qu’il semble.
Ils doivent aussi la « corvée » dans les conditions également plus douces.
Ils sont enfin soumis aux diverses « banalités », redevances dues au seigneur pour l’usage, d’ailleurs obligatoire, de choses d’utilité publique comme le four banal, le moulin banal, le taureau banal etc., qu’a fait préparer à ses frais le seigneur.

B. Les « bourgeois »

Les habitants des agglomérations douées de franchises et d’ordinaires closes de murailles défensives sont dits « bourgeois » (burgenses, de burgus).
Ils jouissent d’une situation meilleure que celle des vilains, d’abord d’une plus grande sécurité financière en ce qui concerne la taille et les corvées, variable d’ailleurs suivant les villes et leur histoire ; d’autre part, de privilèges politiques pouvant aller jusqu’à la constitution d’une seigneurie collective dont ils sont les membres ; enfin de privilèges de juridiction (V. plus bas).
La « bourgeoisie » d’une ville déterminée s’acquiert par naissance, par mariage, par libre fixation du domicile, sans préjudice des limitations qui ont été apportées à la pratique des bourgeoisies factices (bourgeoisie « foraine » et bourgeoisie purement « personnelle »; V. plus bas). Les « bourgeois du roi » sont purement et simplement les bourgeois des villes royales, et de ce fait, particulièrement considérés.
Cette bourgeoisie urbaine avait en somme une situation assez relevée, que la richesse acquise dans le commerce et la culture générale de ses membres rapprochait singulièrement à certains égards de la classe noble, et plus encore peut-être, au XIIe siècle, les achats de fiefs aliénés par leurs propriétaires nobles appauvris.

Extrait dePrécis élémentaire du droit français public et privé par Ernest Perrot (1930)

À lireLes classes rurales et le régime domanial en France au Moyen Âge par Henri Sée (1901)

Enluminure à table