J’ai choisi pour cette semaine de vacances studieuses d’aller en Italie : Les XVIII Histoires tragiques de Matteo Bandello ont inspiré d’illustres auteurs (Dont Shakespeare). Il me semble intéressant de ressortir des archives la treizième histoire du Tome III (Traduit par François de Belle-Forest). L’histoire est d’un intérêt tout relatif en regard des mœurs de l’époque, mais il s’agit d’un bel exemple de la littérature prisée à la Renaissance.

Petit rappel pour la lecture :

  • ã pour les prononciations de « an »
  • ẽ pour les prononciations « ain », « ein » et « in »
  • i pour les prononciations de « j » et « y »
  • õ pour les prononciations de « on / om»
  • ù pour les prononciations de « un / um »
  • CNRTL pour les traductions

SOMMAIRE DE
L’HISTOIRE
trezieme.

Qui voudroit recercher la cause de la variable diversité des effaits d’amour & rendre raison de toutes les occurẽces qui y surviẽnent, il auroit bien où employer un long tẽps, & penible estude, veu que par la cõsideratiõ des humeurs diverses en ceux qui aiment, il luy faudroit trouver autãt de reigles pour acheminer la nature à telle inclination. Qu’il soit vray, on voit d’ordinaire un amant estre ioyeux, & gay en ses poursuittes, là où un autre sera malplaisant, tousiours marmiteux & resveur, l’un hardi & sans crainte à pourchasser son aise, & l’autre saisi d’effroy, chargé de peur, & tousiours ayant quelque nouveau soucy qui travaille son ame.
Cesluy-cy adiouste foy à ce que sa maistresse fait ou luy dit pour son allegeance, là où cesluy-la ne peut rien croire, non pas ce qui s’offre à ses yeux. & que presqu‘il marie. Mais le plus qu’en toutes ces diversitez i admire, & en quoy ie voy l’argument plus grand pour s’estonner & y prendre garde, c’est és accidẽs qui excedent la foy & opinion des hommes, veu que les soupçõs, Diverses sortes de poursuitte en amour.
les opinions de cõtr’amour, la ialousie, les regrets, la ioye, le courroux, tout cela sont passions de nostre ame ; & rien de contre-naturel ou hors d’usage : mais de voir amour en son extremité, au plus parfait degré de ses affections causer la ruine de ce qui luy est le plus cher, ie ne scache quel nom bailler à ceste perturbation si ce n’est rage & faute ecervelee. Une imperfection de nostre naturel nous fait bien souhaiter la deffaitte de ce qui nous est ennemi, mais de poursuivre la mort de ce qu’on aime, de ruiner ce qu’on cherist, de deffaire ce mesme que nous souhaitons en estre, il n’y a philosophe tant soit il bien versé és causes naturelles, qui ne perdist ici & son Latin, & son sens ; au moins s’il vouloit s’aheurter à en tirer la quinte essence des raisons : & si celuy qui a trouvé chose monstrueuse, que l’amour ayant pris place au cœur d’un Platon ou Aristote, se fut pris garde de l’histoire que ie pretends nous descrire, ie pense qu’il se fust plustot amusé à desployer son eloquence à discourir ceste contre-naturelle affection, que de faire l’amour prodigieux en ceux mesmes qui avoient les affections plus gentiles que le reste des hommes. Mais à fin que ie ne divague plus que de raison, le lecteur fera iugement de mon dire s’il prend la peine de lire avec iugement ce qui s’ensuit.

PANDOLPHE DE

Nero, estant enterré vif avec son amoureuse defunte, sortit de ce peril par un moyen qu’il ne pensoit point.

HISTOIRE TREZIEME

 

Rimini est fort ancienne cité en la Romagne province Gauloise iadis nõmee Ombrie & Flamine, & fut bastie, ainsi que tiennẽt aucuns, par Hercules d’Egypte, laquelle cité est posee asses pres de la mer Adriatique du costé de septentrion, & à l’orient & midi sont les champs en une belle planure, embellis d’un grand nombre de petites collines fertilles en tout ce que l’homme sçauroit souhaiter pour son aise. Ceste cité fut iadis sous la principauté de Ravene du temps que les Grecs tenoient l’empire, & que les Lombards se feirent grands en Italie : puis les emp. occidentaux tenãs l’empire, & mesme sous Othõ 3. la maison de Malateste parvint à la seigneurie Rimini ville ancienne.
Ombrie c’est la Romagne & duché d’Urbin.
Malatestes ont seigneurié à Rimini. de Rimini, là où ayant regné un fort long temps, & voulant les Malatestes s’emanciper de la suietion du Pape qui les avoit investiz de telle seigneurie en furent en fin degettez par Louys 12. Roy de France qui rendit la cité à l’eglise, puis reprise par Sigismond Malateste, fut derechef remise entre les mains du Pape Clement
septieme, où elle demeure iusques à present, estans chassez ceux qui en estoient iadis les possesseurs, & desquels la race est du tout faillie. En celle mesme saison donques que le Pape la recouvra pour la derniere fois, qui fut environ l’an de nostre salut 1528. advint le fait qui s’ensuit. Il y avoit à Rimini un ieune gentilhomme assez riche & bien cognu en la Romagne, accort & gentil, & qui ne se soucioit que de passer son temps tantost à la chasse, ou aux bals, & escrime, & autres exercices de la ieunesse, comme celuy qui n’avoit aucun qui contrerollast ses faits, ou le reprist en aucune de ses entreprises, & avoit à nom Pandolphe de Nero, qui avoit esté tenu sur les fonds par Pandolphe, dernier seigneur de Rimini, lequel fuyant la fureur du Pape s’estoit retiré à Ferrare où il mourut fort pouvrement, quoy que Iolant sa femme fust
fille du seigneur de Bouloigne, duquel il ne pouvoit estre aidé courans les Bentivogles pareille fortune que la sienne. Pandolphe donc plus heureux que son parrain & seigneur, estant à ses aises en sa cité sur son bien, & en la compagnie de ses parens & amis, ne pensant que se donner du plaisir, voicy l’amour qui ne s’attache guiere qu’à ceux qui vivent sans rien faire, & qui ne se soucient d’aucun travail, qui le vint assaillir, & le soumit à sa fantaisie. Bentivogles et Malatestes courent mesme fortune.
C’estoit chose facile de vaincre celuy qui ne faisoit aucune resistance & qui se laissoit conduire au plaisir de son vainqueur, car dés qu’il eut guetté l’œil sur une damoiselle sa voisine, il en devint si extremement amoureux qu’il en perdoit toute patience, n’ayant encore experimenté quelle chose c’est que la passion d’amour, ny l’aise ou desplaisir qui y peut estre.
Celle de qui il estoit l’esclave avoit un mary plus vieil & caduc que la follastre damoiselle ne souhaitoit point, mais qui aimoit si fermement sa femme qu’il n’espargnoit chose quelcõque pour luy donner plaisir, sauf q. (suivant la coustume du pays) elle n’avoit point licence de parler librement à personne, ce qui faschoit fort à la ieune femme, qui desia s’estoit aperceue de l’amitié que luy portoit Pandolphe ; & par ainsi ne se soucioit guere de caresse ou bon visage que son mary luy monstrait, d’autant que lors qu’il taschoit de luy donner quelque rassasiemẽt, le bon hõme qui avoit plus de cœur q. de force estoit contraint de la laisser au milieu de son appetit, ne pouvant parachever tout l’ordre du banquet premedité. Ceste defaillance du mary ayant causé un desdain & mescontentemẽt en l’esprit de ceste damoiselle gloute du bõ morceau, fut cause qu’elle souhaita celuy qui ne sçavoit comme luy faire entendre son affection, & ne trouvoit moyen de luy parler ne luy faire tenir de ses lettres : toutefois en ces matieres les plus aveugles y deviẽnent clervoyans, & les moins entenduz n’y ont que trop d’intelligence : car Pandolphe qui ne pouvoit vivre, ny passer un iour sans avoir donné quelque attainte des yeux à sa dame, trouva un iour le moyen d’acoster en un destour de rue une chambriere de sa maistresse & celle qui luy estoit la plus familiere, à laquelle il dit avec un visage fort ioyeux & riant : Pleut à Dieu, m’amie, eusse-ie aussi bonne part en vos bonnes graces que ie desire vous faire plaisir, & comme pour bõ respect, ie voudroy m’employer en chose qui vous fust agreable. La fille q. le cognoissoit bien, & s’estoit aperceue des œillades qu’il guettoit à sa maistresse, & comme tous les iours il faisoit la rõde à l’entour de leur logis, luy va dire : Et de quoy vo’ serviroit, seigneur Pandolphe, que d’avoir part en ma grace, qui suis une simple fille, sans moyẽ de pouvoir faire guere grãd chose pour un homme de vostre sorte ? Ah m’amie, dit le gentilhõme, ie sçay que vous gouvernez une deesse qui est celle où s’adressent mes devotiõs, que si vous voulez de tãt me favoriser que de soustenir ma cause devãt elle, & luy faire trouver bon mon service, ie m’asseure q. vous seule pourriez delivrer ce povre miẽ cœur languissant de la misere où il gist pour n’avoir le moyen de luy faire entẽdre ni cognoistre ma souffrãce, & le bon desir que i’ay de luy faire tres-humble service. Aidez moy dõc, s’il vous plaist, & m’obligez à vous recognoistre le biẽ que ie recevray de vous, qui vous iure & proteste de me monstrer si recognoissant que vous aurez occasion de dire que ie ne sçay pas seulement promettre, ains encore mieux effectuer, & qui suis tel & si rond en mes affaires que ie hay plus que mort toute dissimulation. La fille qui l’entendit à demi mot, faignant toutesfois de ne point entendre ce qu’il disoit, ny où il tẽdoit, luy dit : Ie ne sçay, Mons. qui est celle de q. vous parlez, & laquelle est si cruelle d’ainsi vous tourmẽter, & refuser l’alliãce d’un si beau gentilhõme q. vous : & vraie mẽt si ie la cognoissoy ie tascheroy de luy faire entendre son tort, & la raison q. vous avez de vous en plaindre, nõ pour respect d’aucune recompense, ains seulemẽt pour la compassion que i’ay de vous, & pour le dommage que ce seroit, s’il vous mesavenoit pour chose de si peu d’importance. Ie vous remercie bien hùblement, dit Pandolphe, & puis que vous me faite un si grand offre, q. de vouloir parler à celle, qui cause mon plaisir desplaisant, ce n’est autre que vostre maistresse, la beauté & bonnes graces de laquelle ont tellement gaigné mon cœur, & ont saisi mon ame de telle sorte, que si ie ne luy parle, si ie n’obtiens ce bien d’estre receu pour son serviteur, asseurez-vous de la fin de ma vie. Ah Mõsieur, dit-elle, pardõnez-moy si ie faux en ceci de promesse, car pour chose du mõde ie n’oseroy avoir ouvert la bouche pour luy en tenir le moindre propos q. ce soit : biẽ vous diray-ie que si vous luy escrivez, ie luy donneray la lettre, & apres cela ie feray tout ce qui sera en moy pour vostre allegeãce & pour l’induire à vous choisir pour amy, ayant bon besoin de tel soulas, veu le mari peu suffisant qu’elle a pour le contentement d’une si gaye damoiselle. Mais (dit Pandolphe) ie n’ay pas escrit, & vous passez outre : cõment auray-ie moyẽ de vous dõner mes lettres ? A cela dit elle, vous satisferay-ie. demain à ceste heure ie passeray ici ayant affaire chez une tante de madamoiselle, cependant ayez vostre cas prest, & ie vous promets de faire tout ce qui pourra servir pour vostre contentement, & fust-ce au pris de perdre la grace de ma maistresse.
Ceci dit, elle s’en alla, laissant Pandolphe, plein de souci & desperance sur les discours & desseins de la poursuite de son plaisir, & esperant quelque secours par le moyen de ceste-ci, qu’il sçavoit estre familiere sur toute autre avec sa dame. Vers laquelle dés aussi tost que la chambriere est arrivee, ne faillit de luy dire : Madamoiselle à grand peine devineriez vous qui est celuy qui vous presente ses humbles recõmandations. & comment le devineroy-ie, dit-elle, qui ne sçay de qui le soupçonner, si ce n’est de quelqu’un de mes parẽs, n’ayant point d’autre cognoissance aumoins qui puisse honestement prẽdre si grande hardiesse, que d’user de telle privauté, & trop grande familiarité. Ie ne sçay cõme vous l’entẽdez, replique la fille : si est-ce q. Pandolphe de Nero m’a fort coniurée & sollicitee de vous offrir ses hùbles recõmandations, disant qu’il vous est si serviteur qu’il n’y a chose si difficile, ni perilleuse où il ne s’employast, pourveue qu’il fust seur de gaigner vostre amour & demeurer perpetuellement vostre. La damois. chãgea de couleur à ceste fois, mõstrãt par un vermillõ, qui luy embellit la face, l’alteratiõ de son ame, oyant parler de celuy qui desia y estoit vivemẽt imprimé ; toutesfois tença elle la fille, d’avoir esté si hardie de parler avec le gentilhõme, mais ce fut avec une parole si peu colere, & un visage mõstrant tant de douceur, q. la chãbriere s’asseura q. Pandolphe ne perdroit pas sa peine poursuivant sa pointe, & usant de diligẽce en son affaire, pource qu’il faut battre le fer tandis qu’il est chaud, & que qui perd le tẽps en ce qui est dependant de la volonté des femmes, tard peut le recouvrer, tant l’inconstance de l’un & de l’autre symbolissent ensemble. Lendemain matin Pãdolphe ne faillit d’aller faire la ronde au lieu mesme où le iour precedent il avoit parlé avec sa pretendue messagere, laquelle ne feit aussi faute de son costé. ainsi s’estãs rencõtrez, Pandolphe luy donne la lettre, la priãt de se souvenir de luy, & luy servir d’advocat à l’endroit de sa maistresse : la fille la recevant luy respond, qu’encor que l’ambassade soit un peu fascheuse, si est-ce qu’elle la parfera en ayant fait la promesse : voire l’asseura de luy en rendre si bonne & plaisante response, qu’il auroit cause & iuste occasion de se louer de sa diligence. Ainsi l’amant s’en va se pourmener devãt le logis de sa dame, comme de coustume, & l’ayant veuë en fenestre la salua avec geste si piteux, qu’elle ne se peut garder, pour le resiouir, de luy rendre son salut, (ce qu’elle n’avoit encore fait) & ce avec un visage si ouvert & ioyeux, que Pandolphe s’en vint à sa maison aussi contẽt que qui l’eust fait seigneur de la terre du patrimoine de l’eglise. Ce pendant voici venir la chambriere, laquelle sans autre ceremonie ny harangue, presenta la lettre de Pãdolphe à la damoiselle, laquelle l’ouvrant sans s’enquerir d’où elle venoit, cõme se doutant du lieu duquel elle estoit partie, y trouva ce qui s’ensuit.
 Lettre de Pandolphe à sa dame.
Madamoiselle, si i’avois à faire avec quelque femme de peu d’esprit ; & de peu de consideration, à qui l’amour pour mon malheur m’eust captivé pour le plus grand tourment de mon ame, il faudroit qu’aussi ie taschasse de discourir selõ la rudesse du suiet à qui mon desastre m’auroit adressé : mais ayant posé mon espoir, assis ma pẽsee en la plus belle, courtoise & sage damoiselle de ce païs, ie n’ay autre souci que de la prier qu’il luy plaise iuger de moy, & prẽdre la peine de voir en ma perseverance, si ie merite d’estre aimé, & d’avoir pour recõpẽse le fruit tãt desiré pour le soulas de ceux qui aiment loyaument. Ie remercie l’Amour que l’obiet de vostre divine beauté ait tellement lancé les rayons de sa splendeur sur mon ame, que ce soit à vous à qui i’adresse mes vœuz, & face sacrifice de ma pensee, asseuré de la bonté si grande de vostre iugement, q. moy qui suis inegal à vostre perfection, seray egallé par vostre grace à icelle, haucé à cest heur, vous le iugeant ainsi par ma loyauté, & fidelle service, duquel ie vous fais present : & vous supplie par mesme moyen, ne desdaigner de tant ce vostre esclave q. ne preniez la peine de faire ceste consideratiõ sur luy pour l’espreuve de sa constance, & pour vous asseurer que celuy qui souhaitte vous servir à iamais est touché à la pierre des plus fermes que la terre porte, & est portãt en soy les marques d’une fidelité qui n’a & n’aura onc de semblable, pourveu qu’il vous plaise luy faire tant d’honneur que de l’accepter pour le plus humble de vos obeissans, & qui s’asseurant sur vostre honnesteté & courtoisie painte en la douceur de vostre visage, attẽdra la sentence qu’il vous plaira getter sur moy, soit pour mon soulas, soit pour ma ruine, qui n’ay affaire de la vie, si elle ne peut estre employee à vous servir, & soulas des maux que vous souffrez estant appariee autrement que vostre excellence ne merite. Me recommandant tres-humblement à vos bonnes graces.
Celuy qui vit de la seule souvenance de vous, qui soustenez sa vie, Pandolphe de Nero.
Et bien, dit la chambriere, ce gentilhõme vous escrit-il aussi hardimẽt ses affectiõs, cõme il les exprime, quand il me parle de l’amour qu’il vous porte & du desir qu’il a de vous obeir ? Vous estes une folle, respõd la damoiselle, de l’avoir escouté parler, car par ce moyen vous luy avez dõné hardiesse de passer outre & de m’escrire avec si peu de respect de mon ranc qu’il fait : iaçoit qu’il couloure bien gentiment son fait, & se rapporte du tout à mõ iugement & bonne volonté. Et veritablement il a quelque raison de le faire, car s’il estoit en ma puissance de le secourir, & qu’il fust amoureux ailleurs, où ie peusse moyẽner quelque chose qui servist pour son allegeance, ie me mettroy en tout devoir de luy faire plaisir. Ie suis d’advis (dit la fille) que vous ne faciez point largesse de ce qui vous est aussi necessaire qu’à femme de ceste cité, & ne dissimulez point tant ce qui est assez facile à iuger à ceux qui cognoissent la gentilesse de vostre naturel : & puis que Pandolphe se rẽd vostre, & vous soumet & sa vie & sa liberté, ne iugez si indiscretement que pour ne sçay quelle opinion legere de reputation, vous perdiez ce que vous souhaittez plus à gaigner & conserver, que la vie de celuy qui vous possede. Ha fine garse (dit l’amante) & qui eust iamais pense que vous fussiez si rusee que de prẽdre ainsi garde à mes gestes les plus secrets, pour iuger ainsi des desseins de mon ame ? Il est vray ce que tu dis, & si ie iuge de l’amour  de ce gentilhomme selon l’affection de mon cœur, ce sera à moy à le choisir pour mien, & à luy à me faire service, si service nous devons appeller la puissance que nous donnons à un amy sur nous, & les faveurs que nous leur faisons les egallans à nous, & les faisans la moitié de nous mesme. Mais il y a des obstacles qui m’empeschent, & des occasions qui impossibilitent presque ce que ie voudroy que fust facile pour mon contentement, & pour l’aise de celuy qui s’offre si volontairement à moy, qui desire ainsi mon accointance & souhaitte me servir, quoy que ce soit sans nul mieu merite : toutesfois m’amie ne faut-il faire semblant de ceste nostre deffaillance de cœur & peu de force d’esprit, à fin que les hommes ne se glorifient de la facilité de leur victoire, & que faisans peu de cõpte de nous, ils pensent que dés aussi tost que nous leur donnons quelque attainte de l’œil, nous ne soyons surprinses de desirs, & souhaitions leur accointance.
Ie veux bien que Pandolphe m’ayme, & prens plaisir en ses affections, & espere le recompenser un iour de ses travaux : mais il faut esprouver sa pacience & cognoistre sa fidelité, & en l’essay de sa constance luy faire sentir nostre deffense, & comme nous travaillons à forcer nostre esprit sur le desir mesme auquel nature nous conduit, à fin qu’il ne nous accuse de trop de facilité & inconstance. Et que diroit-il si ie luy accordoy sa requeste dés la premiere fois qu’il auroit escrit pour m’induire à suivre sa fantaisie ? Quelle opinion auroit-il sinon que ie suis une folle, & que le premier venu en porteroit facilement la victoire sur moy ne m’ayãt que legerement
Thesee pourquoy laissa Ariadne.
Paris ayma Helaine iusques à la fin.
assaillie ? Pourquoy pense tu que Thesee laissa Ariadne sur la roche, sinon d’autant que sans grand resistance elle succomba, & se rendit à celuy qui combatoit contre sa pudicité ? Au contraire Paris ayma Helaine iusqu’à la mort, pour ce qu’elle se feit longuement poursuivre, & quoy qu’elle aymast le Troyen, & souhaitast de luy complaire, si est-ce qu’il fallut qu’il usast de force pour en iouyr, ie dis de force volontaire, & telle où la forcee ne souffroit rien qui ne luy fust un plaisir indicible.
Aussi m’amie i’ay deliberé de dissimuler un peu ce que ie pense, & faire sentir à l’amant q. tant plus une femme a de grandeur en soy, de tant elle se doit de gouverner avec plus de modestie & respect du ranc qu’elle tient. Il est vray que ie
serois bien marrie de le perdre, & qu’il pensast que ie luy fusse si desdaigneuse que de le mespriser, & refuser de luy faire quelque honneste courtoisie : & pource, m’amye, c’est à toy d’aviser à cecy, & le traiter selon ta sagesse, mesurant le temps, non selon l’affection de l’amant, mais eu esgard à mon ranc & reputatiõ, & au moien que tu vois que i’ay de faire autrement, & de favoriser & à on desir & à ce qu’il souhaite. S’il te parle, tu es asses fine, à ce que ie peux voir, pour luy donner de gentiles cassades sãs toutesfois l’esloigner de moy & qãd il sera temps, ie t’asseure de le satisfaire de telle façon, qu’il en sera content. Et quoy madamoiselle, (dit la fille) de quoy servent ces delays & dissimulatiõs ? si vous avez deliberé d’aymer ce gẽtilhomme ; si vous desirez de luy gratifier, ne vaut-il pas autant à present que d’icy à un long temps que peut estre vous aurez changé d’opinion, ou qu’il se faschera de souffrir si lõguemẽt sans aucune esperãce ?
Et que sçavez vous quel accident peut advenir cepẽdant, qui empeschera vos desseins lors que vous serez plus touchee de l’Amour de cestuy-cy, & qu’il ne vous sera loisible de vous en retirer qu’avec grand regret et fascherie ? Il ne sçauroit avoir meilleure opinion non plus d’icy à deux moys que si dés ceste heure vous luy accordiez ce qu’il demande : & quand bien il devroit vous mespriser pour vous abãdõner, qui l’empeschera de faire le semblable encor qu’il ayt esté long tẽps à la poursuite, veu qu’il n’est pas si sot qu’il ne sçache bien de quel pied marchent les femmes, & quelles sont leurs dissimulations, ruses, & diverses fantasies ? Et ne faut se fonder sur l’exemple des anciens, d’autant que nos mœurs sont du tout differẽtes, & que la finesse de ce siecle emporte plus que de iuste pris la sottise de ce tẽps qu’on faisoit l’Amour à credit, & que les bergeres estoyent apariees avec les princes. Quãd la damoiselle ouyt ainsi parler sa servãte, elle s’esbahit où elle avoit apris ce langage, & cogneut pour lors q. ce siecle pour vray estoit la vraye eschole de corruption &
Ce siecle est l’eschole de corruption. finesse : toutesfois dit elle, que quãd elle devoit perdre & vie & plaisir, qu’elle ne donneroit si tost audience ni faveur à celuy, qui devoit se contenter qu’avec si bõ visage elle recevoit & ses lettres & ses ambassades. D’autre part Pandolphe qui ne sçavoit l’heure qu’il pourroit parler à son trucheman pour entendre les nouvelles de sa mort ou de sa vie, estant en sa maison se mit à discourir sur les occurences de
l’Amour, & varieté des humeurs des femmes, non qu’il s’amusast sur l’inconstance & ruse naturelle de ce sexe, cõme celuy qui n’en vouloit rien croire, & q. se chatouilloit pour se faire rire, maintenant les femmes pour l’Animal le plus parfait en la nature des choses : & pour ceste cause il escrivit quelques vers Italiens, que i’ay tasché de mettre en nostre langue, desquels telle estoit la substance.
La mere commune du corps
Qui cause, tient, & vinifie
Les effaits, & les saints accords
Qui sont soustiens de nostre vie,
A elle onques produit ni fait
Rien qui de soy soit imparfait ?
Elle n’a en soy rien muable,
Rien qui n’aye en soy fermeté,
Son estat est constant & stable,
Et son cours plain d’intégrité :
Et tant sa main a de droiture
Qu’ell’ ne fait rien qu’avec mesure.
De sa main la femme sortist
Comme chef d’œuvre tresinsigne
Elle la dressa & parfeist
Sur tous autres animaux digne,
Et en ce corps beau & divers
La forme meit de l’univers :
Mais quelle forme que celeste ?
Quel regard sinon gracieux ?
Mais quel œil pour dire le reste
Sinon celuy qui luyt és cieux ?
Quelle vigueur & quelle force
Que celle qui les dieux efforce ?
D’Amour la femme est seule guide
En elle seule il a vigueur,
En la femme son feu reside,
Son arc, sa torche, & son ardeur :
C’est là où Cupidon s’esgaie,
Et d’où avant nos cœurs effraie.
Les tonnerres feu vomissans
Qui consument nostre pensee.
Les esclairs, les feux reluisans,
Et mainte sagette elancee
Sur nos cœurs ne sont que le trait
De ce corps simple & tout parfait.
C’est l’œil de la femme courtoise
L’estoille propre aux voiageurs.
C’est la paix, qui abat la noise
Des combatans & guerroyeurs,
Et la parolle qui ruine
Tout fer, tout feu, toute machine.
Les enfers ne peuvent nier
Ceste divine resistance :
Le ciel ne sçait y obvier,
La terre y fait obeissance :
Les Cœurs s’amollissent soudain
Qu’ils sentent ceste heureuse faim,
Ceste faim, qui iouyr desire
De la cause de tel attrait,
Et qui sans onc cesser aspire,
A rendre son bien imparfait :
Car ce bien ne sçait on parfaire
Si la femme à nos cœurs n’esclaire.
La femme est l’ornement des cieux,
La cause du bien de la terre,
La femme c’est mon bien, mon mieux,
Ma fiere paix, ma douce guerre :
La femme mon ame nourrist,
Et d’elle se paist mon esprit.
Allez ennemis en arriere
Qui ne sçavez la grand valeur
De ma belle & gente guerriere,
De ma deesse mon honneur,
Ce n’est à vous à qui s’adresse
L’image saint de ma deesse.
C’est à mon cœur qui bien cognoist
Le trait, le pourfil de sa face,
Qui sçait son nom, & qui la voit,
Et pretend d’acquerir sa grace :
Qui sçait sa valeur, sa beauté,
En cognoissant ma loyauté.
Et toy ma maistresse tresbelle
Ornement de mon univers,
Fais qu’onques tu ne sois cruelle
A moy, à mes dessains divers :
Regarde si ce mien merite
N’est sur tout devoir comme eslite.
Ie presente à tes pieds mon cœur,
Pour recevoir de toy ma vie,
Ie fais le tien sur moy vaincueur,
Et n’auray iamais autr envis
Sinon que de mourir en toy,
Ou bien que tu vives en moy.
Qu’un mesme tombeau nous enserre
Iouissant de nos communs os,
Que mesme paix, que mesme guerre,
Mesme travail, mesme repos
Soyent la fin de ton allegresse,
Et le terme de ma lyesse.
Que le ciel en une mesme heure
Prenne les esprits de nous deux,
Qu’un mesme plaisir nous bienheure
Et nous rende au ciel plus heureux
Que lors que la terre nous presse
De soupçons, ennuys & detresse.
O deesse mon seul plaisir,
O le soustien de mon ame,
C’est à toy que ce mien desir
S’envole, & qui en toy s’enflame :
Reçois ce desir, reçois moy,
Accepte mon cœur & ma foy.
Un iour ou deux apres que Pandolphe eust fait ces vers, comme il se pourmenast par ville, voicy que fortuitement il rencontre sa maistresse, laquelle ayant saluee, elle ne faillit de luy en rendre la pareille courtoisie, & luy l’acostant fort humblement elle accepta aussi gracieusement sa compaignie, comme il se presenta de bõne grace, & tindrent plusieurs propos ioyeux ensemble, & allerent si avant sur le point de l’Amour, qu’elle luy ayant parlé de la lettre qu’il luy avoit envoyee se hazarda de luy requerir pardon, & ensemble de penser que le trop d’Amour le tenant saisy, l’avoit contraint de mettre hors le plus de ce qu’il attendoit pour son allegeance, la priãt de voir sa constance, & iuger de son integrité : & qu’au reste elle en trouveroit bien de mieux disans, mais de pl. loyaux elle n’en recognoistroit de sa vie, & que s’il en sçavoit un qui en voulust porter la gloire, il le combatroit à outrance pour luy faire perdre ce titre, la supliant luy faire tant de bien que de luy donner lieu & temps qu’il peuit parler plus privement avec elle, pour luy faire mieux entendre ce qu’il ne pouvoit & n’osoit luy discourir ainsi qu’il voudroit, ni avec la preuve si evidente que s’ils estoyent en lieu plus esloigné de tesmoins.
La damoiselle qui eust bien voulu luy parler plus longuement & à loisir, ne luy tint pas grand langaige, car elle approchoit d’une maison où elle alloit disner : mais en luy donnant congé elle luy dit tout bas, qu’elle luy feroit entendre son vouloir par sa fidelle messagere, & qu’au reste il se contentast en ce qu’il estoit autant aymé que gentilhomme de Romaigne. Ce mot donna tant de ioye au cœur de Pandolphe, qu’estant en son logis il ne sçavoit où s’arrester, n’estant sa maison, cõme il luy sembloit, asses soffisante pour tenir ses pensees, ni capable de la ioye & contentement qu’il avoit en son ame d’avoir ouy une sentẽce si plaisante que l’arrest de son repos & aise avenir. Aussi luy fut son plaisir acreu peu de iours apres que la fille servante luy vint porter la nouvelle d’un commandemẽt de sa dame qui vouloit qu’il la vint trouver tout sur l’heure que son mary n’y estoit point, & qu’il avoit beau loisir de luy dire tout ce qu’il auroit sur le cœur. Pource sans penser à peril aucù, ni au naturel ombrageux des hommes de sa natiõ il s’en va voir sa dame qui l’attẽdoit en aussi bonne devotion, comme il faisoit de bõ cœur & gaillardement le voiage, qui fut cause que dés aussi tost qu’il est entré pares mile reverances reciproques, & propos qui ne servent de rien à propos, à cause que ie n’ay deliberé de poursuivre que la folle issue de ces Amours, ils entrerent en chambre, où Pandolphe descouvrit à sa maistresse hardiment & sans ceremonies ce qu’il ne pouvoit luy monstrer ny declarer les iours precedans qu’il l’avoit trouvee en rue.
Car il luy aprist, quelque resistãce qu’elle feist, & quoy qu’elle se faignist fort marrie de la trop grande privauté & temerité de Pãdolphe, de cõbien il surmontoit le vieillard en gaillardise, & quel moien il avoit de la mieux repaistre que le bõ homme de mary n’avoit l’adresse de seulemẽt la leurrer, tellement qu’avant qu’il tirast son oiseau de dessus le poing, & le remist en perche, elle, fut cõtrainte de luy donner le los & avantage sur son premier fauconnier, le priant qu’ils s’entrevissent souvent, & qu’elle n’auroit plaisir ni aise desormais en le voyant, & iouissant de ses plaisantes caresses.
Elle donc affriandee à ce morceau plus delicat, & de meilleur goûst que celuy de son mary, commança à maudire sa fortune qu’elle fust venue à ce desastre que d’avoir iamais espousé un mary veilliard, & qu’elle ne s’estonnoit plus s’il estoit ialoux, puis que son mal procedoit de sa defaillance n’ayant dequoy en luy pour suffire à la
Faute de forces cause ialousie. gaillardise de sa femme, tenant pour tout asseuré qu’homme quelconque ne se sçavoit coiffer de ialousie s’il estoit capable de soy mesme, & pouvoit fournir à l’appointement de celle qui estoit sous sa charge : tellement que l’appetit desordonné de ceste femme mit plusieurs fois Pandolphe en danger d’y perdre la vie.
Ils iouirent assez paisiblement de leurs amours l’espace de deux ans sans que iamais le mary s’en aperceust, & peu de ceux de la maison s’en doutoyent encor, ou s’il y avoit quelcun qui le soupçonnast, si estce qu’il n’eust osé en tenir propos, sçachant l’amitié du mary à l’endroit de sa femme, & que presque il leur eust esté impossible de l’y faire surprendre tant accortement la fille qui faisoit la ronde le guettoit hors la maison par la voye du iardin, & le faisoit sauver sans aucun danger.
Mais fortune qui se saschoit d’un si lõg aise, & voyant que tant plus la iouissance leur dõnoit de plaisir, de tãt aussi l’amour en devenoit plus grand et vehemẽt, proposa de leur rompre ce contẽtement : Car la damoiselle devint si malade, & affoiblie, qu’en peu de temps elle fut du tout abandonnée des medecins, quoy que le mary eust envoyé querir les plus doctes, & experts de l’université de Boloigne, lesquels voyants que c’estoit en vain qu’on taschoit d’y remedier, cõseillerẽt au mary du luy faire pẽser de son ame : car quãt au corps il n’y avoit moyen humain qui peust y pourvoir. que si elle eschapoit, ce seroit la ieunesse qui la garentiroit en ce que la medecine n’auroit peu, ny pouvoit satisfaire. Des que Pandolphe entẽd parler de ce danger de sa dame, & comme les medecins l’avoyent abandonnée, il en fut iusque au desespoir, & tenant pour tout asseuré, que si dame finissoit par cette maladie, il seroit impossible qu’il peust demeurer en vie, tãt extreme estoit celle amitié qui les tenoit liez ensemble : Et se plaignoit de tel desastre, accusant la mesme nature d’ainsi deffaire ce qu’elle avoit produit, & mesme sur la fleur de l’aage ; & en la saison où sa beauté mõstroit le plus de sa perfectiõ : s’aigrissoit cõtre les astres, qui cruellement influoyent sur ceux qui meritoyent un plus doux, & aimable traitement qu’une separation si rude & mal plaisante : & chargeoit les medecins de bestise, & ignorance, qui sçavoyent bien guerir quelque vieillard desia cassé, & ne prouffitant rien en ce monde, là où leur sçavoir estoit sans effort pour le rachapt de la vie d’une si belle dame : Il s’asprissoit sur les drogues, & simples qui en la main d’une enchanteresse, & sorciere, faisoyent de si grandes, & admirables operatiõs, là où pour le salut de ceste damoiselle il sembloit que le Ciel, la terre, les hommes, les plãtes, & toute la nature de l’univers eussent cõspiré pour la deffaire. Et Dieu sçait s’il espargnoit l’Amour, niant qu’il fust Dieu ; ou qu’il eust en soy quelque puissance, puis que celle qui luy estoit si affectionnée, & qui l’honoroit en tout ce qu’elle pouvoit, n’estoit en rien par luy secourue : crioit contre la cruauté & peu de iugement de la mort, laquelle espargnãt un tas de vieilles bigottes, qui ne servent que de charge à la terre, & d’obscurcissemẽt à la carté du Soleil ; s’efforçoit de ravir au monde une de ses plus luisantes clartez, & l’ornement de toute la cité de Rimini, laquelle il disoit demeurer solitaire perdant ainsi la perfectiõ de ce qui peut estre accomply en ce mõde, & mille autre folies propres à un amant sans raison. Puis trouvant la servante, tesmoin de ses larcins d’Amour, la pria tout esplouré de saluer de sa part la damoiselle, & la prier que pour l’amour de luy  elle prist courage, & taschast de se renforcer : qu’il estoit marry tellement de son mal, que s’il sçavoit q. par l’effusiõ de son sang elle peust recouvrer santé, il ne l’espargneroit point, & fust-ce au prix de sa vie. La servante faisant ce raport à sa maistresse luy feit un singulier plaisir, comme celle qui n’oyoit iamais parler de son Pandolphe, sans qu’elle ne receust un singulier contentement, comme celuy qu’elle aimoit plus que sa vie : & pource elle dit à la fille, que le mourir luy seroit plus doux, & l’angoisse plus suportable, si avãt de finir elle avoit ce bien que de pouvoir parler à son amy, & luy dire le dernier à Dieu pour luy encharger la memoire de l’amitié qu’ils avoyẽt eu ensemble. Mais la folle, & insensée qu’elle estoit tõba en ceste frenaisie, qu’apres qu’elle seroit morte une autre dame iouiroit de son Pandolphe, ce qui luy causoit plus de tourment que la mort mesme : & pour-ce pourpensoit elle les moiens comme il seroit possible que tous deux mourussent ensemble ayãs une mort commune, & mesme sepulture, tout ainsi que vivants ils n’avoyent eu qu’un cœur, & desir, & le plaisir qui les tenoit unis en ceste liaison si agreable. Voyez en quel sot aveuglement la rage d’Amour l’avoit abismée, qu’au lieu de penser en Dieu, & de disposer de sa conscience, ainsi que doit faire le bon chrestien, elle machine la mort de celuy qu’elle aymoit plus que soy mesme. O iugement perverty, ie ne dis pas seulement de ce sexe, mais de ceux qui contre les loix de Dieu, & droit naturel mesme s’oublient à s’attaquer à partie autre que celle qui leur est propre ! Ceste mal-heureuse accablée de maladie, voisine du passage espouvantable de la mort, tant s’en faut que se repente de son adultere, que se plaisant en iceluy, veut voir son paillard pour le plaisir qu’elle a en sa presence, & sentant que ses forces luy manquent, elle tasche d’adiouster un meurtre abhominable pour l’accroist de sa premiere faute. Elle encharge donc à sa chãbriere fidelle secretaire de ses paillardises, qu’elle face venir Pãdolphe, celle nuit mesme qu’elle mourut esperãt de luy iouer le tour q. vous orrez à present. La fille luy obeit, & va vers l’amant, qui faisoit de chasteaux en l’air, & se tourmentoit pour la perte de celle qui l’aimoit tant
Charon naucher saint des enfers. qu’elle le vouloit pour amy & compaignõ aussi biẽ sur le fleuve où Charon est maniant la rame, comme il l’avoit esté dans la chambre du mary, luy plantãt en son absence le croissant de cocuage. Le sot amant y va sans adviser que telle veuë luy seroit plus nuisible q. profitable, & fust introduit par son ancienne guide, qui le feit attendre en un petit cabinet esloigné de la chambre de la paciente, iusqu’à tant que
le mary s’en fust allé qui parloit avec elle. La damoiselle malade, quoy que sentist à bõn esciẽt defaillir ses forces, et cogneust qu’elle ne sçauroit guere vivre d’avantage, si est-ce qu’elle pria son mary de se retirer (car il ne couchoit plus en sa chambre) veu qu’elle vouloit reposer, & ne demandoit personne que sa chambriere en sa compaignie. Le mary qui luy voit l’œil assez bon, & la parolle ferme, & sans begueyemẽt eust quel que espoir de son ameliorement, & pource se retira, & dit à la fille à part, qu’elle l’appellast si rien de nouveau survenoit à sa maistresse. Le mary n’est sorty qu’incontinẽt l’amy n’entre, & la porte close, comme il est au lit de sa dame ce ne sont que baisers, embrassemens, larmes, & mille parolles pleines d’affections, & amourachements, tellement qu’à les voir, on eust iugé que ceste folle fust sans aucune douleur, & que le sot amant eust perdu la parolle tant il prenoit de plaisir à accoller, & baiser celle qui n’avoit plus qu’un peu d’air qui soustenoit sa vie. Laquelle ayant fait pareilles & plus grãdes caresses à son amant, en fin tirant un grand soupir du profond de son estomach resentant desia les angoisses de la mort qui la venoyent assaillir, elle parla à son amy en ceste sorte : Ah pandolphe ma chere vie, & le seul desir de mon ame, & regret de mon cœur, n’es tu pas marry de voir ta grand amye en un si piteux estat qu’il faille qu’elle meure ainsi sur le commancement de la fleur de sõ aage ? Ne te sera-il pas un grãd creve-cœur, & passion vehemente de ne plus pouvoir venir icy pour le soulagement de ton alteration d’Amour, & pour voir ta chere maistresse ? Ah mon amy, ie ne sçay comme tu prendras ceste separation, mais quant à moy, c’est le plus grand de mes soucys, & la douleur qui plus me tourmente, non de laisser le monde, mais bien celuy que i’ayme plus que moy-mesme, & auquel ie ne puis rien laisser que la memoire de mon amitié. Comment (dit Pandolphe) ma douce dame, & le seul plaisir de ma vie, doutez vous de l’integrité, & constance de l’Amour de vostre serviteur ? Si ie pensoy que ma vie, voire mille (si tãt i en avoy) fust suffisante pour le rachapt de la vostre, asseurez vous que ie ne l’espagneroy non plus que mes desirs ont esté employez à vous aymer autãt loyaument que iamais dame fut servye, ny aymée de gentilhõme. Et ne sçay quel seroit l’estat de ma vie s’il advenoit (ce q. Dieu ne permette) que la mort outrageuse osast par ceste maladie couper le fil de vostre vie bien-heureuse, veu que le seul pensement de ce deffaut aneantit les forces de mon ame. Mais là Dieu mercy vous n’estes point si attenuée, ny tant au bas qu’il faille desesperer de vostre santé : vous estes ieune, & forte, & ne faut q. se consoler, & prendre bõ cœur, car i’espere en Dieu que vous eschaperez de ce peril, & aurons ancore le moien de nous entrevoir plus que iamais. Ah Pandolphe mon amy, dit-elle, c’est fait de ma vie, laquelle ne tient plus qu’à un filet, & le peu qui me reste d’esprit & force, est si foible, & attenué que ie sens le default qui m’avoisine estre tel, qu’à grand peine seray-ie en vie au soleil levant, tant ie sens les esprits vitaux me defaillir, & la vigueur de mon sang qui s’escoule, tout ainsi que la neige à l’ardeur du soleil. Et Dieu sçait que le plus grand regret que i’ay de mourir ne gist sinõ q. ie m’en vay sans toy, & qu’une autre iouira de ce gage precieux, que ie pensoy seul reservé pour moy, qui seule en estoy digne pour la parfaite amitié que ie te porte, laquelle ne peut recevoir aucune comparaison. A tout le moins si ie pouvoy tãt faire qu’en un mesme momẽt noz esprits laissassent ces corps au mõde, à fin que tout ainsi qu’ils ont esté unis en vivant, ils eussent un commun tombeau & mesme sepulture, i’en mourroy pl’contente ayant encor ta compaignie vagant ioyeusemẽt avec toy aux champs Elysées. Pandolphe estonné de ceste harangue, & voyant que c’estoit l’apprehension de la mort qui luy faisoit tenir ce langage, eust grand compassion de son affoiblissemẽt, & taschoit par tout moien de la consoler, & luy donner courage, luy mettant tousiour en avant l’espoir de sa convalescẽce, quoy que pour vray il cogneust, qu’elle n’estoit pour guere plus lõguemẽt vivre. Comme ces amants estoyent sur le plus fort de leurs propos, voicy le mary, qui par le raport des medecins sçavoit que sa femme seroit pour passer de ce siecle sur la my-nuit, qui se leva & appellant ses gẽs pour avoir clarté feit que la fille estãt au guet advertit Pãdolphe, lequel s’en voulut aller par la voye accoustumée, mais la damoiselle le retint, & le prie de se cacher en la chambre en son cachot ordinaire, qui estoit le coffre qui se fermoit de soy-mesme & duquel avons parlé par cy-devant, à fin que le mary retiré, elle peust encor deviser quelque temps avec luy : à quoy le mal-heureux amãt obéit, comme celuy qui ne se fut iamais fasché en la cõpaignie de sa maistresse, & qui aussi ne se fust onc douté de la rage de celle qu’il estimoit sa vraye, & parfaite amye : & ainsi il entra dãs le coffre, lequel se ferma tout aussi tost. Le mary vient ayant desia entendu de la servante cõme la dame avoit quelque peu reposé, de quoy le bon homme concevoit quelque bonne esperance, laquelle il perdit bien tost apres : Car estãt pres de sa femme & cõfortãt comme celle qui estoit pour vivre encor longuement, luy dit qu’il ne failloit plus parler de sa vie, veu le peu de force qu’elle sentoit en elle, au reste pria le mary qu’il feist sortir tout le mõde de la chambre, & qu’elle avoit quelque cas de secret à luy dire : ce qui fut fait, car la fauce femelle ne vouloit point que la chãbriere entendist le tour qu’elle pretendoit iouer à son Pandolphe. Elle s’adresse donc à son mary usant de tel ou semblable lãgage :
Hipocrisie de la damoiselle allant mourir. Monsieur, & cher espoux, ie suis, comme vous pouvez voir, cõduite au dernier point, & terme de ma vie, auquel faut que chascun parviẽne ou tost, ou tard, d’autant qu’aucun n’a ce privilege de Dieu d’estre exempté de la servitude à laquelle le peché du premier hõme no’ a trestous acheminez. Le peu de temps que i’ay esté avec vous m’a fait cognoistre vostre singuliere affection, & amitié envers moy, & cõme doucement, & charitablement vous vous estes mis en devoir de me complaire en
toutes choses, de sorte que iamais de chose que ie vous aye requis ie ne m’en suis veuë refusée ny escõduire. Ceste courtoisie precedente me fait esperer Monsieur, & cher amy, qu’à present que ie suis sur mõ depart ie iouirai en vostre endroit de pareille faveur & grace. Qui est cause qu’avec plus grand hardiesse & asseurãce ie vous supplie m’ottroyer un don de peu de consequence, & de grand contentemẽt pour moy, & de quoy vous m’en donnerez la foy & promesse tout presemment, à fin que plus ioyeuse, & contente, ie m’en aille en l’autre monde satisfaite de la derniere courtoisie de mon mary, qui vivant m’a tant cherie, & favorisée. Le bon hõme qui pour vray l’aimoit plus que la folle ne meritoit d’amour d’un tant honeste gentilhõme, luy dit : Ie vous prie m’amye ostez de vostre fantaisie ces opinions de mort, car i’espere que vous n’aurez en cecy que le mal : toutesfois à fin que vous ne pensez point que ie sois autre que vostre bon, & loyal espoux, ie vous iure ma foy qu’il n’y a chose qui soit en ma puissance que ie ne face pour vous, & vous octroye dés à present ce dequoy me voulez faire requeste, vous iurant de vous gratifier en tout, & vous garder inviolablement la foy promise, & y fallust-il employer mõ sang, q. ie n’espargneroy point pour rachepter vostre vie. Ie vous mercie bien humblement, dit-elle, & de mesme vous suplie aussi de bon cœur, comme volontairemẽt ie souffre la mort qui m’est voisine, ayant obtenu si facilemẽt ma requeste, que moy decedée vous faciez enterrer avecq’moy ce coffre qui est devant vous, sans voir, ny vous enquerir plus outre de ce qui est dedans, qui ne vous serviroit point de grand chose cõme n’y ayant pas la valeur de dix florins, qui seroit cas de peu d’importãce pour vous, & le laissant ainsi causerez que ie mourray avec autant d’aise, que si vivãt vous m’aviez fait octroy de quelque riche ioyau, & thresor precieux. Le mary, qui à son advis ne pouvoit perdre en cela grãd chose du sien, pẽsant que c’estoyent quelques abillemens, & petits fatras que superstitieusement elle gardoit pour sa sepulture, luy promit & iura aussi facilement, comme de bon cœur il aimoit sa femme, & luy eust gratifié, en plus grand chose, & comme fidelement elle decedée il luy tint sa promesse. Ie vous laisse penser en quel estat estoit le miserable Pandolphe oyant un arrest si cruel sur sa vie, & salut, car il avoit entendu tout ce qui s’estoit passé entre le mary, & la femme : devinez quelle estoit sa repẽtance, d’estre ainsi venu à la suasion d’une femme hors de raison, & d’avoir obey à sa resverie luy ayãt desia ouy tenir des propos de sa deffaite, & sçachant combien elle souhaitoit leur union aussi bien en la mort que durant sa vie. Ah, disoit le miserable captif, & qui est l’homme qui sçauroit concevoir en son ame la malice, & folie enragée de ce sexe le plus irraisonnable que le mesme default de la raison ? Qui penseroit iamais qu’une brutalité si grande se trouvast au cœur d’une femme que de poursuyvre à mort celuy qui n’a iamais commis offense si ce n’est en servãt trop loyaument ? O que bienheureux sont ceux qui dressent si bien leur affectiõ que
d’aymer quelque femme sage (s’il est possible que sagesse loge en chose si imparfaite que la femme) à fin de n’experimenter point un danger plein de repentance tel que celuy où ie voy que ma vie est precipitée.
O fallacieux esprit des femmes, ô cœur plein de venin, & sans amitié quelconque ! Est-ce le gueldon de ma loyauté, & le salaire de ma fidelle perseverãce à bien aymer, que la mort si miserable qu’il faille que tout vif ie meure, & qu’accõpaignãt au cercueil le corps de ceste folle ; ie meure parmy la puanteur, & les vers qui sont dans
Il est difficile que sagesse loge en l’esprit d’une femme.
 Aymer c’est se brutaliser. les sepulchres saisy d’estonnement, frayeur, & desespoir ? Ah loyaux amants qui vous abestissez en l’obeissance de ces cruelles & inconstantes furies, si iamais vous avez cognoissance de mon desastre, & que mon mal-heur vous soit recité, ne
pleurez point pour mon infortune, ny ne vous esmouvez pour me voir ainsi trompé mais accusez ma simplicité, qui me suis fié en un animal sans raison, sens ny discretion, & à la mesme figure, & effait de l’ingratitude. Helas si toutes les femmes sont semblables à ceste mienne cruelle amye, si les humeurs en sont pareilles, que malheureuse est la condition des hõmes, puis qu’il faut qu’ils vivent en la compaignie d’un animal pire & plus dangereux, que ceux qui furieux, & apetans le sang, courent par les deserts de Lybie. Helas mon Dieu ! c’est mon peché qui m’a conduit icy, où il faut que i’en porte la penitence : mais ie te prie, ou me delivrer sans le deshonneur de ceste femme, & peril de moy-mesme, ou donne moy la force, & patiẽce pour endurer constamment la mort qui m’est presente, & laquelle sans ta grace ie ne sçaurois eviter. Ceste folle ayant obtenu de son mary ce qu’elle pretendoit, s’asseura que son Pandolphe luy tiendroit bonne compaignie à la mort, soit qu’il ne dist mot, car il seroit porté en terre avec elle, ou soit qu’il se descouvrit, d’autant que se manifestant il ne se pouvoit faire, qu’il ne fust taillé en pieces par son mary, & sa famille : & ainsi il falloit mourir ou par glaive, ou suffoqué dans le coffre, encore qu’il y eust un lieu qui faisoit evaporer l’haleine, & respirement de ce pauvre mort vivãt. Bien tost apres trespassa ceste damoiselle sans guere grand soucy de son ame, comme celle qui iamais n’avoit eu soing que des plaisirs de son corps : le cry se leve grand en la maison, les parents arrivent de tous costez pour cõsoler le mary, qui s’affligeoit pour la perte de celle qu’il devoit hayr plus que la mort mesme. On veut visiter le coffre de Pandolphe : mais le mary ne le voulut onques souffrir, disant qu’il aimeroit mieux mourir que rompre sa foy à celle qu’il avoit eu si chere tandis qu’elle vivoit, & de laquelle il ne perdroit à iamais la memoire. L’endemain sur le tard on dresse l’apareil des funerailles, & est porté avec grand pompe le corps
S. Catalde Eglise à Rimini. en l’Eglise saint Catalde qui est le convent des freres prescheurs. Quand Pandolphe se sentit enlever comme un corps saint, & ouyt chanter les suffrages, & oraisons funebres sur soy, cõme s’il fust trespassé, eust un effroy si grãd, qu’à peine qu’il ne
trespassast de ce saisissement : & fut deux ou trois fois sur le point de crier, & de se manifester, mais pẽsant qu’aussi bien estoit-il mort s’il en usoit ainsi, il se proposa d’endurer sa ruine, à fin aussi de ne diffamer point celle que tout le monde avoit en opiniõ de fort femme de biẽ, & ce vaincu encor de l’extreme amour qu’il luy portoit toute morte qu’il la sentoit estre, ne faisant plus autre estat de sa vie, sinon qu’il prioit Dieu luy vouloir pardõner ses fautes, & prendre en gré sa repentance, puis que le moien luy manquoit de faire mieux. Cependant qu’on chãte dans l’Eglise les suffrages acoustumez sur le corps de la deffunte, on met le coffre en un coin du tõbeau qui estoit fort spacieux, & peu apres le corps fut mis en sepulture, & la pierre roulée dessus sans qu’on la cimẽtast pour-ce que desia il estoit nuit, & qu’on c’attendoit d’acoustrer le tout le lendemain. Retiré que chascun est, Pandolphe qui n’avoit bougé d’un lieu despuis qu’il entra en son cabinet, cõmença à remuer pour mourir mieux à son aise, & trouva se remuant certains drapeaux pleins de ioyaux, mais ce n’estoit pas là qu’estoit son cœur, ayant de plus grãdes choses à faire que de penser aux richesses de ce monde, ny à desir aucun de ce qui est sur la terre, ne faisant plus compte de riẽ que de mourir en telle destresse, cõme celuy qui sentoit desia l’air qui s’espaississoit en luy à cause de l’humeur grossier, & corrompu du sepulchre, où s’il eust demeuré guere d’avantage c’est sans doute qu’il y eust finy sa vie. Mais Dieu plus soigneux du salut de ce peu sage gentilhomme, qu’il n’avoit esté luy-mesme prevoyãt pour sa vie, luy ouvrit le moiẽ pour se sauver, & eschaper d’un peril si evident. Car un neveu du mary de la trespassée ayãt entẽdu par la servante
secretaire des amoureux, comme dans le coffre estoyent encloz les ioyaux plus precieux de la damoiselle, s’en y alla sur la my-nuit, avant que les moynes se levassent pour aller à matines, accompaigné de deux ses compaignons à qui il communiqua l’affaire, & entrez dans le convent vindrent à sa sepulture, où levãts la pierre, feirent si bien avec leurs outils, & engins, que le coffre du thresor fut ouvert. Moyẽ par lequel Pãdolphe eschapa. 
Mais ainsi qu’ils pensoyent passer outre, & visiter ce qui estoit dedans, voicy Pandolphe qui usant de la fortune presente se leve, & sort du coffre avec un cry si espouvantable & enroué, que les autres pensans que ce fust un diable, quittans & thresor & Eglise s’en fuirent le plus vistement qu’il leur fut possible, leur estant tousiour advis d’avoir un esprit malin à la queuë. Pandolphe ioyeux de sa delivrance, & asseuré comme celuy qui desia avoit chassé toute peur de son ame, sort du tõbeau, & allumant une torche qu’il trouva en la chapelle de son repos, voulut voir le corps de sa dame, à laquelle il se plaignit comme si elle feust esté en vie l’accusant de trop d’Amour & de ialousie, & que ce n’estoit le moien de l’avoir avec elle que de le faire mourir, d’autant qu’en sa vie elle y avoit plus d’asseurance de loyauté, que de memoire apres sa mort, luy promettant de l’imprimer si bien en son ame qu’à iamais la memoire y demeureroit emprainte. Puis recognoissant sa niaiserie, il accusoit sa simplicité de s’arrester en lieu où il avoit si peu de contentement, & pres le corps de celle, laquelle mourant l’avoit si peu respecté que de l’exposer, & à la furie de ses parẽts, s’ils eussent ouvert le coffre, & à la mort mesme la plus miserable que
iamais tyran sçeut excogiter, le voulant faire semblable aux sept dormãs avãt que l’heure de son sommeil fust aprochée. A ceste cause laissant le corps, il se mist à visiter son siege, & chambre de son exille, où il trouva force bagues, & ioyaux de Les sept dormans.
valeur inestimable, & quelques chesnes d’or de s’amye avec une fort bonne somme de deniers, qui luy feit penser que la convoitise d’avoir ce thresor avoit causé sa delivrance : pour-ce il prist tout, & sortant de l’Eglise s’en alla par les iardins du monastere en sa maison pour soulager sa misere passée. Toutesfois avant que sortir de l’Eglise il remit la pierre de la tõbe en son premier estat, & loua Dieu de ce que par sa sainte grace l’avoit delivré du plus grand danger où il se trouvast de sa vie, & estant chez soy il se tint quelque temps enfermé estonné encor de ce qui luy estoit advenu, & tant plus il y pensoit, & moins luy entroit-il en fantasie de iamais se fier en femme, puis qu’une si grande desloyauté s’estoit descouverte en celle qui faignoit de l’aymer sur toute chose, & laquelle toutesfois en mourant n’avoit eu crainte de Dieu, ny peur de ruiner son ame en taschant de faire mourir celuy qui vive l’avoit servie, & presque adorée. Aussi celuy est miserable qui pense qu’en mal vivant, le peché qu’il cõmet ne luy soit un iour cõme le bourreau punisseur de sa faute, veu que & l’air & la terre mesme qui nous doit servir de sepulture, sera celle qui obeissant au commandement de Dieu, s’eslevera contre nous pour la punitiõ de noz vices, & meschancetez. Et quoy qu’induits de nostre commune corruptiõ nous estimions que ceste folie, mais bien rage insensée que nous appellõs Amour, soit quelque cas de permis, & louable, si est-ce que les effaits divers monstrent par leurs fruits qu’il seroit meilleur à l’homme de quitter ceste inclination vicieuse, que se flater en la poursuyvant, d’autãt que d’un qui y sent quelque plaisir, vous en trouverez mille, qui n’y trouvent que desastre, malheur, ruine, & desespoir qui les
Le meschãt mesme abhomine le vice. fait à iamais miserables. Aussi n’est l’hõme tant soit-il esloigné de ce qui est bon, qui forcé de la consciẽce ne trouve mauvais qu’on face tort à son prochain en ce qui luy est le plus cher, & qui redonde en la ruine de son honneur, à quoy conduit ce pervertissement d’esprit, que ie ne puis appeler Amour, iaçoit que la plus part des hommes luy facent l’honneur de luy dõner un si saint, & beau tiltre. Renduz donc
sages par l’exemple de la folie de ceste damoiselle à l’endroit de son amant, aprenant le desreiglement de vie qui sort & procede de l’Amour, nous laisserons Pandolphe
sur ses desseins si iamais plus il doit s’assuietir à l’Amour, & faire nouvelle
maistresse, à fin de trouver tousiour nouveau suiet de recreation pour
la ieunesse, à la-quelle ie bastis ce theatre d’histoires pour son
intruction, & non pour inviter ceux qui s’esgarent du
chemin de vertu, pour servir aux desirs
effrenez, & desraisonna-
bles de leur fol-
le convoi-
tise.
Fin de l’histoire trezieme.