Le sujet de cet article peut sembler curieux, mais mon ancêtre Charles DU CROCQ  était déjà berger à Hautevesnes à la fin du XVIIe siècle.  J’avoue que je ne m’attendais pas à découvrir une quelconque piste concernant cet environnement professionnel mais c’était sans compter sur l’immense parc littéraire qui nous est maintenant accessible…

M. Claude Carlier (1725-1787) a pris la peine d’écrire un gros ouvrage en deux tomes qu’il serait dommage d’ignorer : « Traité des bêtes à laine, ou Méthode d’élever et de gouverner les troupeaux aux champs, et à la bergerie » et son paragraphe concernant la région qui me concerne mérite d’être consigné.

4. Champagne et Brie

Le nom de Champagne est un terme vague, dont la signification est toujours restreinte par quelques circonstances locales, pour spécifier l’étendue qu’il désigne. Il marque dans le sens général, une plaine, une campagne unie & dégagée : de-là vient la division de plusieurs Provinces en pays de Champagne & en pays de bois ou de montagne. Il y a une Champagne du Berry, une Champagne de Touraine & une Champagne du Maine &c.
La Province de Champagne paroit avoir été ainsi nommée anciennement, parce qu’étant moins garnie de bois que le reste du Royaume, elle paroissoit une vaste plaine en comparaison des autres pays. En considérant les choses dans leur état présent, il y a en France plusieurs Provinces qui mériteroient mieux qu’on leur attribuât ce nom, comme étant applanies, plus unies, plus dégagées de bois, de collines & de tout ce qui peut borner la vue.
Les plaines de la Champagne occupent le milieu de son arrondissement : ses bordures sont remplies de bois & de collines.
Les Champenois s’adonnent volontiers à élever & à nourrir des troupeaux, à la faveur des pâturages de leurs plaines. Le soin d’apprêter & d’employer leurs laines est aussi compté parmi les genres d’occupation, auxquels leur industrie s’exerce. Ce goût, joint à la naïve simplicité de leur naturel, paroît avoir contribué au sobriquet de Moutons de Champagne; qu’on leur donne en plaisantant. Ce qu’il y a d’avantageux pour la patrie & d’honorable pour les citoyens, c’est que la nonchalance, l’indolence & l’entêtement, n’influent en aucune maniere sur l’humeur & sur le caractere du peuple; on lui a toujours rendu la justice d’être docile & laborieux.

99 moutons et Champenois font 100 bêtes !Les Géographes ont établi plusieurs divisions de la Champagne, dans lesquelles ils font entrer la Brie. Nous adoptons leur sentiment avec d’autant plus de raison, que le fond & l’aspect des lieux sont assez les mêmes de part & d’autre.
En continuant la route que nous avons tenue jusqu’ici, il sembleroit que nous dussions entrer dans la Champagne par la Brie, parce que c’est-là qu’aboutit la ligne que nous nous sommes proposés de suivre au commencement de ce Paragraphe. Mais en l’unissant à la Champagne, il est plus à propos de parcourir d’abord les territoires des premiers chefs-lieux de l’arrondissement général.
Si le reste de la Champagne ne nourrissoit pas plus de troupeaux que la plûpart des territoires de l’Election de Troyes, il faudroit beaucoup rabattre de l’idée qu’on se forme de cette Province, comme de l’un des pays les plus propres à élever.
Nous lisons dans des Mémoires de cinquante à  soixante ans, que les troupeaux devenoient rares dans les campagnes & qu’on se mettoit peu en peine de les rétablir sur le même pied qu’anciennement, par rapport au nombre & au choix des especes. Si les choses ne sont point changées, nous présumons que l’accroissement de la Manufacture de Troyes sera pour ses Colons un aiguillon très-propre à les piquer d’honneur, & que l’émulation des Fabricans deviendra le modele de la conduite qu’ils doivent tenir. La variété des pâturages répandus sur les montagnes, dans les bruyere, les côteaux, les longs de chemins, sur les terres labourables & même dans les prairies, sont des sujets qui portent à bien augurer du rétablissement, si on se détermine à le tenter.
La division des pâturages est la même dans toute la Champagne & la Brie qu’aux environs de Troyes, à la différence des plaines & des terreins qui ont plus d’étendue, & dont quelques-uns sont comme paitris d’un sol argilleux où l’eau séjourne, ce qui rend les herbes aigres & mal-saines.

ESPECES

On distingue en Champagne & en Brie plusieurs especes de Bêtes à laine, dont la dominante est celle qui porte le nom de chaque Province.
Le mouton Champenois ressemble au mouton Beauceron de grande branche, à la laine près, que ce dernier a ordinairement plus sèche & plus creuse.
Le moyen mouton de Champagne est un diminutif de la grande branche, eu égard à la longueur de la taille & à la grosseur du corsage seulement. La petite branche n’est pas une race indigene : elle y est introduite de la Bourgogne & du Bourbonnois. La toison qui la couvre est composée d’une laine courte, frisée & fine pour l’ordinaire, à peu-près comme celle du petit mouton Bigouret de Dauphiné. Nous parlerons de cette race au Paragraphe suivant.
On éleve trois sortes de mouton dans l’Election de Troyes : du Champenois de grande branche, du Sologneau & du mouton de Bourgogne.
Ce qu’on nomme mouton de plaine & mouton de montagne dans l’Election de Reims, se rapporte à la grande & à la moyenne branche de Champagne.
On donne le nom de mouton de Vallage à une race qui s’étend depuis Rhetel & Château-Porcien, le long de la Lorraine jusqu’à Joinville. Cette branche a quelques pouces moins que celle des montagnes de Reims.
Les laboureur du Bassigny ont coutume de garnir leurs troupeaux de différents lots, qu’ils vont acheter en Sologne & en Bourbonnois, ou qu’on leur amene de ces Provinces. Il n’y a de races naturelles que celles des Métis, provenant des mêmes branches croisées de Sologne & du Bourbonnois : ces bâtards sont plus petits que les peres & les meres de qui ils proviennent. Le pays étant montueux & pierreux, ne produit que des pâturages maigres, dans lesquels des bêtes de haute taille ne pourroient pas se soutenir.
Les troupeaux qu’on éleve dans la Brie Françoise sont une race Picarde; ceux de la Brie Champenoise viennent de différens cantons de Province de Champagne. Les pâturages de la Brie ont la propriété de contribuer à adoucir la rudesse de la laine du mouton Picard & à rendre plus ferme & plus corsée celle du mouton de Champagne. Le changement devient sensible, après un an ou dix-huit mois de séjour.
On amene aussi dans la Brie Champenoise beaucoup de bétail de Sologne, de Gâtinois & de Beauce, qu’on répartit dans les endroits convenables.
Les meilleurs moutons Briard se trouvent aux environs de Crécy & de Coulommiers.
Les troupeaux de Champagne & de Brie varient en nombre depuis deux cens & six cens jusqu’à mille. Les Fermiers & les habitans de Communautés les forment, en se réglant sur la nature de leurs pâturages & sur l’étendue de leurs ténemens.

VENTE & COMMERCE

La vente des troupeaux de la Champagne & l’emplette de ceux qu’on achete pour remplacer, se font aux foires & aux marchés de Somme-Py près Rethel, à la S. Barnabé & à la S. Luc; de Mont Cornet en Thiérache, à la S. Martin; à Suippe, à Machault, à Joinville &c.
Outre ces foires qui regardent l’intérieur de la Champagne, il se fait encore un grand commerce de Bêtes à laine aux frontieres & dans la Lorraine même. Ceux qui ont la principale part à  ce commerce vont acheter aux foires de la Roche-Taillée, du côté de Châtillon en Bourgogne, à Sept-Fons & à Nogent, entre Chaumont et Langres, pour revendre en Lorraine aux foires de Neufchâteau, de Ponssey, d’Epinal & autres.
Après que la Lorraine s’est fournie dans ces marchés, de ce qui est nécessaire à sa consommation, le surplus est acheté par des Marchands Allemands, de Strasbourg & d’Alsace.
Les foires de Brie l’emportent sur celles de Champagne par le nombre de troupeaux qu’on y expose en vente. Les principales se tiennent à  Crécy à la S. Michel : il s’y trouve plus de vingt mille bêtes rassemblées; à Pomponne à la S. Barthelemi & à Coulommiers à la S. Denys.

LAINES

Les laines de Champagne, telles qu’on les recueille sur les lieux, sont de médiocre qualité, molles & creuses. Les toisons fines & courtes qui se trouvent dans le nombre, proviennent des moutons de Bourgogne & du Bourbonnois, qui ne sont à proprement parler que des races d’emprunts.
La laine de Brie est préférable à celle de Champagne. On en fait estime dans les Manufactures auxquelles est est propre. La plus grande partie ne se consomme ni en Champagne ni sur les lieux; elles sont portées en Picardie par la route de Meaux; à Rouen, à Amiens, à Beauvais & à Tricot. Les villes d’Orléans & de Tours en tiroient autrefois en grande quantité.
Meaux, Crécy, Lagny, Rozoy, Nangis, Brie-Comte-Robert & Melun servent d’entrepôt à ce commerce.

MANUFACTURES

Ce seroit à tort qu’on accuseroit les Champenois d’indifférence ou de négligence à tirer parti de leurs laines. Attentifs à ne pas laisser passer dans d’autres mains les matieres de leur crû, qu’ils peuvent perfectionner par le travail, ils trouvent dans leur industrie les ressources propres à exécuter ce plan de conduite. Toutes les laines de Champagne n’étant point propres au même usage, leurs qualités différencielles déterminent celles des étoffes auxquelles ils les employent.
C’est un sort ordinaire aux Manufacturiers des Provinces où le lanifice est en vigueur, d’avoir un superflu de certaines qualités, tandis qu’ils manquent du nécessaire pour fabriquer & pour fournir au débit réglé de certaines marchandises. On pense alors à se pourvoir ailleurs du surcroit dont on a besoin; on laisse à d’autres ce dont on ne peut profiter.
Les laines dont on use dans les Manufactures de la Champagne sont de trois sortes, des communes, des moyennes & des fines : les moyennes & les communes croissent dans le pays même; les fines viennent d’Espagne, du Berry & de Sologne, du Dauphiné & de la Bourgogne, du Bourbonnois, de la Franche-Comté & des Ardennes.
Sedan tient à plusieurs égards le premier rang parmi les Villes qui ont acquis le plus de réputation par leurs Draps fins.
On lit dans l’Etat de la France, que la Manufacture de Sedan est la plus considérable ru Royaume : qu’elle est composée de trente-six métiers de Serges drapées & de deux cens-soixante métiers pour Draps fins, dont la beauté approche tellement des Draps d’Angleterre & de Hollande, qu’on a peine à les distinguer. On ajoute que le débit des Serges drapées se fait sur les lieux.
Depuis que cet Ouvrage a été composé, la Manufacture des Draps fins de Sedan a beaucoup augmenté. Elle se soutient sur d’excellens fondemens que MM. Pagnon & Rousseau, La Bauche & Pouparts, ont établis avec la sagesse & les lumieres de ceux qui possèdent la perfection des Arts.
Les Draps noirs de Sedan l’emportent présentement en finesse sur ceux qui sortent des premiers atteliers d’Angleterre & de Hollande.
En 1766, la Manufacture de Sedan entretenoit sept cens soixante-treize métiers en Draps & quatorze en Serges. Les différens lieux dépendans de l’Inspection renfermoient cent trente-six métiers en bas & quarante-deux en Serges.
Le produit des Draps & Marchandises fabriqués dans ce Département pendant l’année 1766, évalué en argent, montoit à six millions deux cens soixante-dix-neuf mille cinq cens soixante-dix-huit livres; celui de 1767 a été porté à six millions neuf cens cinquante-deux mille cinq cens soixante-quatorze livres.
Outre ces Draps fins connus sous les noms de ceux qui président à leur fabrique, on fait encore à Sedan plusieurs étoffes de moyenne qualité, qui sont réglées par le débit & par le goût que les acheteurs déclarent à la vente.

REIMS

La mode des petites étoffes propres & légeres a commencé par la Champagne, & s’est répandue avec une étonnante rapidité pendant les premieres années de ce siècle.
Ç’a été long-temps une opinion, qu’il étoit de l’essence d’une bonne étoffe d’être épaisse & forte de laine. Le goût de la propreté a réduit ce préjugé à sa juste valeur. Mais on ne considéroit pas que ces marchandises consomment moins de laine & sont moins longues à fabriquer. Enfin on ignoroit tout ce que l’art a inventé dans les premiers temps en fait des tissus, les uns rases & très-minces pour l’été & d’autres plus  moëlleux pour l’hyver.
La ville de Reims a été comme le premier siège de l’industrie qui a présidé à la perfection et à la variété des ouvrages secs & légers : c’est ce qui fait qu’on les nomme encore petites étoffes de Champagne ou de Reims.
On y comptoit en 1686, dix-huit cens douze métiers en Rases-Cordelieres, en Camelots, en Etamines, en Crépons, en Bélutaux, en Sergettes ou Rases de Pologne & autres mêlés de laine & de soie, comme les Dauphines à grandes rayes & les Rases de Maroc.
Après la mortalité de 1693, qui enleva la moitié des ouvriers, le nombre des métiers fut réduit à neuf cens cinquante.
Cette perte a été avantageusement réparée. En 1766, on comptoit dans la seule Ville de Reims dix-neuf cens deux métiers & huit cens huit à la campagne, tous en action. En 1767, ces mêmes métiers ont donné quatre-vingt-sept mille cent soixante-onze pièces d’étoffes, évaluées à six millions huit cens mille huit cens vingt-quatre livres.
On continue de faire à Reims avec les laines d’Espagne, de Berry, de Bourgogne, &c. des Marocs lisses & croisés, communs et fins; des Burats, des Etamines buratées, des Droguets, des Espagnolettes & des Impériales; beaucoup de Draps de Silésie, des Perpétuelles sur soie tramées de laines d’Espagne & des Demi-forts pour voiles de Religieuses.
La variété des petits ouvrages à fleurs & à dessein, à chaîne de laine & à chaîne de soie, est fort grande. On en fait de trente-cinq à quarante sortes par chaque année. Ces desseins changent, conformément à l’idée des Fabricans & selon qu’ils peuvent pressentir le goût des acheteurs. Il y a peu de métiers où l’on exécute les mêmes étoffes deux années de suite.

CHALONS

La Ville de Châlons étoit autrefois renommée par les Rases de son nom. Ces Rases sont tombées d’abord par l’établissement d’une Fabrique de Capucines, de Pinchinats & de Droguets, dont il y avoit un grand débit tant au-dedans qu’au dehors du Royaume.
A juger de la Manufacture de cette Ville par les plaintes contenues dans un Mémoire des derniers temps, elle est presqu’entièrement déchue de son ancienne splendeur : on en attribue la décadence à un manque d’émulation des habitans. On ajoute, que les Fabricans de Reims & de Troyes ont su profiter de la conjoncture pour accroître leur fortune.
Le mal n’est pas tout-à-fait aussi grand qu’on le représente, puisque dans le courant de l’année 1767, on a encore fait dans Châlons quatre mille neuf cens une pièces d’étoffes, évaluées à cinq cens soixante-deux mille cent quatre-vingt quatre livres.

TROYES

Le nombre des métiers des petites étoffes prend tous les jours de nouveaux accroissemens dans la ville de Troyes. Il s’y fait aussi un grand commerce de Molton & de Serges Saint Nicolas, les unes fortes & les autres claires. Une partie se travaille dans la Ville même; l’autre se fait aux villages des Chapelles, à Seignelay & ailleurs.
A la fin de 1766, on avoit fabriqué à Troyes, pendant le cours de cette même année, quarante-un mille vingt-cinq pièces d’étoffes; évaluées à deux millions quatre cens mille sept cens quatre-vingt-trois livres.

RHETEL & DONCHERY

La Draperie est ancienne dans Rhetel, ainsi que dans les Villes de Mézieres & de Donchery. Celle de Rhetel, après plusieurs révolutions, a enfin pris le dessus.
Le travail de cette dernière Ville est à peu-près le même, que celui de Reims. Il est bien moins considérable, puisqu’en 1767, la Manufacture n’avoit produit que quatre mille cent soixante-huit pièces d’étoffes, estimées deux cens dix-huit mille cent quatre-vingt-dix-huit livres.
Malgré cette disproportion, on ne laisse pas d’appercevoir des accroissemens sensibles dans le commerce des deux Villes de Rhetel et de Troyes. Il vient en grande partie de l’attention des Fabricans, à chercher & à se pourvoir eux-mêmes de leur matiere premiere, dans la Bourgogne, dans la Franche-Comté, dans la Lorraine & dans les Ardennes, sans se reposer sur le soin des Facteurs & des Marchands intermédiaires, comme on fait à Reims & dans la plûpart des Manufactures.

BRIE

Les atteliers du reste de la Champagne, sans excepter la Brie, sont très-peu de chose, en comparaison de ceux que nous venons de nommer. Les ouvrages qu’on y fait consistent en draps communs, tels que des Serges drapées d’une aune, des Bosges, des Tiretaines de plusieurs façons pour les hommes & des Droguets, la plûpart sur fil, pour les femmes.
L’usage qu’on fait en Picardie & en Normandie des laines de Brie, détermine la qualité des étoffes qu’on en pourroit faire, si les vues des habitans se tournoient du côté de ce genre de travail.
Nous sommes entrés dans l’énumération des métiers & du produit des principales Manufactures de la Champagne, afin de détruire les plaintes contenues dans plusieurs Mémoires concernant leur état actuel. A entendre les Auteurs de ces Ecrits, à peine retrouve-t-on dans la Province, un reste de la splendeur & du produit de son ancien commerce, pendant qu’il est prouvé que le négoce de la Champagne en draps & en petites étoffes n’a pas été aussi considérable qu’il est présentement. Tant il est vrai qu’il ne faut pas toujours juger de l’intérêt public, par l’état des affaires & par l’expression du sentiment de quelques particuliers.


 

Louisette et l'agneau

Louisette et l’agneau
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