Les Cent nouvelles nouvelles est un autre trésor de la littérature médiévale qui regorge de témoignages des mœurs de nos ancêtres. Je trouve leur réalisme brut assez intéressant et l’écriture plutôt aisée à comprendre pour une lecture de vacances. Plusieurs transcriptions ont été publiées de cet ouvrage, mais j’ai préféré reprendre l’un des textes directement depuis un manuscrit numérisé parce que les variantes sont plutôt aléatoires.

Comme pour l’extrait de l’ouvrage présenté la semaine passée, certaines abréviations viennent de l’alphabet phonétique : ã pour les prononciations de « an »; ẽ pour les prononciations « ain », « ein » et « in »; õ pour les prononciations de « on ».

La .li. nouvelle par monseigneur de la Roche

La .li. nouvelle par monseigneur de la roche.

A Paris nagueres vivoit une femme qui en son temps fut mariee a ung bon simple hõme, qui tout son temps fut de noz amis si tresbiẽ qu’on ne povoit plus. Ceste femme qui belle et gente & gracieuse estoit ou temps qu’elle fut neufve pour ce que elle avoit l œil au vent fut requise d amours de plusieurs gens. Et pour la grãt courtoisie que nature n avoit pas oubliee en elle : elle passa legieremẽt les requestes de ceulx qui mieulx luy pleurent. Et eut en son temps tant d eux comme de son mary .xii. ou .xiiii. enfans advint que elle fut malade & ou lit de la mort acouchee si eut tant de grace qu elle eut temps & loisir de soy confesser / penser de ses pechiez & disposer de sa conscience. Elle veoit durant sa maladie, ses enfãs troter deut elle q. luy bailloient au cueur tresgrãd regret de les laiser / si se pensa que elle feroit mal de laisser son mary chargie de sa pluspart / car il n en estoit pas le pere combien qu il le cuidast & la tenoit aussi bõne fẽme que nulle de Paris / elle fist tant par le moyen d’une femme q. la gardoit que vers elle vindrent deux hommes q. ou temps passe l avoiẽt en amours tresbien servie / et vindrent de si bonne heure q. son mary estoit alle devers les medicìs & appoticaires pour avoir aucun bon remede pour elle et pour sa sante. Quand elle vit ces deux hommes elle fist tantost venir devant elle tous ses enfans Si commenca a dire. Vous estes ung tel vous scavez ce q. a este entre vous et moy ou temps passe dont il me desplaist à ceste heure amerement : & se ce n est la misericorde de nostre seigneur a qui ie me recommãde il me sera en l autre monde bien chierement vendu / touteffois i ay fait une folie ie le congnois / mais de faire la seconde ce seroit trop mal fait vecy telz & telz de mes enfans ilz sont vostres : & mon mary cuide a la verite qu ilz soient siens / si feroye conscience de les laiser en sa charge / pour quoy ie vous prie tant que ie puis que apres ma mort qui sera briefve que vous les prenez avec vous & les entretenez nourrissez & eslevez & en faictes cõme bon père doit faire /car ilz sõt vostres. Pareillemẽt dist a l autre & lui monstroit ses aultres enfans telz & telz sont a vo. ie vous en asseure : si les vous recõmende en vous priant que vous en acquictez : & se ainsi le me voulez promettre ie mourray plus aise. Et cõme elle faisoit ce partaige son mary va revenir a l ostel : & fut aperceu par ung petit de ses filz qui n avoit environ que cinq ou six ans qui vistement descendit en bas encontre de luy esfreement : & se hasta tant de devaler la montee qu il estoit pres dehors de alaine / & cõme il vit son père à q.l que meschief q. ce fut il dist. Helas mon pere advãcez vous tost pour dieu : quelle chose y a il de nouveau dist le pere / ta mere est elle morte. Nenny nenny dist l enfant / mais advancez vous d aller en hault ou il ne vo. demourera ung seul enfant ilz sont venuz vers ma mere deux hommes / mais elle leur donne tous mes freres : se vous n y allez bien tost elle dõnera tout. Le bonhomme ne scait que son filz veult dire si monta en hault / et trouva sa femme sa garde : et deux de ses voisins et sens enfans / si demanda que signifie ce que ungtel de ses filz luy a dit. Vo. le scaurez cy apres dist elle. Il n en enquist plus pour l eure / car il ne se doubta de rien. Ses voisins s en allerent et commenderent la malade a dieu et luy promisorent de faire ce qu elle leur avoit requis dont elle les mercia. Comme approuchast le pas de la mort cria mercy a son mary & luy dist la faulte qu elle lui a faicte durant qu elle a este aliee avec luy comment telz & telz de ses enfans estoient a tel : & telz & telz a ung tel. C est assavoir ceulx dont dessus est touchie / & que ap.s sa mort ilz les prendrõt & n en aura iamais charge. Il fut biẽ esbahy d ouyr ceste nouvelle / neantmoins il luy pardõna tout et puis elle mourut / & il envoya ses enfans a ceulx qu elle avoit ordonne qui les retindrent. Et par ce point il fut quitte de sa fẽme & de ses enfans & si eut beaucoup mais de regret de la perte de sa fẽme que celle de ses enfans.