Peut-être trouvez-vous mes légendes bien sombres,
Et mes pleurs éternels moins touchants qu’ennuyeux :
De vous plaire pourtant je suis très-soucieux ;
Je vais donc, pour jeter un rayon dans ces ombres,
Essayer d’un sujet un peu moins ténébreux.


Tout près de la nef de Sainte-Aurélie,
L’on voit s’élancer deux sveltes sapins.
De leur parenté, du nœud qui relie
Ces arbres jumeaux, ces deux troncs voisins,
Les vieux Strasbourgeois ont dans leur mémoire
Gardé jusqu’ici la fidèle histoire.

Voici bientôt cent ans qu’un terrible fléau,
La famine, dit-on, par l’hiver préparée,
Sur l’Alsace tombant, dans toute la contrée,
Aux champs comme à Strasbourg, ouvrit plus d’un tombeau.
Noël approchait ; déjà la froidure
Aux pauvres sans feu, sans bois ni pâture,
Apprêtait encore un tourment nouveau.
De décembre donc un triste dimanche,
Sous le ciel brumeux, on voit le matin
Dans la ville entrer, par la porte Blanche,
Un chétif enfant tout pâle de faim.
Les pleurs ont flétri ses yeux, son visage ;
Il vient de quitter son prochain village ;
Il se traîne à peine, et dans chaque main,
Pour le vendre, il porte un petit sapin.
Mais tous les passants sourds à sa demande,
Du frêle arbrisseau dédaignent l’offrande.
Le naïf enfant surpris et confus,
Ne comprend d’abord rien à ces refus.
Dans le froid brouillard qui se change en pluie,
Il marche toujours, faible et grelottant ;
Enfin il atteint de Sainte-Aurélie
L’église et le porche au double battant.
Il aperçoit alors, debout à sa fenêtre,
Le maître d’une large et solide maison,
Dont la façade, moins bourgeoise que champêtre,
Portait d’un jardinier et l’enseigne et le nom.
Aussitôt traversant la rue,
Il l’aborde, la tête nue,
Le front baissé, les yeux en pleurs.
«Mon bon Monsieur, fit-il, ma mère ni mes sœurs,
«Ni mon père ni moi, n’avons, je vous le jure,
«Pris depuis trois longs jours aucune nourriture ;
«Aidez-nous ; vous voyez ces beaux plants de sapin ;
«C’est tout ce qui nous reste enfin, et je les donne,
«Je les offre tous deux contre un morceau de pain.
«Si, pour les acheter, je ne trouve personne,
«Avant la nuit, hélas ! nous mourrons tous de faim.»
Ainsi disait l’enfant, et sa voix défaillante,
Sa figure, bien mieux encor que ses discours,
Prouvait qu’il était temps de lui porter secours.
A sa prière si touchante,
Heidel, (c’était le nom du brave jardinier),
Se sentit tout ému ; «Mariette, ma fille,
«Apporte-moi, dit-il, la miche de famille ;
«Et toi, mon jeune ami, prends ce pain tout entier.
«Tes sapins valent plus ; mais cette pièce blanche
«Rendra l’échange égal : le saint jour du dimanche
«On doit, moins que jamais, être avide ou trompeur.»
Le pauvre enfant, le cœur tout palpitant de joie,
Baise en pleurant la main du rusé bienfaiteur ;
Et puis, comme l’aiglon qui tombe sur sa proie,
Des deux mains il saisit la miche ; à travers champs
Il court, il vole, il la rapporte à la chaumine,
A sa mère, à ses sœurs, qu’au moins pour quelque temps,
Pour quelques jours, il sauve ainsi de la famine.
Le bon jardinier qui, de son côté,
Se sentait aussi l’âme satisfaite,
Et qui prisait plus qu’une riche emplette
Ces humbles témoins de sa charité,
Lorsque du saint jour la tâche est remplie,
Plante incontinent, de ses propres mains,
Derrière la nef de Sainte-Aurélie,
Dans deux larges trous les petits sapins

Le ciel bénit son œuvre, et, d’année en année,
La tête des jeunes rivaux,
Par les feux du soleil, par la pluie et les eaux
Tour à tour largement baignée,
De l’église atteignit, dépassa les arceaux.
Aujourd’hui, quand leur verte cime
Murmure au souffle du zéphir,
On croit encor qu’Heidel, dans ce grave soupir,
Dans ce gazouillement sublime,
Entendre passer l’âme et le doux souvenir.

Jean Joseph LAURENT – Les légendes de l’Alsace

 

Les sapins de l’église Sainte-Aurélie (Aurelienkirche) ou église des « Jardiniers » de Strasbourg ont probablement été détruits après la guerre franco-prussienne (1870-1871) . L’édifice, mis à mal par les bombardements, a nécessité une restauration.

Vue du quartier de l'église Sainte-Aurélie (Après 1870)

Vue du quartier de l’église Sainte-Aurélie (Après 1870)