Un petit voyage dans le temps par le biais de la transcription d’une partie d’un ouvrage.
Une immersion dans l’environnement et à l’époque où vécut mon ancêtre le plus ancien à avoir pratiqué l’activité de maître chapelier à La Ferté au Col (La Ferté sous Jouarre).

ART DU CHAPELIER

1. On ferait sans doute un ouvrage curieux & important à l’histoire, si l’on pouvait recueillir & faire connaître toutes les sortes de coëffures que les hommes de tous les tems & de toutes les parties du monde ont imaginées, pour défendre leur tête contre les injures de l’air, pour se décorer, ou pour leur servir de marques distinctives. Et quand on se bornerait à décrire seulement celles qui sont en usage aujourd’hui parmi les diverses nations, il y aurait encore de quoi disserter assez longuement, & d’une maniere intéressante. Mais ce n’est point là mon objet : je me propose uniquement de consigner dans cet écrit les matières qu’on emploie, & les différents façons qu’on leur donne, pour fabriquer cette espece de bonnet à large bord, que nous appellons chapeau, & qui fait lui seul l’objet d’un art assez étendu, & distingué dans le commerce.

2. L’USAGE (L’histoire de la chapelerie, contenu dans les §. 2-11 inclusivement, était ajoutée par forme de supplément au cahier de l’académie des sciences : j’ai cru devoir la placer ici.) des chapeaux en France ne remonte point au-delà de trois siècles : Charles VII ayant pris Rouen, entra dans cette ville, coëffé d’un chapeau; voilà le premier dont l’histoire fait mention (On peut remonter au-delà de Charles VII, pour trouver l’origine des chapeaux. Les anciens en connaissaient l’usage. Chez les grecs, & sur-tout à Athenes, les malades portaient des chapeaux. On voit dans les dialogues de Platon, que les médecins ordonnaient le chapeau aux personnes faibles, qui avaient besoin de se garantir la tête des injures de l’air. On voit dans D. Bernard de Montfaucon, une victoire portant un chapeau fait comme ceux d’aujourd’hui. Les bords en sont larges & relevés sur le devant. Ce que les grecs appellaient un parasol était un chapeau à larges bords, qu’on portait pour se garantir du soleil. Les Lacédémoniens allaient à la guerre, couverts d’une espece de chapeau : de là les chapeaux qu’on voit aux statues de Castor & de Pollux. Voyez Festus. L’usage du chapeau, pileus, est connu; il marquait l’affranchissement des esclaves. V. |Servius| in lib.VIII Æncid. 564.). Si notre nation a toujours aimé les nouveautés, comme elle les aime aujourd’hui, on doit croire que cet exemple a été promptement suivi. Le chaperon, qui était alors la coëffure commune des Français, fut abandonné par tous les particuliers qui n’étant assujettis à aucun uniforme, se trouverent libres de se coëffer à la nouvelle mode. Les ecclésiastiques, les religieux, les gens de loi & les suppôts de l’université, le garderent plus long-tems : nous le reconnaissons encore, quoiqu’il ait bien changé de forme, dans le capuchon, dans le camail, & même dans le bonnet carré & la chauffe des docteurs : car le chaperon, dans ces tems-là, couvrait la tête, & flottait du reste sur les épaules. On a commencé par séparer ces deux parties; on s’est couvert la tête d’un bonnet, auquel on a fait quatre pinces par en-haut, pour le prendre commodément ; & l’on a ramassé la partie flottante sur une seule épaule, le tout étant composé, comme auparavant, de quelque étoffe qui est devenue une marque distinctive par sa qualité ou par sa couleur.

3. INDÉPENDAMMENT des attraits de la nouveauté, on fut porté par des motifs raisonnables, à préférer le chapeau au chaperon. Aucune étoffe ourdie n’est capable, comme le feutre, de résister à l’eau & à l’ardeur du soleil ; & ce grand bord qu’on peut abattre, devient au besoin une espece de parapluie, qui vaut toujours mieux qu’un collet ou une rotonde de drap ou de camelot.

4. IL ne faut pas croire cependant, que les chapeaux aient été d’abord tels qu’ils sont aujourd’hui, ni pour la couleur, ni pour la forme. Il y a encore des provinces en France, où les gens de la campagne en portent qui n’ont jamais été teints : & nous voyons par les habillemens des acteurs comiques, qui empruntent le ridicule des usages surannés, que nos peres ont porté des chapeaux qui différaient beaucoup des nôtres, tant par la tête que par le bord. Les chapeliers ont été obligés plus d’une fois de renouveller & de changer les formes sur lesquelles ils moulent les chapeaux : on voulait d’abord que le dessus de la tête fût convexe ; après cela on a mieux aimé qu’il fût tout-à-fait applati. Aujourd’hui l’on veut bien qu’il soit plat, mais on demande que l’angle soit arrondi à l’endroit où il joint le tour de la tête ; & tandis qu’on le fait ainsi pour nous, le prêtre Espagnol exige que cet angle, au lieu d’être arrondi, soit au contraire très-vif, & que le tour de la tête, au lieu d’être cylindrique, soit creux du milieu. Quels changemens n’a point éprouvés le bord du chapeau depuis quelques années seulement ? Tel qui avait acheté un chapeau à la mode, de six pouces de bord, n’a pas pu l’user qu’il n’en fit supprimer le tiers ou la moitié, pour être coëffé comme le plus grand nombre.

5. COMME les nouvelles inventions ne se présentent point d’abord avec toute la perfection dont elles sont susceptibles, je croirais volontiers que les premiers chapeaux feutrés n’ont été, au commencement, que des bonnets pointus dont on relevait le bord autour. Si ma conjecture est juste, le chapeau était fini lorsqu’il était en cloche; c’est-à-dire, lorsqu’il était foulé jusqu’au terme où on le prend pour le dresser. On aura imaginé ensuite d’abattre le bord dans le plan qui passe par la base de la tête, pour mettre les épaules à couvert, sauf à le tenir relevé avec des attaches dans le beau-tems, ou pour la jeunesse ; & puis cette pointe superflue & incommode, qui surmontait la tête, aura été tronquée de plus en plus, à mesure que l’on aura trouvé  les moyens de la rabaisser en l’élargissant.

6. AVANT l’usage du castor & des autres poils fins, les chapeaux étaient si grossiers, que les gens du bon air les faisaient couvrir de velours, de taffetas, ou de quelqu’autre étoffe de soie; on ne les portait nus que par économie, ou pour aller à la pluie.

7. QUELQUE progrès qu’ait pu faire l’usage des chapeaux en France, il se passa un tems assez considérable, avant que les chapeliers fissent corps entre eux, & que leur art fût assujetti à des réglemens. Ce fut Henri III qui leur donna les premiers (C’est Henri III, qui parait avoir introduit en France ces réglemens & ces maîtrises, pour augmenter ses revenus.), en 1578. Ils en obtinrent la confirmation d’Henri IV au mois de juin 1594, & de Louis XIII, avec quelques changemens, au mois de mars 1612. Enfin, ces mêmes réglemens furent rédigés de nouveau en trente-huit articles, & autorisés sous le regne de Louis XIV par lettres-patentes du mois de mars 1658. Je me dispenserai de les rapporter ici en entier, parce qu’il sont imprimés avec d’autres pièces concernant la communauté des maîtres chapeliers, dans un petit volume qu’on peut aisément se procurer (Articles, statuts, ordonnances & réglemens des gardes-jurés, anciens bacheliers & maîtres de la communauté des chapeliers de la ville, fauxbourgs, banlieue, prévôté & vicomté de Paris.). J’observerai seulement que, parmi ces trente-huit articles, il y en a quelques-uns dont les progrès de l’art & les circonstances du tems ont comme affranchi les chapeliers, & que personne d’entr’eux n’observe plus. Tel est, par exemple, le cinquieme, qui ordonne pour chef-d’œuvre, un chapeau d’une livre de mere-laine cardée, teint & garni de velours. Un aspirant, qui ne serait capable que d’un tel ouvrage, qui d’ailleurs n’est plus d’usage, ne mériterait pas aujourd’hui qu’on le reçût maître. Tel est  encore l’article vingt-trois, qui défend de faire aucun chapeau, dit castor, qui ne soit de pur castor. Cette marchandise est devenue si peu commune & si chere, qu’on ne fait plus de tels chapeaux que pour ceux qui les commandent expressément ; & l’on ne laisse pas que de nommer castors, ceux où l’on fait entrer quelque partie d’autres poils.

8. SUIVANT le dixieme article desdits réglemens, la communauté des maîtres chapeliers de Paris est régie par un grand garde & trois jurés, dont l’élection se fait à la pluralité des voix, tous les deux ans, le 15 septembre, par-devant le procureur du roi au châtelet, avec prestation de serment de leur part. On choisit toujours le grand garde parmi les anciens jurés, & les trois autres doivent avoir chacun dix ans de maîtrise au moins. Les fonctions de ces quatre officiers sont, de veiller à l’exécution des réglemens, d’assister aux chef-d’œuvres, de faire les visites chez les autres maîtres, pour prévenir & empêcher toutes contraventions, & généralement de faire en justice & ailleurs toutes les démarches qu’exigent les intérêts de la communauté. Afin qu’ils puissent y donner le tems nécessaire, ils sont exempts, pendant les deux années d’exercice, de toutes commissions de ville & de justice, tant ordinaires qu’extraordinaires.

9. L’APPRENTISSAGE est de cinq ans, après lesquels il faut encore avoir travaillé pendant quatre années chez les maîtres en qualité de compagnon, pour être admis à la maîtrise. Les fils de maîtres y sont reçus gratuitement, & sont dispensés de tout chef-d’œuvre : les apprentis de ville qui épousent des veuves, ou des filles de maîtres, ne paient que le tiers des droits, c’est-à-dire, une somme de deux cents livres ou à peu près. Les veuves jouissent des privileges de la communauté, pendant leur veuvage seulement, à moins qu’elles n’épousent en secondes noces des maîtres chapeliers (En Allemagne la maîtrise des chapeliers a des fonds. Dans les états de S. M. Prussienne, l’apprentissage dure quatre, cinq, ou même sept années, suivant l’accord fait avec le maître. Après ce terme écoulé, les apprentis sont tenus de voyager pendant trois ans. Dans chaque ville, où il ne se trouve pas d’ouvrage, on leur donne quatre, six, jusques à neuf groschen, suivant que la maîtrise du lieu est plus ou moins nombreuse. Un fils de maître a l’avantage de pouvoir remplacer son pere, sans avoir voyagé. On peut aussi obtenir une dispense de voyager, moyennant trente reichsthalers, payés à la maîtrise. Le chef-d’œuvre consiste en deux pieces, un castor & un-demi castor. Si l’ouvrage est sans défaut, l’aspirant ne paie que deux écus ; si l’on y découvre quelque tare, il faut payer sept à huit écus, pour n’être pas renvoyé. La maîtrise coûte, tous frais faits, cent cinquante écus. Voyez Jacobsons, Schauplatz der Zungmanufacturen in Deutschland, tom. II. 560.).

10. AUTREFOIS les compagnons chapeliers avaient une confrairie, qui leur donnait lieu de s’assembler à certains jours marqués dans l’année, & par extraordinaire, lorsqu’ils avaient à délibérer entr’eux : les maîtres ont prétendu qu’ils en abusaient pour leur faire la loi, tant sur le prix des ouvrages, que sur le choix & l’emploi des ouvriers, & ils en ont porté leurs plaintes. Par une déclaration du roi, donnée en 1704, il fut expressément défendu aux compagnons chapeliers de faire aucune assemblée en quelque endroit que ce fût, sous prétexte de confrairie autrement : & par des lettres-patentes sur arrêt du 2 janvier 1749, la même défense leur fut réitérée, avec celle de quitter sans congé les maitres chez qui ils travaillent, & avant d’avoir achevé les ouvrages commencés ; de cabaler entr’eux pour se placer les uns les autres chez tels ou tels maîtres, ou pour en sortir ; d’empêcher, de quelque maniere que ce soit, lesdits maîtres de choisir eux-mêmes leurs ouvriers, tant Français, qu’étrangers.

11. ON fait des chapeaux de paille, de joncs, de canne tressée ; on en fait de crin, on en fait de carton couvert de taffetas ou de satin de toutes les couleurs, & l’on peut faire encore de bien d’autres manieres : mais ces ouvrages légers & de fantaisie, qu’on emploie guere que pour se garantir du soleil dans les campagnes, & qui appartiennent à différens arts, n’ont presque rien de commun que le nom, avec ceux que j’ai présentement en vue : je ne veux parler ici que des chapeaux feutrés, c’est-à-dire, de ceux dont l’étoffe n’est ni filée, ni ourdie, ni tressée, mais composée de parties confusément mêlées en tous sens, & qui a pris consistance par la façon particuliere dont elle a été préparée, maniée, & pressée.

12. LES Français ne portent point d’autres chapeaux feutrés, que ceux qui se font dans leur pays. Deux raisons les y engagent : la premiere, c’est qu’il ne s’en fait nulle part ni de plus beaux ni de meilleurs (En Allemagne, on préfere les chapeaux d’Angleterre, comme étant de durée & sans apprêt.); la seconde, c’est que cette marchandise est sujette à un droit d’entrée assez fort (Un chapeau de castor venant d’Angleterre, paie environ vingt liv. d’entrée.) pour en dégoûter ceux qui auraient la fantaisie d’en faire venir du pays étranger. Ce qui fait l’éloge des chapeaux de France, c’est depuis long-tems les nations qui n’en fabriquent point, & qui sont obligées d’en acheter ailleurs que chez elles, nous donnent constamment la préférence. Ce sont nos chapeliers qui font presque tout le commerce de l’Espagne, & la grande partie de celui de l’Amérique : ils envoient même en Portugal, quoiqu’il y ait de gros droits à payer, pour favoriser le commerce des Anglais.

13. IL en est des chapeaux, comme de toutes les autres marchandises fabriquées : il y en a de communs & à bas prix, pour les negres, pour les soldats, pour le peuple, pour les gens de la campagne (Il y a des chapeaux communs pour les isles, qui se vendent à vingt sols piece. Ceux-là se font dans la Provence & dans le Languedoc.) : il y en a de plus fins & de plus chers pour ceux qui peuvent & qui veulent y mettre le prix. Il s’en fait de ceux que j’ai nommés les premiers, dans presque toutes nos provinces, mais plus particulièrement en Normandie, aux environs de Rouen, de Caudebec à Neuchâtel, &c ; & dans le Dauphiné, aux environs de Grenoble. Ceux de la seconde sorte, c’est-à-dire; ceux qui sont plus fins, se fabriquent pour la plus grande partie à Paris, à Lyon, à Marseille & à Rouen ; & de ces quatre grandes villes, c’est la premiere qui a le plus de réputation pour les chapeaux fins. Mais quoiqu’il ne se fasse pas de chapeaux communs dans ces grandes villes, parce que la main-d’œuvre y est trop chere, il ne laisse pas que de s’y débiter; les chapeliers de la province y en apportent qui leur ont été commandés par les maîtres qui en tiennent magasin dans la capitale, ou qu’ils viennent leur offrir pour en avoir le débit. A Paris, tous ces chapeaux qui viennent du dehors, doivent être portés au bureau de la communauté des maîtres chapeliers, où ils paient un droit ; les jurés les visitent, en fixent le prix, après quoi les chapeaux sont lotis & distribués aux maîtres de la ville qui se présentent pour les acheter, & en fournir leurs magasins : mais ce commerce, depuis quelques années, est tombé de beaucoup (Tout commerce qui n’est pas libre, doit tomber nécessairement.), parce que la fourniture des troupes ne se fait plus à Paris, comme elle s’y faisait auparavant. Ce qui fait encore que dans Paris le peuple use peu de chapeaux de laine, c’est qu’il s’y fait un commerce considérable de vieux chapeaux fins.

14. JE diviserai en quatre chapitres ce que j’ai à dire sur l’art du chapelier. Dans le premier, je ferai connaître les matieres qui entrent dans la composition des chapeaux ; je dirai d’où on les tire, comment s’en fait le commerce, le choix qu’il en faut faire, & combien on les paie.

15. DANS le second, je parlerai des préparations qu’on donne à ces matieres, pour les rendre propres à la fabrique des chapeaux, & comment on les conserve.

16. LE troisieme comprendra la fabrique du chapeau proprement dite ; c’est-à-dire, la maniere d’en former l’étoffe, & celle de lui donner la consistance & la forme convenables.

17. ENFIN, j’exposerai dans le quatrieme chapitre tout ce qui concerne la teinture des chapeaux, & les différentes façons qu’on leur donne après qu’ils sont teints.

chapelier_planche1

chapelier_planche2

chapelier_planche3

chapelier_planche4

Extrait de : Descriptions des arts et métiers faites ou approuvées par Messieurs de l’Académie Royale des Sciences de Paris. Avec figures en taille douce. Volume 7.