Les « saraceni » ont envahi quelques territoires de France il y a plusieurs siècles et sont à l’origine, entre autres, du nom de famille et de ses déclinaisons : SARASIN, SARRAZIN… Issue sur la région de Vendée d’une ascendance huguenote portant ce patronyme, je me suis intéressée à l’arrivée de ce peuple et me propose ici de partager Le Précis historique des guerres des Sarrasins dans les Gaules, de Louis François Benoiston de Châteauneuf qui est, à mon sens, un vrai régal. Ce petit ouvrage est une épopée dont Charles Martel, Eudes, Hugues et Guillaume 1er sont les héros…

Buste de Clovis de profil, à droite

CLOVIS n’était plus, et ses successeurs n’avaient ni son courage pour conquérir, ni ses talens et sa prudence pour conserver. Quelques-uns même, fatigués d’une grandeur qui les accablait, aimèrent mieux y renoncer que la garder plus longtems, et passèrent volontairement du trône au monastère (Childéric III, Carloman, frère de Pépin.), trouvant sans doute qu’il était plus facile de prier pour les hommes, que de les gouverner, et que la tranquille obscurité du cloître convenait mieux à leur faiblesse que la pourpre des rois et le poids des devoirs qu’elle impose. D’autres, moins religieux, mais non moins inhabiles, laissaient leur sceptre aux mains d’un maire du palais, et, soumis au nouveau maître qu’ils s’étaient choisi, vivaient moins en souverains qu’en esclaves couronnés. L’histoire les a pour jamais flétris du nom de fainéans : titre honteux, qui atteste à la fois leur existence et leur nullité.
SOUS de pareils princes, les ressorts du gouvernement commencent par se détendre, et se relâchent ensuite de plus en plus. Chacun connaissant qu’il peut le faire impunément, ne tarde pas à mettre sa volonté à la place de son devoir. Les grands s’affranchissent d’un joug qui les humilie, et les petits d’un respect qui les gêne. Ainsi l’indépendance est bientôt partout et la soumission nulle part. L’autorité légitime, dépouillée de considération et d’amour, cherche en vain la force qui peut quelquefois en tenir lieu. Impuissante contre les coups qui lui sont portés chaque jour, elle s’écroule de tous côtés, et finit par disparaître. Alors le trône est au premier qui sait s’en emparer. Les partis se forment, la guerre éclate et les malheurs commencent.
A ce désordre de l’intérieur viennent bientôt se joindre les dangers du dehors ; les ennemis qu’il enhardit deviennent plus entreprenans, leurs invasions plus fréquentes, leurs progrès plus certains. D’une part l’Etat cesse d’être gouverné, de l’autre il se démembre ; ses plus belles provinces lui sont ravies et l’étranger s’en empare. Cependant au milieu des discordes civiles et des guerres extérieures, le malheur des peuples va toujours croissant. Criminels pour n’avoir pas su vaincre et pour ne savoir pas se soumettre, ils souffrent et gémissent, jusqu’au moment où un homme s’élevant du milieu d’eux, et plus fort que tous par ses talens et son génie, les appelle à venger leurs maux, et les réunissant autour de lui, repousse d’abord loin de l’Etat les ennemis qui l’ont envahi, le pacifie ensuite au-dedans, étouffe les haines, écrase la rébellion, et reçoit alors des acclamations unanimes de ces mêmes peuples heureux et délivrés par lui, le droit de les gouverner comme la plus belle récompense d’avoir su les défendre.

Accroissemens successifs de la puissance des Francs dans la Gaule

Accroissemens successifs de la puissance des Francs dans la Gaule

TEL est  le tableau que présente la fin de la première race. L’impéritie de ses derniers princes en prépara la ruine, le sort y joignit ses disgrâces ; dès-lors tout fut perdu. En effet, par un hasard fatal autant qu’extraordinaire, la France vit en en moins d’un siècle (Depuis 660 jusqu’en 738.) six rois arriver à la couronne avant la jeunesse, et mourir avant l’âge mûr. (Clotaire III, roi à 5 ans, mort à 19. Childéric II, roi à 4 ans, mort à 23. Clovis III, roi à 10 ans, mort à 15. Childebert III, roi à 11 ans, mort à 28. Dagobert III, roi à 12 ans, mort à 17. Thierri-de-Chelles, roi à 8 ans, mort à 23. Au milieu de tous ces rois enfans, parut le seul Chilpéric III, qui monta sur le trône à 45 ans. Il aurait pu faire quelque bien, mais il périt à 51 ans.) Cette longue minorité grandit le pouvoir des maires et détruisit celui du souverain. Quand l’enfance est sur le trône, l’ambition est bien près d’occuper sa place. On vit à cette époque Pépin d’Héristal usurper, dans l’Austrasie, les droits de la puissance, et Radulphe l’imiter dans la Thuringe. D’un bout du royaume à l’autre, un esprit d’audace et de faction sema le trouble, les divisions et la guerre : et pour qu’il ne manquât rien à tant de maux, l’étranger vint les augmenter encore. Les Saxons parurent en armes sur les bords du Rhin, et les Maures au midi franchirent les montagnes qui les séparaient de la France.
CE nom rappelle de grands souvenirs. Enfans de Mahomet, conquérans et réformateurs à la fois, les Sarrasins semblaient appelés à donner au monde de nouvelles lois et une nouvelle religion. Dédaignant la culture des terres, étrangers à tous les arts, mais endurcis à toutes les fatigues, nuds jusqu’à la ceinture, toujours armés, la guerre ou la chasse occupaient leurs momens. Leur lit était la terre, leur nourriture quelques racines et le lait de leurs troupeaux, leur monture de rapides coursiers ou des dromadaires (Hist. du Bas-Empire, tom. 2, pag. 225.). Tels étaient les Sarrasins au VIIe siècle.

ILS pénètrent dans l’empire romain, le ravagent, le déchirent et en détachent d’énormes lambeaux. La Syrie, la Mésopotamie, l’Egypte, l’Arménie, une partie de l’Afrique deviennent en peu d’années leur conquête. Ennemis acharnés, vainqueurs impitoyables, ils présentaient aux peuples vaincus l’Alcoran ou la mort. La terre trembla devant eux et pensa leur être soumise ; leur empire s’étendait depuis les bords de l’océan occidental en Afrique, jusqu’au bord de l’Indus en Asie. Une partie de l’Europe ne tarda pas à y être jointe. Ils s’emparent de la Calabre, de la Pouille, et de plusieurs îles de la Mediterranée. A cette époque, la vengeance les appelle en Espagne, où ils s’établissent ; alors du haut des Pyrénées, ils menacent la France et bientôt ils y pénètrent.
CE fut au commencement du VIIIe siècle, en 719 (Tout porte à croire que ce fut en 712 que les Sarrasins vinrent en Espagne. Ainsi leur entrée en France ne peut varier que de 717 à 719. Voyez l’histoire générale du Languedoc, par les Bénédictins, tom. 1, note 32, où les raisons qui doivent déterminer à adopter cette époque, sont rapportées très au long. Voyez encore l’histoire de la ville et diocèse de Carcassonne, par Debourges.), cinq ans après leur invasion en Espagne, que les Sarrasins, conduits par Zama, entrèrent dans la Septimanie. On appelait ainsi cette partie du Languedoc et du Roussillon qui touche à la mer, et qui renfermait les huit diocèses de Carcassonne, de Béziers, de Lodève, de Maguelonne, d’Elne, de Nîmes, d’Agde et de Narbonne. Ils vinrent mettre le siège devant cette dernière ville, qui s’offrait à eux la première en descendant des Pyrénées. Leurs femmes et leurs enfans les suivaient dans cette expédition (Eo tempore Sarracenum gens … cum uxoribus et parvulis veniens, Aquitaniam Galliæ provinciam, quasi habitaturi ingressi sunt. Paul. diacre., lib. 6, cap. 46.); la résistance fut inutile. Les vainqueurs passèrent une partie des habitans au fil de l’épée, et réduisirent l’autre en esclavage. Ayant ensuite laissé une forte garnison dans la ville, ils poursuivirent leurs succès, et achevèrent de soumettre la province. Alors ils s’occupèrent du soin de la gouverner et d’y régler les tributs.
NOS anciennes chroniques nous laissent ignorer quelle fut leur conduite à cet égard. Les hommes simples qui en ont été les auteurs, ce sont des moines pour la plupart, habitués à la vie paisible du cloître, et peu au fait des intrigues et des troubles publics, se sont contentés de rapporter seulement les évènemens, sans penser à les entourer des détails qui les appuient ou les éclaircissent ; sans doute parce qu’ils en avaient été plus souvent victimes que spectateurs. Dans ce manque absolu de renseignemens, il est naturel de penser que les Sarrasins en agirent dans la Septimanie comme ils en avaient déjà fait en Espagne, où Zama avait donné à ses soldats une partie des terres. Le produit du reste était versé dans le trésor qui percevait également au droit sur le mobilier de chaque citoyen (Zama, quod penes indivisum ab Arabibus habebat, ipse partem militibus reliquit dividendam, partem fisco de mobilibus et immobilibus assignavit, et Galliam Narbonensem divisione simili ordinavit. Roderic. Tolet., hist. arab., cap. XI. Il paraît qu’il y eut alors divers réglemens selon l’avarice ou l’équité des gouverneurs et des califes. Voici ce que dit encore le même Roderic : Ysit misit prœfectum in Hispanis Azam filium Mélic, et prœcepit ei ut civitates, oppida et castella quos primum Arabes expugnaverant, subjiceret sub tributo videlicet ut quintam partem omnium proventuum fisco regis solverent annuatim. Quæ autem se sponte reddiderant, decimum tantum solverent pro tributo, et hi et illi in suis possessionibus liberi remanerent. Idem cap. XI). Zama soumit sa nouvelle conquête à la même loi ; et les Chrétiens, moyennant ce tribut gardèrent leurs coutumes et l’exercice de leur religion. Ce qui prouve que le zèle commençait à s’affaiblir parmi les Maures, et que les califes préféraient déjà l’augmentation de leurs richesses aux progrès de leur croyance. Ce serait cependant une erreur de penser qu’à cet égard tout demeura comme avant la conquête. Les monumens du tems attestent que, pendant le séjour des Sarrasins dans la Septimanie, les sièges épiscopaux restèrent vacans, et les églises sans pasteurs (Magnus Hiatus est in catalogo Narbonensium archiepiscopum ob cladem hujus ecclesiæ, quæ cum civitate Narbonensi in manus Sarracenorum Hispaniæ incidit. Unde aut nulli episcopi per annos circiter 80 sederunt, aut eorum obliterata est memoria. Gal. Christ., tom. 6, pag. 14. Idem dictum est de successoribus Ervigi episcopi Biterræ, qui ignorantur integrum fere per seculum propter Sarracenos. Id., pag. 298. Idem de Agathense, pag. 669. Quis autem nesciat toto tempore quo Franci Sarracenos ultra Pyrœneum montem summoverent, Septimaniæ ecclesias, si non longo, ut quibusdam placuit, interpontificio, at saltem diutina laborasse oblivione, hincque mancos omnes fere catalogos præsulem provinciæ Narbonensis, qui hactenus texti sunt. Idem.).
POUR un peuple conquérant, le repos est un état violent, et la guerre une suite de triomphes. Maîtres de la Septimanie, les Maures méditaient un plus vaste dessein. Ils pensaient à s’établir en France ; et dix-huit mois après la prise de Narbonne, ils viennent investir Toulouse, dont la prise leur ouvrait l’Aquitaine. C’est de ce siège, placé par les historiens en 721, que la plupart d’entre eux datent l’entrée des Infidèles en France (Paul. Diac. loc. cit. Annal. Nazarian, Moissiancens, Patavian., mémoires du Langued. par Catel, Annal. Ece. de Lecointe. Hist. gen. du Langued.); sans doute parce qu’une entreprise aussi hardie que l’attaque d’une grande capitale, attira sur eux l’attention ; tandis que, renfermés jusques-là dans la Septimanie, le bruit de leurs premiers exploits n’en avait pas dépassé les limites.
QUOIQU’IL en soit, on les vit déployer pendant ce siège tout l’art et toute la science militaire en usage alors. Ils entourèrent la ville d’une forte circonvallation et de retranchemens élevés, sur lesquels ils dressèrent une énorme quantité de machines pour battre les murs, en même-tems qu’ils en firent jouer d’autres pour écarter ou tuer ceux qui les défendaient. Les Sarrasin d’alors ne ressemblaient plus à ce qu’ils étaient quand ils parurent pour la première fois dans l’Orient. Leurs guerres contre les Romains leur avaient appris à la faire ; et quand ils vinrent en France, le moment n’était pas éloigné où l’Europe recevrait d’eux tout à la fois des instrumens pour mesurer le tems, des caractères pour en compter les heures, et des remèdes pour rétablir et conserver la santé (La première horloge connue en France fut donnée à Charlemagne par le calife Aroun-Reschild. Les chiffres dont nous nous servons, nous viennent des Arabes. Averroès et Avicenne furent des médecins célèbres dans leur tems et consultés encore aujourd’hui.).

Buste d'Eudes de profil, à droite

EUDES, que les événemens qui vont suivre ramèneront souvent sur la scène, gouvernait alors l’Aquitaine : il avait été d’abord duc de Gascogne (l’ancienne Novempopulanie); mais, adroit, entreprenant et guerrier, il ne devait pas rester longtems renfermé dans ses montagnes. La faiblesse des rois de France lui offrait l’occasion de s’agrandir, et les troubles présens les moyens de le tenter ; il les saisit aussitôt : à la tête de ses Gascons, il entre dans l’Aquitaine, et s’en empare. On comprenait alors sous ce nom la Guienne, le Limousin, la Marche, la Saintonge, l’Angoumois, le Berri, le Poitou, et une partie du Languedoc : Dagobert 1er avait autrefois cédé ces provinces à son frère Aribert, qui en avait formé le royaume d’Aquitaine. Eudes en devait l’hommage à la couronne ; mais il s’y était constamment refusé ; et les efforts de Pépin pour l’y contraindre, avaient été sans fruit. Le fier vassal pensait sans doute que c’est au plus faible à rechercher l’appui du plus fort. L’événement justifia sa conduite ; et il se vit bientôt imploré par celui qui l’aurait dû soumettre ; Chilpéric III se crut trop heureux de confirmer, par un traité, l’indépendance de son sujet, pour en obtenir du secours contre Charles, le fils de ce même Pépin (Secund. continuat., Fredegar., Hist. du Langued. ; Du Tillet, chron. des rois de France.). Ainsi, l’habile fermeté du duc d’Aquitaine sut lui conserver les Etats que lui avait acquis son courage. Un des malheurs d’un gouvernement faible est d’être souvent obligé de légitimer le crime, par le besoin qu’il en a, et de lui donner dès-lors les couleurs et l’autorité du bon droit. Tant la nullité du prince croît l’audace des sujets !
A peine possesseur de ses nouveaux domaines, Eudes se vit obligé de les défendre. Toulouse, vivement pressée, résistait toujours, mais aurait fini par succomber. Le duc rassemble ses troupes et vole à son secours. Les Sarrasins sortent de leurs retranchemens, pour lui présenter le combat : il fut long et opiniâtre ; mais enfin Eudes, secondé par les habitans de la ville qui se joignent à lui, enfonce les Maures (Urbem dum obsiderent, exiit obviam eis Eudo, princeps Aquitaniæ, cum exercitu Aquitanorum vel Francorum, et commisit cum eis prœlium ; et dum prœliare cœpissent terga versus est exercitus Sarracenorum, maximaque pars ibi cecidit gladio. Annal. Moissiac.), tue de sa main Zama, leur chef ; et, sans leur donner le tems de se reconnaître, les rejette dans les Pyrénées, et reprend sur eux Albi, Castres, Rhodez, et les autres villes de la Septimanie dont ils s’étaient emparés (L’aut. anon. de la vie de St. Théodard dans les mém. du Langued., par Catel.). Quelques historiens ont prétendu qu’au lieu d’avoir été délivrée, Toulouse, au contraire, s’était vue obligée d’ouvrir ses portes aux Sarrasins. Mais d’autres, qui méritent plus de confiance, et parmi lesquels il s’en trouve qui peuvent être regardés comme ayant vécu au tems où l’événement s’est passé, ont écrit le contraire, et s’accordent à dire qu’Eudes sauva la ville. Il faut les en croire (Isidore de Beja., Roderic. Toleran, Hist. Arab.).
TELLE fut l’issue de la première invasion des Sarrasins dans les Gaules. Elle dura peu et n’aboutit à rien. Cependant ils ne perdirent ni le dessein ni l’espoir d’y revenir. Pendant long-tems leurs tentatives furent vaines, et leurs efforts repoussés. Enfin après cinq ans de combats continuels livrés sur la frontière, et qui ne décidaient de rien, la Septimanie les vit une seconde fois inonder ses campagnes (Annal. Moissiac. Anan. chronic. Sanct. Benign.). Dans cette nouvelle irruption des Maures, Carcassonne assiégée se défendit opiniâtrement ; mais la fortune cette fois trahit le courage : il fallut se rendre. Ambiza, successeur de Zama, moins cruel ou plus habile que ce dernier, se montra plus avide de sujets que de victimes. A force de sollicitations et d’adresse, inspirant tantôt la crainte par ses menaces, tantôt la confiance par ses promesses, il parvint à subjuguer toutes les villes de Septimanie ; il en exigea seulement des otages, qu’il fit conduire à Barcelonne. Heureuses les provinces dont le vainqueur croit de sa politique d’épargner le sang et la vie de ses vaincus ! Ambiza étendit ainsi sa domination depuis Carcassonne jusqu’à Nîmes ; un détachement des siens pénétra même en Bourgogne, où il surprit et ruina Autun (Sarraceni Augustodunum destruxerunt. Annal. Moissiac.).
CEPENDANT, malgré les forces qu’ils avaient amenées d’Espagne, et son adresse à ménager sa conquête, il ne put la garder long-tems. Nîmes fut le terme de ses exploits. A peine s’en était-il emparé, qu’il reprit le chemin des Pyrénées ; et les auteurs donnent à entendre que sa marche avait plutôt l’air d’une retraite précipitée que d’un retour volontaire (Per fugam dilapsus abscessit. Annal. Anan.). Dans le silence où ils sont restés sur les causes de cet événement, il est permis d’en faire honneur au duc d’Aquitaine, et de croire que cette seconde fois, aussi heureux que la première, il délivra de nouveau ses Etats de la présence des Maures.
L’OISEAU  de rapine qui épie sa proie, se précipite sur elle, la déchire, s’en éloigne au premier bruit, pour y revenir ensuite avec plus d’acharnement, est l’image des Sarrasins, fondant à tout moment sur la France, sans cesse repoussés et revenant sans cesse. Si l’on s’étonnait de cette persévérance, il ne faudrait pas chercher bien avant les mystères de la politique, pour en trouver les causes. Un peuple fanatique et guerrier ne voit dans les pays qui l’entourent que des conquêtes offertes à son courage, et dans leurs habitans que des sectateurs promis à son dieu ; dès-lors les incursions de l’Arabe sont assez justifiées. Il reparut bientôt ; et le repos obtenu par les victoires du duc d’Aquitaine, ne fut pas de longue durée. Dans cette troisième irruption, le Rouergue, l’Albigeois, le Gévaudan, le Velay se ressentirent de leur fureur (Beda, lib. 5, cap. 24. Il n’entre dans aucun détail sur cette troisième invasion, et il est le seul qui la place à l’année 729. Mais comme il est contemporain, on peut s’en rapporter à lui ; et les auteurs de l’hist. gén. du Languedoc n’ont pas fait difficulté de l’en croire. V. note 84, n° 7 du tom. 1er.). Le courage devenait inutile contre des ennemis tant de fois vaincus, jamais domptés, et dont l’opiniâtreté ne se lassait, ni de la résistance, ni des revers. Les peuples étaient fatigués de combats, en même tems qu’épuisés par les désastres qui les suivent. Eudes lui-même n’était pas sans inquiétude sur ses propres intérêts. Pépin venait de mourir, et Charles, son fils, héritier de sa puissance, montrait les mêmes talens pour la conserver et l’agrandir encore. Le duc n’avait point oublié les efforts de Pépin pour reprendre sur lui l’Aquitaine ; il prévoyait que si le père, occupé d’autres soins, avait enfin cessé de lui disputer sa conquête, le fils ne tarderait pas à venir lui en demander compte. Il n’avait à faire valoir en sa faveur que le traité de Chilpéric avec lui ; mais l’on savait assez que la nécessité seule avait forcé ce prince à le conclure : les Maures et le duc des Français le menaçaient donc également. Placé entre deux ennemis, il crut devoir traiter avec l’un pour être mieux en état de résister à l’autre. Munuza gouvernait alors, pour les Sarrasins, la Catalogne et la Septimanie. Eudes fit alliance avec lui ; et pour resserrer davantage leurs nouveaux liens, il consentit à lui donner sa fille en mariage.
CE que l’habile duc avait prévu, arriva bientôt. Charles, après avoir repoussé les Allemands au delà du Danube, et subjugué les Bavarois, tourna ses armes contre lui, et vint ravager ses provinces. Eudes marcha à sa rencontre ; Charles lui livra bataille, et le défit complètement. Le duc, sans se laisser abattre par ce revers inattendu, rassemble de nouvelles troupes, et veut tenter encore le sort du combat. Il est vaincu une seconde fois. Contraint de plier sous l’ascendant de son heureux ennemi, il changea de conduite avec les circonstances, se soumit, et trouva dans son adresse les moyens d’obtenir un traité avantageux, et de conserver ses Etats et son indépendance. Mais à peine Charles s’était-il éloigné, qu’un nouveau danger menaça l’Aquitaine, depuis si long-tems désolée par tant de maux.
PENDANT tout le tems de la guerre entre Eudes et le prince français, les Sarrasins, fidèles à leur dernier traité, ne l’avaient point inquiété. Renfermés dans les places qu’ils possédaient dans la Septimanie, ils s’étaient bornés à leur enceinte ; et, tranquilles spectateurs, ils avaient vu, du haut de leurs remparts, les sanglans débats de ces princes. Mais deux ans n’étaient pas encore écoulés, qu’ils recommencèrent leurs courses et leurs ravages. Voici à quelle occasion : Les Sarrasins d’Espagne recevaient de Damas un gouverneur, que les califes envoyaient et révoquaient à leur gré. Abdérame venait de succéder à Ambiza dans cette place importante. Autant son prédécesseur avait été doux et pacifique, autant celui-ci se montra farouche et cruel. Indigné que Munuza, au lieu de chercher à venger sur les Chrétiens la honte des revers précedens, se fût allié avec eux ; et soupçonnant dans cette conduite de secrets desseins d’agrandissement, il marche avec toutes ses forces contre le Sarrasin infidèle, qu’il réduit bientôt à s’enfermer dans une forteresse élevée, où il vient l’investir. Munuza, hors d’état de résistance, se résout à fuir. Il sort pendant la nuit de la place ; son épouse, qu’il aimait éperduement, n’ayant pu le suivre assez tôt, il s’arrête pour l’attendre, et erre quelque tems aux environs. L’amour le perdit. Il fut découvert : alors, se voyant sans espoir de salut, et ne voulant pas tomber vivant aux mains de son ennemi, il se précipite du haut de la montagne. On présenta à la fois à Abdérame sa tête, et son épouse que les Maures avaient prise (Elle se nommait Lampagie.); frappé de sa beauté, il l’envoya au calife de Damas. Ainsi, l’infortunée princesse passa du trône au sérail, et sans doute de l’esclavage à la mort (Chronic. Isidori episcop. pacensis à D. fray. de Saudoval coll.).
ABDÉRAME, animé par ce succès, ne se borna point à punir un sujet coupable. Il voyait, du haut des Pyrénées, la France, depuis si long-tems l’objet des vœux de sa nation, et jusqu’alors le théâtre de ses revers. Il était à la tête d’une armée puissante et victorieuse ; il jure d’effacer la honte des défaites précédentes. Il traverse la Navarre, entre en Gascogne, et vient jusqu’à Bordeaux, dont il se rend maître. Eudes, pris au dépourvu, abandonne les pays qu’il ne peut défendre, et se retire derrière la Dordogne : là, il attend l’ennemi, et se prépare à le combattre. L’intrépide Sarrasin arrive, passe le fleuve, et présente la bataille au duc, qui l’accepte et la perd. Alors Abdérame poursuit sa marche sans rencontrer d’obstacles.
ARRÊTONS-NOUS ici un moment, et voyons d’un coup d’œil quel était alors l’état de la France. Depuis treize ans un implacable ennemi désolait ses frontières, et n’avait négligé aucun moyen de les franchir. Battu, poursuivi, il met les Pyrénées entre son vainqueur et lui. A l’ombre de ces hautes montagnes, il reprend une vigueur nouvelle, et reparaît bientôt plus terrible. La guerre ne saurait l’abattre, et la paix lui rend toutes ses forces. Enfin son opiniâtreté triomphe des revers. Il prend des villes, se fortifie, s’étend ; et une seule bataille gagnée lui ouvre le chemin au cœur du royaume. Alors, tel que l’incendie qui long-tems ignoré couve en silence, et s’ouvrant enfin un passage, éclate, embrase, dévore tout, le redoutable Sarrasin, que rien ne peut plus arrêter, se répand à la fois dans le Périgord, l’Anjou, l’Angoumois, la Saintonge, le Poitou. Il tenait déjà le Languedoc et la Gascogne. Le voilà devenu possesseur de la plus belle et de la plus riche partie de la France. Dans l’ivresse du succès et l’ardeur de la conquête, il ne respecte rien : les forteresses, les châteaux, les villes tombent sous ses coups ; leurs habitans sont massacrés ou réduits en esclavage ; les églises, les monastères pillés, brûlés, détruits (On ne peut douter que la ruine et l’incendie des monastères n’aient alors causé la perte de beaucoup d’ouvrages et de manuscrits précieux qui y étaient renfermés.), les campagnes dévastées. La terreur précède un ennemi si farouche, et la désolation le suit. Il arrive jusqu’aux portes de Poitiers, dont il brûle les faubourgs. Des milliers d’Infidèles, le flambeau d’une main, l’épée de l’autre, sont au milieu de la France, et n’ont devant eux, pour arrêter leurs progrès, qu’une poignée de Chrétiens, plutôt dévoués à la mort que réservés à la victoire… Le bras d’un seul homme sauva la religion et la France, et peut-être l’Europe.
CET homme était le fils de Pépin-d’Héristal, né d’un héros et l’étant lui-même, qui vengea, par trente années de victoires, une seule défaite éprouvée dans sa jeunesse, qui fit trois fois des rois (Chilpéric III, Thierri IV, Childéric III.) quand il pouvait l’être, et sous le simple titre de duc des Français, gouverna, défendit, agrandit l’empire. Prince dont l’histoire a fait ce rare éloge que son pouvoir ne coûta pas une seule arme, et que les siens ont honoré du surnom de Martel, reconnaissant que son bras s’était montré aussi redoutable dans les combats, que son autorité avait été douce au sein de ses Etats. Tel était le fils de Pépin.
L’ABBÉ de Mably, dont il faudrait sans doute chercher à égaler le talent, avant de s’occuper à lui trouver des torts, l’a peint sous des traits bien différens. «Dur et inflexible envers ses ennemis, Charles-Martel, dit-il (Observat. sur l’hist. de Fr., tom. 1er, ch. 6.), ne voulut mériter que l’amitié de ses soldats, et se fit craindre de tout le reste. Il traita les Français avec dureté ; il fit plus, il les méprisa.» Nous oserons  n’être pas de cet avis, qu’une humeur chagrine paraît avoir dicté. Une grande puissance, établie sans secousses et sans déchiremens, une clémence qui accordait sans cesse le pardon à la révolte, et dont les ducs de Frise, d’Aquitaine, et le fils de ce dernier, éprouvèrent plus d’une fois les effets ; un long règne écoulé sans meurtres, sans exils, sans assassinats, dans un tems si fécond en toutes sortes de violences, où le crime demeurait toujours impuni sous l’autorité qui l’avait ordonné, nous semblent des preuves assez fortes d’un caractère porté plutôt à la magnanimité qu’à une inflexible rigueur. Charles-Martel eut les qualités de l’homme et les défauts de son siècle. Conquérant redoutable, il fit la guerre, comme on la fait quand tout droit des gens est inconnu, et que les succès ne sont comptés que par le nombre des incendies, des ruines et des captifs, parce qu’en effet, dans un pareil état de choses, ils ne sont réels, que quand la destruction complète de l’ennemi les assure ; mais nous ne pouvons croire qu’il ait méprisé la nation dont le courage aidait à ses triomphes, et dont la noble fierté sut toujours obéir au talent, et s’indigner d’un pouvoir inhabile et d’un joug sans honneur ; et s’il faut choisir entre la sévérité, qui outre les défauts, et l’indulgence, qui exagère peut-être les qualités, nous préférons ici l’opinion d’un historien moderne, qui nous représente Charles-Martel «honoré au-dedans, redouté au-dehors, adoré des troupes, respecté des grands, et recherché de ses voisins (Vély, Hist. de Fr., tom. 1er.).»
LE duc d’Aquitaine, défait, poursuivi, vient se jeter dans ses bras : à sa vue, Charles oublie ses ressentimens, et lui promet son secours. Il marche aussitôt contre les Sarrasins, et les joint entre Tours et Poitiers. D’abord, on se livra quelques combats particuliers, et les deux armées s’observèrent plusieurs jours avant d’en venir aux mains (Roderic. Tolet., Hist. Arab., cap. 14.). Enfin, le neuvième elles se rangent en bataille (Ce fut un samedi du mois d’octobre 732). D’un côté, paraissait une multitude immense de Sarrasins couvrant au loin la plaine, et invoquant Mahomet à grands cris ; Abdérame, sous la conduite duquel ils ont pénétré si avant dans la France, les commande et les anime de sa présence et de ses succès. De l’autre, Charles paraît à la tête des Français, habitués depuis long-tems à vaincre sous ses ordres ; si le nombre est inégal dans les deux camps, leur valeur saura le rétablir.
AU signal donné, les deux armées s’avancent l’une contre l’autre, et la mêlée devient bientôt générale. Les Français, habitués à conserver leurs rangs, avaient sur les Arabes l’avantage de leur présenter partout un front qu’ils ne pouvaient rompre. «Ces hommes du Nord, dit un ancien historien, semblables à des murs épais dont les pierres liées ensemble ne font qu’un seul tout, combattaient sans pouvoir être séparés ni ébranlés, et divisant par leur masse les rangs de leurs ennemis, en faisaient un carnage horrible (Ubi dum pene per septem dies utrinque de pugnæ conflictu excruciant, sese postremo die in aciem parant, atque dum acriter dimicant, gentes septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles permanentes, sicut et zonæ rigoris glacialiter, manent adstricti, Arabes gladio enecant. Isidor. Pacensis.).» Le combat cependant durait depuis long-tems, et la victoire était encore incertaine, quand les Arabes se virent pris à dos par un nouveau corps de troupes qu’ils n’avaient point aperçu. C’étaient celles du duc d’Aquitaine, qui, après avoir pénétré dans leur camp, et égorgé ceux qu’on y avait laissés pour le garder, venaient les attaquer par-derrière, tandis que Charles les pressait en avant (Eudo quoque cum suis super castra eorum irruens, pari modo multo interficiens, omnia devastavit. Paul. Diaccon. Eudo quoque Carolo reconciliatus, castra Sarracenorum diripuit, et reliquias corum contrivit. Chron. Sigebert. ad annum 732.). Obligés de faire face à deux ennemis à la fois, le désordre ne tarda pas à se mettre dans leurs rangs. En vain Abdérame cherche à les rallier, lui-même tombe percé de coups, en combattant vaillamment. Alors, rompus et dispersés, attaqués de toutes parts, privés de leur chef, les Arabes n’opposèrent plus qu’une faible résistance, et le combat devint une horrible boucherie, à laquelle la nuit seule mit fin. Ils en profitèrent pour regagner leur camp ; ils trouvèrent leurs retranchements détruits, et leurs compagnons égorgés. A cette vue, leur effroi n’a plus de bornes ; ils n’osent attendre le jour en présence d’un ennemi victorieux, qui ne manquerait pas de venir les attaquer de nouveau. Ils se retirent à la faveur de l’obscurité ; mais, joignant la ruse à la prudence, ils ont le soin de ne point emporter leurs tentes, qu’ils laissent toutes dressées. Le lendemain, Charles voyant que les Maures ne paraissaient point, et leur camp dans le même état que la veille, envoie quelques-uns des siens, qui lui rapportent qu’il est abandonné. D’abord il craignit un piège ; mais ensuite, assuré de la vérité, il permit à ses troupes le pillage du camp. On y trouva des richesses immenses. C’étaient les dépouilles des pays ravagés. Elles devinrent la récompense du courage et de la victoire. Telle fut cette fameuse bataille, qui, selon les expressions d’un écrivain moderne (Vély, Hist. de Fr., tom. 1er.) « a été le terme fatal de la grandeur des Arabes, l’affermissement du duc d’Austrasie, la conservation de la France, le salut de l’Europe et de toute la Chrétienté ». Charles y conquit le glorieux surnom de Martel, pour avoir, disent nos vieilles chroniques, écrasé les Sarrasins comme un marteau (Lors fu princes apelez martiaus, par son nom. Car aussi comme li martiaus débrise et froisse le fer et l’acier, et tous les autres métaux, aussi froissoit-il et brisoit-il par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nascions. Chroniq. de St. Denis. Carolus qui Tudites, id est Martellus, est agnominatus. Sigeb. Gemblacens. in vit. Sigeberti regis Austrasiæ. Il n’est pas aussi sûr que l’endroit où cette fameuse bataille fut livrée, et qui s’appelle St.-Martin, ait reçu depuis l’événement le surnom de le Bel ou le Beau. Si quelques auteurs l’ont avancé, beaucoup d’autres ont cru devoir le nier : d’abord, parce que plusieurs batailles sanglantes s’étant données dans le même lieu, il est difficile de savoir en l’honneur de laquelle le bourg de St.-Martin aurait été honoré de ce surnom. Il y a également beaucoup de difficulté à connaître la véritable origine de l’ordre de la Genette, que l’on a dit aussi avoir été institué par Charles-Martel en mémoire de cette journée, et dont douze chevaliers seulement pouvaient être décorés. Il consistait dans un collier d’or à trois chaînes entrelacées de roses, qui supportaient une genette également en or. Nous n’entrerons pas dans de plus grands détails sur une distinction qui n’existe plus ; et nous nous contenterons seulement de renvoyer ceux qui voudraient s’occuper de recherches à cet égard, aux ouvrages du P. Menestrier, de Justiani, et au Dictionnaire de Moréri, au mot Genette, et Cosse de Genette).
ET cependant un événement de cette importance est resté dans nos anciennes annales, sans récit comme sans détails ; c’est à grand peine que l’on peut recueillir quelques particularités rapportées çà et là par les historiens du tems, et plus encore chez les Espagnols que chez les nationaux (Isid. Pacens., Roderie, Tolet., Hist. Arab., cap. 14 ; Mariana, Hist. gén. d’Esp., lib. 7, cap. 3.); comme si les Français, contens seulement d’avoir bien fait, avaient laissé aux autres peuples le soin de publier leurs triomphes.

Comment Challes Martel occist en une bataille 300 000 sarrazins...

Comment Challes Martel occist en une bataille 300 000 sarrazins…

AU reste, il ne faut pas croire, comme presque tous les historiens l’ont rapporté, d’après la seule autorité de Paul Diacre (Paul. Diacon., l. 6.), qu’il soit resté plus de trois cent mille Sarrasins sur la place dans cette célèbre bataille. M. de Valois, très-éloigné d’une pareille exagération, pense, au contraire, que leur nombre n’excéda pas quatre-vingt ou cent mille hommes ; et son opinion paraît au moins plus rapprochée de la vérité (Existimo millia hominum non amplius octoginta vel centum in Aquitaniam adduxisse Abderachmanem. Adr. de Vallois, rer. Francic., l. 24.).
ON est également étonné de voir la date d’un événement si important varier chez les différens auteurs. Bossuet place cette bataille en 725 (Disc. sur l’Hist. univ.), Millot en 723 (Elém. de l’Hist. de Franc.), Mézerai en 130 (Hist. de Franc.), Mariana en 734 (Mariana, Hist. d’Esp., l. 7, cap. 3). Nous nous sommes décidés, avec le plus grand nombre de nos anciens annalistes (Annales Francorum ad annum 732… Contra quos (Sarraceni) Karlus auxilio dei fretus, Sarracenorum infinitam multitudinem simul cum rege eorum prostravit, devictisque hostibus, cum triompho regreditur. Narrant idem Annal. Moissiac., Fontanellens. Metens., Tilian., Petavian., Nazarian.), avec les PP. Daniel (Hist. de Fr., tom. 2), Lecointe (Annal. Eccl.), Mabillon (Annal. Benedict., ad ann. 732), Cordemoy (Hist. de Fr., tom. 1.) ; les historiens du Languedoc (Tom. 2, l. 8.), Valois (Rer. Francic., tom. A, l. 24.), Hainault (Abreg. chron.), et Vély parmi les modernes (Hist. de Fr., tom. 1.), à la rapporter à l’année 732 ; et nous croyons, d’après tant d’autorités réunies, que c’est à cette époque, et non à aucune autre, qu’il faut s’arrêter.
CHARLES, occupé d’autres soins, laissa au duc d’Aquitaine le soin de poursuivre les Maures, et repassa la Loire. Celui-ci les atteignit, et vengea sur les débris errans de leur armée sa défaite récente et le ravage de ses provinces. Ceux qui échappèrent à ses coups, regagnèrent la Septimanie, laissant sur leur passage de tristes marques de leur fureur et de leur désespoir.
EUDES, de retour en Aquitaine, ne jouit pas long-tems des fruits de cette victoire : il mourut à quelque tems de là. Ce fut un prince habile, un guerrier redoutable. Il eût paru plus grand, s’il fût né avant ou après le fils de Pépin, ou si le succès l’eût favorisé dans la guerre que lui déclara ce dernier. Mais il fut vaincu ; et dans la lutte du pouvoir, il n’est point d’éloges pour celui qui succombe. Les écrivains de son tems, dévoués au vainqueur, ont noirci sa mémoire ; la postérité, qui s’assied sur la tombe et juge le passé, ne reçoit point leur témoignage. Eudes pouvait également tenter en Aquitaine ce dont Charles lui-même ne craignait pas de donner l’exemple en Austrasie ; dès-lors, entre deux vassaux également ambitieux, il n’y a de différence que le bonheur, et rien à juger que le talent ; et sans doute il ne manqua au premier que la fortune du second, pour que les historiens nous aient légué de lui une plus haute opinion. Quelques-uns ont été l’accuser d’avoir appelé les Sarrasins en France, pour l’aider contre Charles (Mariana, Catel, Valois, Mabillon, Marca, Hist. de Béarn., ont justifié Eudes, accusé de trahison par les annalistes de Fuldes, de Metz, le continuateur de Frédegaire, et d’autres écrivains Austrasiens, ainsi que M. Du Tillet, Mézerai et l’abbé Millot parmi les modernes.). Il est vrai, comme on l’a vu plus haut, qu’il fit alliance avec eux, et qu’il donna sa fille en mariage à l’un de leurs gouverneurs. Nous sommes loin d’approuver cette conduite, et la politique pouvait sans doute trouver d’autres moyens d’arriver à son but sans qu’il en coutât une victime. Mais si le duc d’Aquitaine se montra dans cette occasion plus sensible à son intérêt qu’à la voix de la nature, il ne faut pas croire pour cela qu’il ait introduit les Maures au sein de la France. Celui qui pendant quinze ans ne cessa de les combattre, qui leur livra dans cet espace de tems trois batailles rangées, et les repoussa deux fois dans leurs montagnes, après avoir jonché la campagne de leurs morts, ne saurait être accusé de les avoir favorisé. Eudes fut un prince ambitieux, un politique habile, un rebelle heureux ; mais ses actions déposent qu’il ne fut pas un traître, et l’histoire juge et n’accuse pas.
APRÈS une horrible défaite, les Sarrasins semblaient pour jamais chassés de la France. Cependant ils y reparurent quelques années après, et nous en trouvons la cause dans ce qui se passait alors dans les royaumes d’Austrasie, de Bourgogne et de Neustrie, sans cesse déchirés par des divisions intestines, ou ravagés par des mains étrangères.
DANS un Etat où le Souverain n’est que le premier des grands vassaux, où les limites du pouvoir vaguement déterminées, sont tour-à-tour étendues par l’audace et resserrées par la crainte où le droit de commander n’est que la pénible occupation de disputer une autorité sans cesse contestée ; et telle était en France la royauté sous la première race, tout homme qui arrive à la souveraine puissance par la seule force de son génie et de son courage, donne à l’orgueil mécontent et à l’imprudence inquiète son exemple à suivre et l’espérance de son succès. Charles en fit la triste expérience. Ce prince, qui pendant le cours d’une longue autorité compta ses jours par ses victoires, ne les obtint presque toutes que sur des peuples mécontens ou des vassaux révoltés. Au duc d’Aquitaine succédèrent les troubles de la Bourgogne. Elle était à peine soumise, que Popon, duc des Frisons, leva au milieu d’eux l’étendard de la révolte. Après lui les Saxons l’imitèrent ; et Charles achevait de les dompter dans le nord, quand le soulèvement de Mauronte et des principaux seigneurs de la Provence, appela ses armes au midi.
CET homme, ambitieux sans moyens, et factieux sans audace, avait cru le moment favorable pour se rendre indépendant. Charles, occupé loin de lui, ne pouvait ni connaître ni déjouer ses projets, il y fait entrer les principaux commandans des villes, depuis Lyon jusqu’à Marseille. Il fallait à ces nouveaux alliés des forces capables d’en imposer, et de leur servir au besoin. Les Sarrasins étaient voisins. Ils occupaient encore la Septimanie. Mauronte se ligue avec Jussif-Abdérame, leur chef, et l’appelle au-delà du Rhône, où pour garant de sa foi il lui livre Avignon (Nunciatum est invicto Karolo principi, quod sæva gens, Sarracenorum, obtenta Septimania et Gothia, in partes jam provinciæ irruissent, Castrumque munitissimum Avenionem per fraudem quorumdam provincialium comitatum illum obtinuissent. Chron. Fontanel. Avenionem urbem munitissam ac montuosam, collecto hostili agmine, ipsi Sarraceni ingrediuntur. Continuat. Fredeg. Sarraceni, collecto exercitu, Avenionem urbem capiunt, et circumquasque regiones devastant. Paul. Diac. … Nec mora Jusse bipin Abderamonis regis in Narbona prœfectus, Arelatensem civitatem invadit et provinciam vastat. Gervas. Tilberiens., Chronic. Hildesheimens., Annal. Fuldens., Chron. Adon.).
ALORS, si les écrivains de ce tems ne nous en ont point imposé, et leur témoignage unime repousse ce soupçon, commença par la Provence une lamentable succession de maux et de calamités, qui n’eut de terme que celui du séjour des Sarrasins au milieu de ses riches campagnes. Partout où ces barbares peuvent atteindre, ils pillent, brûlent, massacrent. Le feu qu’ils allument, n’est éteint que dans le sang qu’ils répandent. Arles est saccagée (Hist. de Provence, par Papon.) ; Aix ravagée par le fer et le feu. Cimiez ne présente plus que ses ruines à ses habitans éperdus, forcés d’aller chercher à Nice un asile qui ne sera pas plus respecté (Idem.). Marseille, Valence (Hist. du Dauphiné, par Chorier, l. 19., ch. 19.), Viviers (Idem ; Hist. de Lyon, tom. 2, et Annal. de Bourgogne par Paradin, tom. 1er.), Lyon (Idem Hist. de Provence.), subissent le même sort. Vienne seule échappa à cette désolation générale, et dut au courage heureux de ses défenseurs (Hist. du Dauphiné, l. 9, ch. 19.). Les Sarrasins ne pouvant s’en rendre maîtres, firent le dégât dans la campagne ; de-là ils viennent sur les rives de la Saône, et s’emparent de Besançon, dans le France-Comté, de Tournus, de Châlons, d’Auxerre, de Dijon, de Mâcon, en Bourgogne, qu’ils ruinent ou dévastent.
CETTE invasion de la Bourgogne par les Arabes est certaine, et l’on ne peut la révoquer en doute. Presque tous les auteurs en parlent ; mais il serait difficile de les concilier sur l’époque où elle a eu lieu. A peine en trouve-t-on deux qui la rapportent à la même année. Cependant il est plus naturel de la fixer au tems dont nous parlons, qu’à tout autre. D’abord, les Sarrasins n’avaient fait jusques-là que se montrer pour ainsi dire dans l’intérieur de la France, et ils en avaient toujours été repoussés ; au lieu que leur long séjour en Provence, où ils trouvaient des alliés, les mettait à même de pousser et d’étendre leurs conquêtes. Ensuite, ils étaient plus voisins de la Bourgogne alors que quand ils occupaient les bords de l’Aude et la Septimanie ; et ces considérations géographiques ne sont pas à dédaigner. Enfin, la chronique d’Adon ne laisse aucun doute à cet égard. Cet historien, respectable d’ailleurs, écrivait au milieu du IXe siècle, et dans des lieux voisins de la Bourgogne ; il a dû connaître ce qui s’y était passé dans le siècle précédent (Il vivait à Vienne, et mourut en 875. Voici comment il s’exprime dans sa chronique. Sarraceni pene totam Aquitaniam et late alias provincias igne ferroq. superantes, Burgundiam dirissima infestatione depreduntur. M. de Valois adopté également cette opinion : Postquam Carolus Sarracenos Avenionem occupavisse Burgundiamque cognovit, etc. Ann. 737, l. 24, Rer. Francic.). Il est donc raisonnable de croire que les Sarrasins l’envahirent pendant leur séjour en Provence. Il est vrai qu’ils y avaient déjà paru en 725, puisque cette année là même ils ruinèrent Autun. Mais ce ne fut là qu’un coup de main que leur retraite suivit de près ; ce qui confirme ce que nous venons de dire, qu’ils n’eurent jamais le tems de former une entreprise suivie hors des limites de la Septimanie, tant qu’ils ne possédèrent point la Provence.
(L’auteur des Annal. de Bourgog., liv. 1er., place aussi l’invasion de cette province après la bataille de Tours, au tems de la révolte de Mauronte. Mais il croit que les fils d’Eudes appellèrent les Sarrasins en Aquitaine pour les aider contre Charles-Martel, qui leur faisait la guerre, et confond ainsi en une seule les deux expéditions de ce prince, l’une en Aquitaine, en 736, l’autre en Provence, en 737. Au reste, elles se sont suivies de si près, que l’une a pu n’être en effet que la continuation de l’autre. On peut encore voir à ce sujet les Annal. Bénéd., lib. 21, §. 6, ad ann. 737. Au reste, il faut avouer que dans tout ce qui a rapport aux premiers tems de notre histoire, et en général, à celles du moyen âge, on ne marche environné que d’écueils et de contradictions. Plusieurs faits sont d’une obscurité qui restera longtems encore impénétrable ; beaucoup d’autres sont faux ou altérés, presque tous sont rapportés à une date différente par chacun de ceux qui les racontent. A chaque moment on doute, on hésite, on se décide enfin, et croyant éviter une erreur, on tombe souvent dans une autre. C’est une pénible tâche de n’avoir à choisir sans cesse qu’entre le doute et l’inexactitude.)
AU milieu des sanglans désastres auxquels elle était en proie, la religion donna de beaux exemples de courage et de dévouement : l’abbé de Cormery, dans le Velay, exige de ses religieux qu’ils abandonnent leur monastère, peu propre à la défense, et qu’ils se retirent dans des lieux plus sûrs. Pour lui, il demeure le sort qui l’attend, la solitude qui l’entoure, et que le moment rend plus terrible encore, ne peuvent ébranler sa résolution. Bientôt les Sarrasins arrivent : furieux de voir leurs victimes échappées, et avec elles les riches dépouilles qu’ils espéraient ; ils menacent le solitaire de lui ôter la vie, s’il ne leur découvre la retraite de ses frères. Pour toute réponse, il garde le silence et reçoit la mort (Hist. génér. du Langued., l. 8.). A Marseille, quarante religieuses, jeunes encore, se déchirent le visage après se l’être horriblement mutilé (Elles se coupèrent le nez.), et se présentent ainsi aux Sarrasins, couvertes de leur sang, et inspirant l’horreur qu’elles avaient cherché. La chasteté triompha, mais la vie fut perdue. Les Maures les égorgèrent toutes. L’histoire, qui tient registre des vertus comme des crimes, a honoré leur courage en en conservant la mémoire (Annal. Bénéd. de Mabille, l. 21.). Tels étaient les alliés qu’avait appelés Mauronte.

Charles Martel combattant les Sarrasins (bataille d'Avignon)

Charles Martel combattant les Sarrasins (bataille d’Avignon)

CHARLES était encore en Saxe, quand il reçut la nouvelle de la révolte de ce duc et de l’invasion des Sarrasins. Il fait partir Childebrand, son frère, avec un nombreux corps de troupes, et lui-même ne tarde pas à le suivre avec les reste de son armée. Rien ne montre mieux dans le duc des Français le grand capitaine, le génie fait pour commander à un vaste empire, que cette activité prodigieuse qui le transporte, avec une inconcevable rapidité, des bords de l’Elbe à ceux de la Durance ; et le montre tout-à-coup aux yeux effrayés des rebelles, à l’instant où ils le croyaient encore loin d’eux. Charles, à son arrivée en Provence, investit Avignon, l’emporte d’assaut, passe au fils de l’épée les Sarrasins qui s’y étaient renfermés, et met le feu à la ville (Karolus arma arripiens ad prædictam urbem occurit. Civitas, obsidione vallata, machinis instructis, capitur, magnaq. strages hostium efficitur. Chronicon Hildesheimens.); de-là, sans perdre de tems, il court délivrer Aix, Arles, Marseille ; il passe ensuite le Rhône, entre en Languedoc, reprend toutes les villes de la Septimanie, et vient mettre le siège devant Narbonne, principal boulevart des Sarrasins, et dans lequel Athim, leur chef, trop faible pour tenir la campagne devant un ennemi si redoutable, s’était renfermé avec toutes ses troupes.
NARBONNE avait de forte murailles, une garnison nombreuse, et la facilité de recevoir des vivres et des secours en abondance par la rivière d’Aude, dont un bras la traverse avant de se jeter dans la mer. Charles entoure la ville de retranchemens ; et tandis qu’il en bat les murs avec des machines, il en fait élever d’autres sur les deux rives du fleuve, et se rend ainsi maître de sa navigation (… Narbonem urbem celeberrimam Castris circumstrinxit, regem Sarracenorum, nomine Athima, cum satellitibus suis ibidem reclusit. Annal. Metens. ad ann. 737. … Karolus Gothorum fines penetravit, Narbonam obsedit, rege Sarracenorum Athim intus incluso. Chronicon Idem.).
CEPENDANT les Sarrasins d’Espagne, instruits du danger que courent leurs compatriotes, se hâtent de leur envoyer du secours. Ils rassemblent des troupes dont ils donnent le commandement à Amauroz, l’un de leurs meilleurs généraux ; celui-ci, pour faire plus de diligence, s’embarque et vient descendre sur la côte, non loin de la ville assiégée. Charles, averti de son approche, partage aussitôt ses troupes, en laisse une partie devant la place, et marche avec l’autre à la rencontre des ennemis, qu’il trouve campés dans la vallée de Corbières, près de la mer (In loco qui vocatur Birra. Annal. Metenses. Karolus pugnavit contra Sarracinos in Gotia, in dominico die. Annal. Nazarian.). Malgré l’avantage de leur situation, il les attaque sur-le-champ ; les Sarrasins surpris, quand ils croyaient surprendre eux-mêmes, ne s’en défendent pas avec moins de courage, et disputent long-tems la victoire. Mais la valeur du duc des Français sait enfin la décider en sa faveur. Au milieu de la mêlée il aperçoit Amauroz, le joint, l’attaque et le tue. La mort du chef entraîne la défaite de ses troupes : elles plient et fuient de toutes parts. Les Français les poursuivent, les pressent entr’eux et la mer, et en font un carnage horrible. Ceux qui pour échapper à l’épée se jettent dans les eaux, y trouvent la mort qu’ils fuyaient. Très-peu regagnèrent leurs vaisseaux. Charles, après cette victoire, revint triomphant devant Narbonne.
LA destruction de l’armée qui venait le secourir, ne put abattre le courage d’Athim, et sa résistance n’en fut pas moins opiniâtre. Réduit à ses propres ressources, il montra qu’il suffisait seul à sa défense. Charles, en effet, consumait son ardeur devant les murs de Narbonne, sans pouvoir s’en rendre maître. La fortune se chargea du soin de l’en éloigner, en l’appelant tout-à-coup au sein de ses Etats, et lui donnant ainsi le moyen d’abandonner sans honte une entreprise continuée jusques-là sans succès. Thierri IV venait de mourir à vingt-trois ans ; le fils de Pépin avait lui-même tiré de l’ombre du cloître ce fantôme de roi, pour le placer sur le trône. Quand il fut évanoui, le duc des Français, entouré de leur admiration et de ses victoires, trop grand pour se donner un nouveau maître, trop puissant pour qu’on osât, sans son consentement, remplir un trône qui ne restait vacant que parce qu’il ne voulait pas l’occuper, prit le parti de gouverner seul et en son nom l’empire qu’il défendait seul aussi. Les Français depuis logn-tems étaient habitués à le regarder comme leur souverain ; plus d’une fois il en avait hautement exercé tous les droits. Dans le dernier traité du fils du duc d’Aquitaine avec lui, il avait été dit qu’il tiendrait ce duché à foi et hommage de Charles-Martel, et de ses enfans, Carloman et Pépin. L’heureux duc pouvait donc croire inutile de donner un successeur au jeune Thierri. Mais sa présence était nécessaire en France. Laissant devant Narbonne un corps de troupes suffisant pour en continuer le siège, il remonte le long de la mer, s’empare de Béziers, d’Agde, de Maguelonne, de Nîmes. Mais pour empêcher à l’avenir que ces villes ne protégeassent de nouveau les Sarrasins contre lui, il fit raser les murs de Béziers et brûler ses faubourgs. Agde éprouva le même traitement ; Maguelonne, ruinée de fond en comble, ne s’est jamais relevée depuis. On mit, par ses ordres, le feu aux portes de Nîmes et à ses arènes, monumens de la puissance et de la grandeur romaine (Urbes famosissimas, Nemausam, Agathim ac Biterrem funditus muros et mænia destruens, igne supposito concremavit suburbam et castra illius regionis vastavit. Continuat. Fredeg. Magdalonam destrui prœcepit. Nemauso vero arenam civitatis illius atque portas cremari jussit. Annal. Moissiac. Metens. Ananian.). Ainsi, tout périssait, les hommes et leurs ouvrages. Nous ignorons si la prudence exigeait de si cruelles précautions ; mais au récit de ces épouvantables exécutions, on se demanda ce que devenaient les habitans d’un pays si impitoyablement traité, ou plutôt l’on s’étonne qu’il s’y trouvât encore des villes à détruire et du sang à répandre.

Fontaine antique près Maguelone, ville détruite par Charles Martel (Hérault)

Fontaine antique près Maguelone, ville détruite par Charles Martel (Hérault)

TANT que Charles avait occupé la Septimanie, Mauronte et les seigneurs de son parti n’avaient point osé se mesurer à lui, et s’étaient retirés dans les montagnes voisines de la mer. Son départ rendit le courage à des rebelles qui n’en avaient que loin du danger. Ils renouèrent de nouveau leurs projets, et recommencèrent la guerre ; ils ne tardèrent pas à voir reparaître au milieu d’eux le terrible fils de Pépin.
CE prince, résolu cette fois de délivrer pour toujours la Provence du joug des Infidèles, engage Liutprand, roi des Lombards, à joindre ses efforts aux siens (Karolus legatos cum muneribus ad Liutprandum regem mittens, ab eo contra Sarracenos auxilium poposcit ; qui nihil moratus, cum omne Longobardorum exercitu in ejus adjutorium properavit. Paul diac. l. 6.); et tandis qu’il repousse les Sarrasins vers la mer et dans les montagnes, celui-ci les attaque dans ce dernier asile, les défait, les poursuit, les disperse. Mauronte fut pris dans une caverne obscure où il s’était caché ; digne fin d’un esprit remuant et inquiet, dont les projets furent toujours au-dessus de l’habileté, et qui n’eut ni le talent d’exécuter, ni le courage de mourir (Le père Daniel dit qu’il fut chassé du pays. Tom. 1er.). Cette dernière expédition acquit au duc des Français toute la Provence, qu’il réunit à ses autres Etats.
CEPENDANT le Languedoc, tant de fois ravagé, mais aussitôt perdu que conquis, était encore au pouvoir des Sarrasins. Narbonne tenait toujours ; les efforts de Charles, pour s’en rendre maître, avaient été inutiles ; ceux de Pépin, son fils et son successeur à la puissance, furent long-tems sans être plus heureux. Enfin les habitans, lassés des misères d’un si long siège (il durait depuis sept ans), résolurent d’y mettre un terme. Ils offrirent aux Français de leur livrer la ville, s’ils voulaient s’engager par serment à les maintenir dans l’usage de leurs lois et de leurs coutumes. La condition fut acceptée. Au jour convenu ils surprennent la garnison, font main-basse sur elle, et ouvrent leurs portes aux Français (Franci Narbonam obsident, datoque sacramento Gothis qui ibi erant, ut si civitatem partibus traderent Pipini regis Francorum, permitterent eos legem suam habere. Quo facto, Gothi, Sarracenos qui in prœsidio illius erant, occidunt, ipsamque civitatem partibus Francorum tradunt. Annal. Moissiac. Franci Narbonam diu obsessam per Gothos recipiunt, peremptis Sarracenis, facta pactione cum Francis, quod illi Gothi patriis legibus, moribus paternis vivant, et sic Narbonensis provinciæ Pipino subjicitur. Gervas. Tilber., Annal. Metens.). La prise de Narbonne entraîna la soumission du reste de la Provence, dont une partie avait été donnée à Pépin, sept ans auparavant, par le duc Ansemond, qui préféra l’autorité de ce prince au joug des Infidèles ; prévoyant sans doute qu’il achèverait tôt ou tard de la réduire sous ses lois, il crut qu’il était de son intérêt d’aller au-devant de l’événement, et de se faire un mérite d’une démarche que la force lui arracherait un jour. Ainsi, digne héritier du bonheur et de l’empire de son père, Pépin eut comme lui la gloire d’en reculer les bornes, et d’y ajouter une nouvelle province : événement important de notre histoire, qui fonda le privilège que le Languedoc a gardé pendant onze cents ans de se gouverner en pays d’Etats, en même tems qu’il est le premier titre de propriété acquis par nos rois sur cette partie de la France.
LES efforts de trois grands capitaines, et près d’un demi-siècle de combats (Les Sarrasins l’ont ravagée pendant deux siècles et demi, si l’on compte depuis le siège de Narbonne en 719, jusqu’à l’époque où Guillaume les chassa de la Provence en 970. Mais leurs plus grands efforts pour se maintenir dans les Gaules et y établir leur domination, n’eurent lieu que de 719 à 775, ce qui renferme un espace de 50 ans.), avaient enfin arraché aux Sarrasins tout ce qu’ils y possédaient. Mais la France était sans marine, et ses côtes mal défendues leur offraient un abord facile ; ils surent en profiter pour tenter, sous Charlemagne, un coup de main sur Nice, et un autre sur Marseille, au tems de Louis-le-Débonnaire. Jusques-là c’étaient plutôt les brigandages de pirates avides de butin, que les entreprises d’une armée conquérante et disciplinée. Mais leur nouvelle descente en Provence, en 890, eut des suites plus funestes, et mérite qu’on en parle en détail.
QUELQUES-UNS d’entre-eux débarquèrent en Fressinet, château fort situé sur une colline, non loin de Fréjus, et environné de bois épais. Ils s’en rendirent les maîtres. De-là, comme d’un repaire, ils désolaient les environs. Leur succès et l’appât du gain eurent bientôt grossi leur nombre. Alors ils se virent en état de vendre leurs services aux seigneurs de Provence, toujours divisés entre eux, et qui ne craignaient pas de les acheter. Ainsi, de pirates obscurs, ils devinrent en peu de tems des alliés puissans. Parvenus là, ils ne gardent plus de ménagement, et recommencent leurs ravages : ils prennent et détruisent Fréjus et Saint-Tropès (Hist. de Prov., tom. 2.), et s’étendent le long de la côte. Gênes, malgré son éloignement les voit à ses portes, et ne peut leur résister. Ils s’en emparent, massacrent une partie des habitans, réduisent l’autre en esclavage, et mettent le feu à la ville. Ils se retiraient, chargés de butin et traînant à leur suite leurs nombreux prisonniers, quand ils rencontrent un corps de troupes sorties depuis peu de la ville pour quelque expédition, et qui revenaient après l’avoir terminée ; à la vue de leurs concitoyens chargés de chaînes, les soldats fondent sur les Sarrasins, les enfoncent, les dispersent et leur arrachent une proie dont ils se croyaient déjà sûrs.
CEPENDANT leur audace avait éveillé l’attention. Hugues, duc de Provence, l’un de ces souverains passagers que l’Italie vit au milieu du IXe. siècle se disputer le droit de l’asservir (Murator., Annal. Ital.), était alors roi de Lombardie. Il crut devoir s’opposer aux progrès des Maures ; mais désespérant d’y réussir tant que la mer réparerait leurs forces, en leur apportant sans cesse des secours d’Afrique ou d’Espagne, il s’adressa aux empereurs d’Orient, et leur demanda une flotte et du feu grégeois pour exterminer les Sarrasins. Constantin VII et Romain occupaient alors le trône de Constantinople ; ils y consentirent, et les Maures se virent bientôt investis par terre et par mer. C’en était fait de ces barbares, et leur ruine eût été complète, si le roi de Lombardie s’était cru obligé de venger le sang de ses sujets. Mais il voulait seulement affaiblir et non détruire des ennemis qu’il se proposait de faire servir à ses desseins. On vit donc le vainqueur traiter lui-même avec les vaincus, et leur abandonner les montagnes qui séparent la Suisse de l’Italie, à condition qu’ils en défendraient le passage contre Bérenger, son rival, qu’il avait contraint de se réfugier en Allemagne. Ainsi, l’intérêt du monarque perpétua les maux des sujets.
ENFIN, parut celui qui devait y mettre un terme : c’était Guillaume 1er., comte de Provence, et successeur de Boson II. Les Sarrasins occupaient toujours le Fressinet. C’était là qu’ils venaient réparer leurs forces, partager les dépouilles des pays voisins, et méditer de nouveaux désastres. Guillaume va les y surprendre, les en chasse, détruit leur asile, les poursuit de montagne en montagne, sans leur donner le tems de se reconnaître, et les anéantit enfin sans retour. Mais, joignant à la fois la clémence d’un souverain aux qualités d’un guerrier, il se montra aussi généreux après la victoire, que redoutable pendant la guerre. La longue habitation des Sarrasins dans les villes et les villages voisins de la mer, avait familiarisé leurs habitans avec eux, et les faiblesses de l’amour s’étaient mêlées plus d’une fois aux fureurs des combats ; de nombreuses alliances avaient été le fruit de ces doux rapprochemens. Il eût été facile à Guillaume de venger sur des femmes et des enfans les crimes des pères, mais aucune exécution sanglante ne souilla ses lauriers. Il se contenta de réduire ces familles en servitude, et leurs descendans se perpétuèrent ainsi dans les pays dont leurs ancêtres avaient été chassés. Il paraît même qu’ils y conservèrent pendant long-tems les marques de leur origine. On lit dans l’Histoire de Provence que Romée-de-Villeneuve, en 1250 (Hist. de Provence, tom. 2.), plus de deux siècles après l’expulsion des Maures, ordonna, par son testament, que les Sarrasins et les Sarrasines du lieu de Villeneuve seraient vendus après sa mort.
APRÈS de si longs et si violens orages, un jour plus doux brillait sur la Provence. Guillaume s’occupa du soin de fermer des plaies qui avaient été si douloureuses. Les villes sortirent du milieu de leurs ruines, et les campagnes, désertes et incultes, se couvrirent d’habitans et de moissons. Mais dans l’affreuse confusion où tout était encore, et dans l’impossibilité de rien reconnaître, on se battit de nouveau pour le partage des terres (Idem.). Cependant la trace des maux s’effaçait peu à peu : la piété relevait les autels, et la religion à son tour répandait ses consolations et ses bienfaits. Saint-Tropez lui dut son rétablissement (Hist. de Provence, tom. 2.). On avait construit une église sur ses ruines ; les religieux y accueillaient avec bonté ceux qui venaient y prier. Les plus éloignés se bâtirent des logemens auprès du monastère. Ces établissemens, rares d’abord, se multiplièrent par la suite, et formèrent une nouvelle ville à la place même de l’ancienne.
AINSI fut arrêtée pour jamais cette longue suite de sanglantes tragédies dont la Provence avait été le théâtre ; et la France elle-même se vit enfin délivrée de ces cruels ennemis qui l’avaient désolée si long-tems, et mise une fois à deux doigts de sa perte. Mais, ainsi que l’on se transmet d’âge en âge la mémoire des grandes catastrophes qui ont épouvanté la terre et changé sa surface, le souvenir des Sarrasins se conserve encore aux lieux qu’ils ont habités, et les rappelle sans cesse au voyageur qui les parcourt. Il y a près de Toulouse un château nommé Castel-Morou, dont on leur attribue la construction, quand ils vinrent assiéger cette ville ; et à trois lieues de Montauban, un autre appelé Castel-Sarrasin. L’île où subsistait Maguelonne a un port nommé Port-Sarrasin. On voit au Fressinet un fossé large et profond, et une citerne taillée dans le roc, ouvrages de ces barbares. Auprès d’Aix, entre Rougnes et Lambesc, on trouve un vaste sépulchre, aussi creusé dans un rocher, et que les habitans désignent sous le nom du Vas dou Morou, et dans la terre du Puech une source appelée Fouen Mouresquo (Hist. de la ville d’Aix, par Pittou.). Enfin, les montagnes si long-tems habitées par eux se nomment les Maures. (Voyage dans le midi de la France, par Millin, T. 2.) Il n’est point jusqu’à la langue où l’on ne trouve, pour ainsi dire, des traces vivantes de leur séjour en France, s’il est vrai que cette expression, faire la salamalec, et beaucoup d’autres mots, tels que ceux d’almanac, d’algèbre, d’alchymie, nous viennent d’eux, comme il y a tout lieu de le croire. Rien ne prouve mieux la terrible impression qu’ils avaient laissée dans l’esprit des peuples du midi, que cette tradition attachée à tous les lieux qu’ils ont habités, et venue jusqu’à nous à travers les siècles, sans s’altérer ni s’affaiblir.

Les invasions des IXe et Xe siècles. Normands - Sarrasins - Hongrois

Les invasions des IXe et Xe siècles. Normands – Sarrasins – Hongrois

EN effet, pendant plus de deux cents ans, ils tourmentent ils ravagent, ils désolent un vaste empire, et dans ce long espace de tems, s’ils n’en sont pas toujours vainqueurs, ils en sont constamment l’effroi. Les efforts, l’habileté, le courage de trois grands princes arrêtent tour à tour leur effrayante audace, et ne peuvent qu’à peine en triompher. A des armées de Sarrasins détruites en succèdent de nouvelles à détruire encore ; leur chef, tué dans la mêlée, est aussitôt remplacé par un nouveau, héritier des projets de celui qui l’a précédé. Et ce torrent dévastateur, qui venait fondre sans cesse sur la France, eût peut être à la longue fini par l’engloutir, s’il n’eût trouvé à sa source même et porté dans son sein les causes inévitables de sa destruction.
CES causes furent les divisions qui éclatèrent au milieu des Sarrasins, peu après leur établissement en Espagne, et les efforts toujours croissans et toujours heureux de Pélage et de ses descendans, pour les en chasser ; efforts qui, continués sans relâche, les inquiétèrent d’abord, les affaiblirent ensuite, et finirent par les renverser. A cette époque, l’Espagne fut perdue pour eux. Jean X, aussi bon guerrier que mauvais pape, portant également la cuirasse et la tiare, leur avait déjà enlevé l’Italie, qu’il étonnait par son courage, après l’avoir révoltée par ses débauches. Les Grecs venaient de leur ôter Candie, et les Normands la Sicile (Ils avaient à leur tête Guillaume, surnommé Bras-de-Fer, l’un des fils de Tancrède de Hauteville.). L’Europe fut ainsi délivrée de ces farouches ennemis ; et la terreur de leur nom, renfermée dans l’Asie, et rejetée loin des lieux qu’elle avait fait trembler.
CETTE puissance des Maures, si grande, si vaste, si redoutable, qui s’éleva sur l’empire romain, et sembla devoir en hériter, et cependant aujourd’hui détruite ; trois siècles d’efforts inouïs, de guerres terribles, pour établir leur domination et leur loi ; la moitié de la terre soumise à l’une et prosternée devant l’autre ; et bientôt après, tant de combats livrés sans fruit, tant de conquêtes perdues, tant de sang inutilement versé ; cette religion si long-tems fugitive devant eux, revenant habiter les lieux d’où ils l’avaient bannie, et allant à son tour élever ses autels à côté même de la mosquée, et jusqu’aux bornes les plus reculées de l’empire du croissant ; quel grand spectacle et quel sujet de réflexions à la fois ! A la vue, d’un côté, d’une ruine si complète, de l’autre, d’un triomphe si éclatant, on rappelle à sa mémoire les noms de ceux qui en ont été les auteurs, et dont le monde célèbre encore aujourd’hui les grands talens et l’heureux courage. On revoit d’un même coup-d’œil les plaines de Poitiers, où vainquit Charles-Martel, et les champs de Grenade, où vinrent expirer, aux pieds de Ferdinand, les derniers effors de la puissance des Maures ; et l’esprit encore frappé de ces grands événemens, qui semblent n’être que l’expression de l’immuable volonté qui régit les empires ; en même tems qu’on paye à ces vaillans héros le tribut de gloire et d’admiration qu’ils méritent, on adore cette sagesse éternelle dont ils ont été sans doute chargés d’accomplir les décrets.
TERMINONS ici cet exposé rapide des guerres des Sarrasins dans les Gaules. Montrer que leur séjour s’y est prolongé plus qu’on ne le croit communément ; éclaircir quelques faits de ces tems reculés de notre histoire, et leur assigner une date plus précise ; prouver l’incertitude et même la fausseté de quelques autres : tel a été notre but.
SI l’occasion ou l’amour des sciences transportait un jour au milieu de l’Espagne un homme instruit et laborieux, auquel les langues arabe et castillane fussent également bien connues, et qu’il visitât avec un soin égal à la peine, les nombreuses bibliothèques des couvens et des monastères de ce pays, nous ne doutons pas qu’il n’y découvrit des ouvrages précieux et des renseignement certains sur les événemens qui nous ont occupé, et qui jusqu’ici, négligés par l’insouciance et perdus pour l’histoire, attendent que le zèle ou un heureux hasard les tire de la nuit du cloître et les montre au grand jour. Pour nous, dans l’impossibilité où nous sommes de satisfaire au vœu que nous émettons ici, il ne nous reste plus qu’à nous acquitter d’un aveu que nous nous sentons pressés de faire ; et le lecteur l’a déjà prévu d’avance : c’est d’avoir mal connu nos forces ; c’est d’avoir, emportés par un vain desir de produire, arrêté son attention sur des récits que le talent eût mieux présentés sans doute, et qu’il eût enchaînés avec plus d’art, pour les faire lire avec plus d’intérêt. Personne ne sait mieux que nous combien nous sommes demeurés au-dessous de la tâche que nous nous étions imposée, combien nous laissons encore à désirer ! et nous aurions vingt fois, en composant cet écrit, arrêté notre plume et quitté le travail, si le desir d’ajouter à ceux que nous avons déjà, quelques faits épars çà et là dans les auteurs, et jamais soumis jusqu’ici à l’ordre d’une narration suivie, n’avait été plus fort que la crainte du blâme ; et ce n’a pas été un prix trop cher à nos yeux, que de payer d’un peu de honte le plaisir de les recueillir et de les faire connaître. Au reste, si nous nous sommes montrés dans cet ouvrage plus érudits qu’habiles, et plus exacts qu’éloquens, puisse la vérité des choses nous absoudre du tort de les avoir mal dites, et peut-être pourrons-nous encore avoir assez de talent, si nos lecteurs ont beaucoup d’indulgence.

Les Sarrazins

Les Sarrasins (15e siècle)

Site à consulter : Nos ancetres Sarrasins