Période de vacances oblige, une excursion généalogique franco-espagnole sans aucun effort… L’ouvrage dont je vais tenter de transcrire quelques pages a été écrit au XVIIe siècle par deux auteurs présumés : Francisco López de Úbeda et Andrès Pérez (L’écriture est au sens féminin). La narquoise Justine : lecture pleine de récréatives aventures et de morales railleries contre plusieurs conditions humaines regorge de petites histoires à l’humour rafraîchissant et léger de cette période de l’histoire. Si la traduction française de l’œuvre originale La Pícara Justina est contestable (Comme souvent les traductions), je m’en accommode malgré tout.

Une autre particularité de l’écriture : l’utilisation de quelques caractères phonétiques. Les lettres nasales ɑ̃  (an) correspondent dans le texte au ã, ɛ̃ (ein, in, ain) correspondent au ẽ, ɔ̃ (on) correspondent au õ.

La GENEALOGIE RIDICULE

Discours satyrique sur quelques grands d’Espagne, se moquant des fragiles fondements de plusieurs Nobles : comme aussi des Roturiers ennoblis.

On dit que le conseil d’un fous, est comparé à l’or, d’autant que l’or est une chose si précieuse, que son estime n’est point ravalée pour estre trouvé parmy la fange & la boüe. De mesme en est-il du conseil, encore qu’il se trouve en la bouche d’un sot, il ne laisse pas d’estre fort estimable ; aussi cõpare-t’on le conseil d’un impertinent, à la fleur qui naist parmy des épines ; à la proye ravie, à un oyseau de rapine, & a l’hiver qui gele, mais qui ne laisse pas de profiter : Ainsi les paroles d’un sot comme venant d’un tel lieu, sont bien importunes, mais elles servent pourtant de conseil & d’instruction, un conseil qui se donne sans dessein, est comparé au fumier des brebis qui demeure dans les guerets par hazard, & neantmoins il fait un grand profit à l’heritage. Mais où me me vas-je enfiler dans mes similitudes ? Ie dis cela, pour faire voir, qu’encore que ce sot importun, m’eust irritée, offencée, & piquée, ie ne lairray pas duzer, & me prevaloir de ses advis. Il m’a dit, que pour empescher que mon livre ne soit un corps sans teste, il faut que ie raconte ma genealogie : ie le feray de bon cœur, & produiraiy un fourmiliere d’ayeuls & bizayeuls, qui exciteront les plus Heraclites à rire.
Mais que fais-je ? écriray-je l’histoire d’une lignée, & encore de ma propre lignée ? chacun croira que ie diray plus de menteries que ie ne formeray de lettres, Que si telle peinture se fait, au gré du vouloir de celuy qui la dépeint, qui est ce qui n’ajustera son honneur & sa grandeur à son ambition ?

Raillerie contre ceux qui se cõposent des armoiries selon leur fantaisie

Où est celuy qui sera si équitable, que de s’empescher de rongner & charpenter la verité, pour l’approprier à son intention ? Non non, il n’est permis à personne de prendre des armoiries à sa fantaisie, qu’il n’y peigne volontiers un Castillo (Chasteau), & un Lion : il ne faut estre pour cela, que Castillan ou Lionnois. Et s’il est permis aux Orateurs de donner le nom de la teste aux piés, sans qu’on les puisse accuser de jouer à bechevel ou à pointe contre teste, il est aussi loisible aux sujets & vassaux, de s’attribuer les titres Royaux puisque nous sommes tous membres d’un Roy. Sur ce propos, on peut ce me semble ajuster le conte d’un tailleur, natif de la Province de Picardia (Allusiõ à la gueuserie qui s’appelle ainsi en Espagnol.) qui s’estant fait riche, prit le non de Pimentel, & mit sur la porte de son logis, des armoiries ridicules taillées en pierre, où estoient representées les armes des Pimentels garnies de coquilles : La Iustice en eut aussi tost le vent (car peut-estre, la forge fut-elle prise pour un symbole de la Iustice, d’autant que l’une & l’autre se gouvernent par souflements) laquelle luy commanda d’éfacer ses blazons, ou bien de declarer quel pouvoir il avoit, de se faire soy mesme cavalier à chaux & à ciment. Le Cavallier couturier, répondit au Iuge, Monsieur il y a trois raisons qui m’ont porté à faire que ce qui est écrit soit écrit ; la premiere, parce que le tailleur de pierre les tailla, & les scella dans la muraille ; la seconde, parce qu’il m’ẽ a couté mõ argent ; & la troisieme, parce que i’ay fait faire ces armes là, par ma propre devotion, en memoire des coquilles que ie portay à mon chapeau en allant & venant de pelerinage à sainct Iacques, où i’ay esté souvent, & ausquels voyages ie me suis fait riche des aumosnes, & en reconnoissance, ie mets ces coquilles dans ces armes : De façon que ie maintiens, que quiconque me voudra oster ces marques de ma devotion n’est qu’à deux doigts de l’heresie. Le Iuge qui estoit Chrestien & craintif, répondit que celuy qui l’entreprendroit meriteroit d’estre mis à l’Inquisition : & partãt, le tailleur fut quitte & absous de la demande. Suivant cela, chaqu’un se peut adapter les armes & les blazons qu’il peut payer, specialement ceux qui sont de ma Province de Picardie ; & si vous leur en demandez la raison, ils vous répondront qu’il leur en coûte leur argent. Que sera-ce donc, de ceux à qui il coûte si peu d’écrire les lignages selõ leur fantaisie ? Il me souvient d’un autre, qui disoit que son lignage estoit de la maison des Roys d’Aragon, parce que quelques-uns de ses ayeuls, palefreniers du Palais, fuyans quelques bastonnades, dont ils estoient menacez, se sauverent par des fenestres, & se firent descendre dans quelques panniers iusques à terre : tellement qu’il appelloit cela descendre de la maison Royale. En menterie, ie veux dire en matiere de lignage, il y a maintenant autant d’opinions comme de differences & de meslange, mais il est tres-certain, qu’il n’y a pas non pas en Espagne, mais encore en tout le monde, que deux lignages seulement, l’un s’appelle avoir, & l’autre non-avoir. En effect la convoitise de l’argẽt est une vraye tripiere qui fait du boudin de tout sang, parce qu’il est tout d’une couleur. O l’heureux temps que celuy de Nembhrot, & celuy de l’estat du monde, auparavãt qu’il fut submergé, car alors, tous estoient nobles ou tous vilains ; c’est pourquoy les écrivains qui se veulent illustrer & mettre du rang des Grands prennent le saut plus en arriere ; ils se iettent dans la tour de Babel, ou dans l’arche de Noé, & sortent de là, aussi haut montez sur les degrez de Noblesse qu’ils veulent. Toutefois pour tirer une souche ou un blazon de la Tour ou de l’Arche, cela ne s’entend pas d’une historienne qui s’intitule La Narquoise ; puis que pour former & fonder son dessein, il luy faut prouver que la qualité de Narquoise luy est acquise par droit de succession & de substitutiõ.
Et si quelqu’un pensoit, qu’en me disant icy fondatrice de la republique Narquoise, ie voulusse imiter ces fondateurs des grandes Citez, qui se vantoient de tirer leur origine & leur descendance de hauts lieux, & aller du pair avec les Dieux, qu’il se dezabuze ; ie ne fonde point Rome pour vouloir faire dire de moy ce que les romains publierẽt de Romulus leur fratricide fondateur. Ie ne dis point que ie sois fille du Dieu Mars, & de la Vestale Ilia. Ie ne pretends non plus, estre fondatrice de la Republique Latine, comme Ænée, que l’õ feignit estre fils des Dieux, biẽ que cela ne lui servit de guere quãd il sortit de Troye, où il fut à demy rosty comme vil chapon qu’on a refait sur la braize pour le larder, & quand il entra en Italie où il pensa cuyre. Ie ne fonde l’école de Platon, pour feindre cõme ses disciples publierent de luy, qu’il nasquit d’un ombre & de la Vierge Perictiõ : car ie ne suis point fille d’un songe qui n’a qu’un ombre pour pere. Ie ne fonde point l’école des Gymnosophistes cõme Buda, pour dire de moy cõme ils métirent de luy, & de Celses & Cleopõtus, qui furent fils de Vierges toutes pures & entieres, comme si l’accouchement d’une femme se faisoit cõme un esternuëment, un pet, ou un rot : Ie ne suis point si heretique ny si sotte.

Discours satyrique sur aucunes maisõs d’Espagne

Ie confesse que nous sommes en un temps auquel le Capatero (Savetier ou faiseur de souliers.) pour avoir acquis du bien à rapetasser prend le tiltre de çapata : Le patissier gordo godo (gras.) : celuy qui s’est enrichy enriquez (cõme qui diroit enrichy.), & celuy qui est mas rico, marique (plus riche.) : le larron a qui le larcin a profité hurtado (dérobé.) : celuy qui s’est fait riche par fraudes & tromperies Mendoce, le tailleur qui à force de dérober des pieces & morceaux se dit Marquis, de paño fiel (drap.) girõ (pointe ou chanteau d’étofe.) : Le Herradorg, Herrera ; celuy qui fut heureux en troupeaux de chevres Cabrera (de chevres.) : le vacher riche de testes irraisonnables & pauvre de raison, Cabeça de vaca (teste de vache.). Le riche More Mora (moresse) : & celuy qui marque le plus de monnoye Acuña (coin.) : Celuy qui possede beaucoup d’argent Guzmã : Tout cela se fait aujourd’huy, & encore davãtage que ie sçay biẽ, mais que ie n’oserois dire : toutefois, patience, la richesse, le bien & l’argent ont de grands privileges par tout, mais l’illustrissime Narquoiserie, ne va pas par cette route là : ce seroit envelopper la verité de chifons & de haillons.
Sus donc Iustine, puis que l’on ne veut pas que vous naissiez au monde, pure & munde, il n’est point besoin de vous amuser à vous éplucher, monstrez vos racines, toutes terreuses & barbouillées de fumier ; vous en serez plus propre à produire du fruict par tout où l’on vous plantera : contez nous vostre genealogie en sa pure naïveté. Ie m’y en vais incontinenet. Ie vous monstreré comme ie suis Narquoise dés la benisson, comme disent les semoneurs de nopces, sans rien oublier de ce qui appartient à nostre dignité.
Mon pere nâquit en un vilage qui s’appelle Castillo de Luna au Comté de Luna, & ma mere en un autre, appelé Scia ; & à cette cause, ie suis lunatique du costé de mon pere, & sciatique du costé de ma mere.
Le principal mestier du pere de mon pere, estoit de faire des oublies ; mais outre cela, il se mestoit de trafiquer en cartes : où il amassa plus de horions sur les oreilles que d’argent dans sa bource. Ce fut luy qui apprit le premier aux estasier Espagnols à porter des cartes dans leurs pochettes, & qui leur enseigna les tours de souplesse pour attraper l’argent de leurs compagnõs, au ieu de lansquenet, qu’il avoit appris parmy les laquais du train de l’Ambassadeur de France ; & mille autres malices & friponneries, dont cette race là est inventive : à la fin, il fut assommé à Barcelonne, d’un coups de pavé qu’un palefrenier luy donna dans une écurie, l’ayant surpris en le pipant au jeu, où plusieurs fois il l’avoit plumé.

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Asta su Abuelo par Francisco Goya