Le travail de la terre, principale source de subsistance de la plupart des gens sur les périodes antérieures à la révolution industrielle, me laissait à penser qu’il ne générait qu’un niveau de vie assez limité dans des conditions d’existence rudes et laborieuses. Mais pourquoi encore une fois généraliser et se fourvoyer ? Dans L’agriculture et les classes paysannes : la transformation de la propriété dans le Haut-Poitou au XVIe siècle, Paul Raveau aborde d’une façon détaillée la place de ces ouvriers agricoles sur cette région.(nb : Les valeurs consignées entre parenthèses sont celles du franc de 1914)

Ce nom de laboureur à bras désignait, on le sait, dans la campagne poitevine l’ouvrier agricole. Dans la banlieue de Poitiers, où on pouvait également le considérer comme un manœuvre, on l’appelait aussi Homme de Bras. Dans le Loudunais il était connu sous le nom d’Homme de Peine (Arch. Vienne, E 4 l. 248-264. Minutes Aubry, notaire à Loudun, 1543, décembre 12; 1543, sept. 4; 1591, mai 23; 1592, février 26.), et, dans le Châtelleraudais, sous celui de Journalier (Arch. Vienne, E 4 l. 28-40. Minutes Fleuriau, notaire à Châtellerault. 1595, août 15; 1597, avril 27; 1597, juillet 9.). Cette dernière appellation est demeurée jusqu’à nos jours, où on ne connaît plus que le domestique de ferme, qui loue ses services à l’année ou au mois, et le Journalier, qui ne s’engage que pour une journée, qui ne travaille en un mot chez autrui que d’une façon intermittente parce qu’il est généralement lui-même petit propriétaire.
Dans l’ensemble du Poitou, les ouvriers agricoles (domestiques et journaliers) étaient, au XVIe siècle, infiniment moins nombreux que de nos jours; nous en avons déjà fourni l’explication : les métairies étaient, alors, de bien moins grande étendue et les familles des laboureurs beaucoup plus nombreuses. Le métayer qui gageait un domestique à l’année constituait une rare exception : à l’époque des moissons et du battage des grains, et uniquement à cette époque, il prenait un ou deux journaliers, très rarement trois ; là se bornait, pour le métayer, l’emploi de la main-d’œuvre étrangère à la famille (Il suffit pour s’en convaincre de lire les baux ruraux de l’époque.).
Ces laboureurs à bras (hommes de peine à Loudun, journaliers à Châtellerault), n’étaient pas répandus d’une façon uniforme sur l’ensemble du Poitou. Assez nombreux dans la région de Poitiers et dans le Châtelleraudais, ils l’étaient moins dans le Loudunais, devenaient très rares dans le Montmorillonnais et n’existaient pour ainsi dire pas dans la région de Charroux. Dans cette dernière contrée nous ne croyons pas en avoir rencontré un seul ; nous avons vu que la propriété y était encore, au XVIe siècle, presque uniquement composée de tenures d’une contenance moyenne de 5 à 12 hectares seulement, et c’est là ce qui explique, selon nous, l’absence totale de ces laboureurs à bras. Dans la région de Poitiers, à cette même époque, on rencontrait déjà des métairies de 20 à 30 hectares, qui exigeaient, dans une certaine mesure, pour leur exploitation l’emploi de la main d’œuvre étrangère. Dans le Châtelleraudais, dans une même paroisse, à côté d’une propriété extrêmement divisée, on trouvait la réserve, ou domaine utile, des seigneuries importantes : c’est pourquoi on y constate la présence d’assez nombreux « Journaliers ». Le Montmorillonnais avait une grande analogie avec la région de Charroux ; cependant dans beaucoup de villages nous avons rencontré des métairies en formation, que la bourgeoisie et les marchands commençaient à constituer au moyen de l’acquisition de tenures paysannes ; aussi là trouvait-on quelques laboureurs à bras, mais en très petit nombre. Ainsi s’expliquent les différences que nous avons constatées dans la répartition de ces laboureurs à bras sur l’ensemble du Poitou. En somme le nombre des ouvriers agricoles augmentait dans chaque contrée au fur et à mesure que disparaissait la propriété paysanne et que se constituait la grande propriété. C’était logique.
Quelles étaient au XVIe siècle, la condition sociale et la situation pécuniaire de ces ouvriers agricoles ? là encore on ne saurait faire pour tous une même réponse et il faut établir une distinction selon les régions. Il y a cependant un point sur lequel on peut les réunir tous, celui de la rémunération : depuis le règne de François Ier, ils étaient en général, peu rémunérés, car la hausse des salaires, nous l’avons vu dans l’étude sur le pouvoir d’achat de la livre placée en tête de ce volume, était loin d’avoir suivi dans le cours du siècle, la hausse du prix des denrées et des différents éléments indispensables à l’existence.

[…] dans le cours du XVIe siècle, l’ouvrier agricole était généralement peu payé et assez mal nourri, mais, nous l’avons dit, cette classe de paysans était alors peu nombreuse et, d’un autre côté, le laboureur à bras était en même temps petit propriétaire ; aussi pouvons-nous signaler un certain nombre de faits qui indiqueraient que, pour plusieurs d’entre-eux tout au moins, la vie n’était pas aussi difficile que semblerait l’indiquer la pénurie de salaires que nous avons constatée depuis le règne de François 1er. Le 9 février 1550, par exemple (Arch. Vienne, E 4 4-1. Minutes Charles Chauvigny, 1550, février 9.), ont voit un « homme de bras » de la paroisse de la Chapelle-Viviers, vendre la tierce partie de tous les domaines et héritages ayant appartenu à feue Thyenette Morin, sa femme, dans cette paroisse et consentir ensuite la vente d’un grand nombre d’autres parcelles de terre. Le 12 janvier 1597 (Arch. Vienne, E 4 4-104. Minutes Grandchief, 1597, janvier 2.), Paul Chastenet, laboureur à bras, demeurant dans un faubourg de Montmorillon, vend à un laboureur à bœufs, moyennant 25 l. (250 fr.) 6 boisselées de terre sise au village de Tussac, paroisse de Leignes. Le 8 de ce même mois de janvier 1597 (Arch. Vienne, E 4 4-104. Minutes Grandchief, 1597, janvier 8.), Denis de la Chèze, tisserand, demeurant à Montmorillon, vend moyennant 77 l. (770 fr.) à Gabriel Rainpault, laboureur à bras, demeurant au Peulx de la Maison Dieu, la moitié d’une maison sise dans ce faubourg du Peulx, appelée la Boirie, tout ainsi qu’elle se poursuit et comporte avec, par le derrière, un jardin contenant une boisselée à semer chanver. (le chanvre se semant plus dru que le froment, cette boisselée n’avait pas la contenance d’une boisselée ordinaire). Douze jours après, le 20 janvier 1597 (Arch. Vienne, E 4 4-104. Minutes Grandchief, 1597, janvier 20.), un autre laboureur à bras, Nicolas Beaudoux achète moyennant 78 l. (780 fr.) l’autre moitié de la maison de la Boirie. Beaucoup de ces journaliers étaient donc bien, en même temps propriétaires.

[…]Ces laboureurs à bras prêtaient quelquefois de l’argent. Le 6 août 1559 (Arch. Vienne, E 4 27. Minutes Chauveau, 1559, août 6.), en effet, Charles Ragain, laboureur à bras, demeurant à Poitiers, reconnait devoir une somme de 10 l. (240 fr.) à Denis Hamussard, aussi laboureur à bras, qu’il s’engage à lui rendre dans un délai de dix jours prochainement venant, En son houstel à Poitiers, nous dit l’acte. On en rencontrait d’autres qui ne cultivaient pas eux-mêmes leurs terres mais les donnaient à ferme ; tel cet Etienne Gervais, laboureur à bras, demeurant dans l’un des faubourgs de Poitiers, qui le 29 août 1559 (Arch. Vienne, E 4 27. Minutes Chauveau, 1559, août 26.) afferme à honeste Personne, Jehan Frappier, messager de Paris, deux parcelles de terre sises dans la banlieue de la ville et contenant six boisselées. Il est vrai que, le même jour, Jehan Frappier consentait, pour une durée de 5 ans, un prêt de 30 l. (720 fr.) à Etienne Gervais (Arch. Vienne, E 4 27. Minutes Chauveau, 1559, août 26.), et que cette location pouvait bien n’être qu’un simple calcul de la part de notre Honeste messager. Toutes les fois que, au XVIe siècle, on voit prêter de l’argent à un paysan, il faut se méfier.
Certains de ces laboureurs à bras se payaient parfois de véritables fantaisies. C’est ainsi qu’on voit, le 17 février 1586 (Arch. Vienne, E 4 22. Minutes Pointeau, 1586, février 17.), Gilles Coudrin, laboureur à bras demeurant dans le faubourg des bans de la ville de Montmorillon, acheter moyennant 12 l. payées comptant « un petit champ de terre appelé au Terrier, contenant une boisselée ». Il est vrai que « ce petit champ de terre », tenait par un bout au jardin de l’acquéreur, mais il n’en est pas moins vrai que Gilles Coudrin payait son acquisition sur le pied de 120 l. l’hectare, en monnaie de l’époque, ou 1920 fr. en monnaie de nos jours, et que ce sont là des prix que n’abordaient pas les plus riches marchands de Montmorillon, à l’époque. Nous trouvons ainsi quelle était la situation de quelques-uns de ces laboureurs à bras. Le 25 mars 1560 (Arch. Vienne, E 4 27. Minutes Chauveau Jehan, 1560, mars 2.), nous en rencontrons un autre dans l’un des faubourgs de Poitiers, Cyprien Guillon, qui met sa fille en nourrice chez la femme d’un couturier de la paroisse de Vernon du nom de Guillaume Coutanceau, moyennant  7 l. tournois par an (168 fr.) et qui, à cette même date, avançait la moitié de la sommes, 3 l. 10 s. (84 fr.) à ce couturier. Tout cela prouve bien que ce n’était point, en somme, pour tous ces ouvriers, la misère noire et que s’il y en avait parmi eux pour lesquels la vie était pénible, ce qui n’est pas douteux en raison du bas prix des salaires comparé avec le haut prix des denrées, il s’en rencontrait d’autres, par contre, qui n’avaient pas trop à se plaindre de l’existence. Le XVIe siècle n’était pas encore très éloigné de l’époque où tous, ou presque tous les laboureurs du Poitou étaient propriétaires de leurs tenures et, de cette propriété paysanne, il en restait encore de nombreuses traces, même parmi les laboureurs à bras. Le paupérisme était bien moins commun au XVIe siècle que pendant les deux siècles suivants, telle sera ma conclusion, en ajoutant foi, tout au moins, aux renseignements que nous fournissent les auteurs qui ont fait pour les XVIIe et XVIIIe siècles, le travail que j’ai entrepris sur le XVIe.

Le bon laboureur