Ce sont quelques parentes qui furent nourrices au XVIIIe siècle qui m’ont conduite sur le sujet de la prise en charge des enfants abandonnés. Le nourrisson  n’était autrefois considéré humain que lorsqu’il ne se nourrissait plus au sein. Depuis l’Antiquité les parents qui ne pouvaient ou ne voulaient élever leur enfant l’exposaient dans l’espoir pour certains qu’il soit recueilli :

Exposition d’enfant : C’est le crime que commettent les pere & mere qui exposent ou font exposer, dans une rue ou quelqu’autre endroit, un enfant nouveau-né ou encore hors d’état de se conduire.
Cet usage barbare étoit pratiqué chez presque tous les peuples, mais sur-tout parmi les Grecs, aux Thébains près, chez lesquels il étoit défendu par une loi d’exposer les enfans. Les Lacédémoniens en avoient fait un point de leur discipline sévere. On apportoit tous les enfans aux anciens d’une tribu, & c’étoit à eux à décider si l’enfant méritoit d’être conservé, ou exposé; ce qui dépendoit de la force ou de la faiblesse de son tempérament. Cette coutume vint des Grecs chez les Romains. Ceux-ci, aussi-tôt qu’un enfant étoit né, le mettoient à terre, & lorsqu’ils vouloient le nourir, ils le levoient de terre, tollebant; mais ils le laissoient, quand ils vouloient s’en défaire, & alors on alloit l’exposer hors la maison, dans une corbeille de papirus, enduite de bitume. Les Grecs exposoient l’enfant tout nud; mais les Romains l’habilloient, & lui mettoient quelquefois des choses qui pussent le faire reconnoître dans la suite. Les premiers choisissoient la place publique pour y mettre l’enfant; les derniers l’exposoient le long du Tibre, sur le lac Velabre, près des égoûts, & à la colonne Lactaire. Les empereurs Valentinien & Gratien, furent les premiers qui défendirent cet odieux usage.
Dans tous les pays policés ce crime est aujourd’hui puni de mort; d’autant plus que les souverains ont presque généralement établi des maisons pour mettre à l’abri de la barbarie maternelle, ces innocentes victimes de la débauche.

Extrait de : Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique ou Bibliothèque de l’homme d’état et du citoyen, tome 18 par Jean-Baptiste R. Robinet.

Les Grecs et les Romains ne furent pas les seuls à pratiquer l’abandon et l’infanticide, beaucoup d’autres peuples considéraient ces actes comme d’utilité publique.

Les enfants recueillis devenaient esclaves et c’est l’Église qui se chargea peu à peu de gérer leur placement et d’inculquer une conscience dans les esprits. De nombreux abus de toutes sortes furent liés au trafic des orphelins et ce n’est que très progressivement que leur condition est venue à s’améliorer essentiellement par la répression des infanticides et expositions et surtout par l’affranchissement des nouveaux-nés abandonnés par Grégoire 1er.

Au XVIe siècle l’entretien des enfants trouvés revint aux seigneurs et aux communautés d’habitants. A Paris, la maison de la Couche se chargea durant quelques temps d’accueillir quelques enfants et c’est Vincent de Paul qui s’impliqua ensuite dans l’hôpital des enfants trouvés.

Bien administrée, la maison des enfants trouvés, à Paris, prospéra et prit une grande extension pendant le cours du dix-huitième siècle; on y conduisait les nouveaux-nés qui étaient délaissés par leurs mères, non-seulement à Paris, mais encore dans les communes voisines. Le plus profond mystère environnait les réceptions; quelques enfants étaient élevés dans l’hospice, mais le plus grand nombre recevait des soins de nourrices qui habitaient la campagne (L’hospice des enfants trouvés de Paris est aujourd’hui destiné à la réception de tous les enfants abandonnés, depuis la naissance jusqu’à dix ans; au dessus de cet âge, ils sont envoyés à l’hospice des orphelins. Les enfants qu’on apporte sont reçus par une sœur de charité et placés dans un berceau. On dresse procès verbal du jour et de l’heure de l’arrivée de l’enfant, de son sexe, de la manière dont il est vêtu, de tous les indices qu’il peut offrir. S’il n’y a aucun signe de reconnaissance, on donne à l’enfant un nom sous lequel on l’inscrit dans le registre de l’hospice. Le même registre constate ensuite dans le même ordre la destination ultérieure de l’enfant; il est tenu secret (Recueil des règlements et instructions pour l’administration des secours à domicile de Paris; Paris, 1829, in-4°, p. 329.)
On pourra consulter, dans la partie statistique de cet Essai, le tableau du département de la Seine, qui donne le mouvement des enfants trouvés dans la capitale de la France. Le régime qui gouverne la maison de Paris est cité dans plusieurs des chapitres de notre travail; nous renvoyons pour les détails tout-à-fait spéciaux, aux divers rapports et règlements publiés par l’administration des hospices, aux recherches statistiques publiées par M. de Chabrol, préfet de la Seine, et aux documents statistiques sur la France, imprimés par ordre du ministre du commerce. Une histoire de la maison des enfants trouvés de Paris présenterait nécessairement de l’intérêt)
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Pendant que Paris, Lyon, et quelques autres grands centres de population possédaient des hospices bien tenus pour recevoir les enfants trouvés, il n’y avait ni maisons, ni secours réguliers affectés à cet œuvre dans le plus grand nombre des provinces. Tout était abandonné au provisoire, partout la condition des enfants trouvés était soumise à l’arbitraire le plus déplorable, partout il y avait conflit entre les communes, les hospices et les seigneurs hauts justiciers pour repousser le fardeau de l’entretien de ces infortunés. Chaque province avait sa coutume, sa juridiction; chacune pourvoyait aux besoins de ses enfants trouvés selon ses ressources et les vues particulières des hommes qui l’administraient; mais toutes avaient reçu défense expresse d’envoyer à la maison de Paris les nouveaux-nés trouvés sur leur territoire. Rejetés presque de toutes parts, ou acceptés avec mauvaise volonté et répugnance, les enfants abandonnés tantôt ne trouvaient pas d’asile, tantôt ne recevaient que des secours offerts d’une main parcimonieuse et peu bienveillante. La loi ne s’était pas chargée de leur avenir et n’avait pas encore déterminé leur état.

Extrait de : Histoire statistique et morale des enfants trouvés par Jean-François Terme (1837)

Pour être nourrice, outre des qualités physiologiques particulières, il fallait pour exercer s’enregistrer et suivre la réglementation qui s’appliquait à ce corps d’activité. La condition de nourrice, tout comme celle de sage-femme, se voulait apparemment assez rigoureuse et ce sont généralement des mères respectables dont le taux de mortalité infantile familial était assez réduit qui obtenaient l’autorisation d’allaiter les nouveaux-nés.

[…]Suivant une déclaration du roi du 29 janvier 1725, enregistrée au parlement, il doit être tenu dans le bureau général des recommandaresses à Paris (Il y avoit alors à Paris quatre bureaux de recommandaresses; mais ils ont été supprimés par une déclaration du 24 juillet 1769, qui a établi à la place un seul bureau général. Nous rapportons cette déclaration à l’article Recommandaresses.), un registre paraphé du lieutenant général de police, dont chaque article doit contenir le nom, l’âge, le pays & la paroisse de la Nourrice, la profession de son mari, l’âge de l’enfant dont elle est accouchée, & s’il est vivant ou mort, le tout justifié par un certificat du curé de la paroisse, qui doit d’ailleurs rendre témoignage des mœurs & de la religion de la nourrice, si elle est veuve ou mariée, & si elle n’a point d’autre nourrisson.
La disposition qu’on vient de citer, contient d’ailleurs les dispositions suivantes :
«Article 6. Les certificats des Nourrices seront mis en liasse & numérotés par premier & dernier, de mois en mois, relativement aux articles du registre; à l’effet de quoi ils seront pareillement visés par le commissaire.
7. Il sera pareillement fait mention sur le registre, tant du nom & de l’âge de l’enfant qui sera donné en Nourrice, que du nom, de la demeure & de la profession de son père, ou de la personne de qui elle aura reçu l’enfant; & il sera délivré une copie du tout à chaque Nourrice par la recommandaresse du bureau où elle se sera présentée; & sera ladite copie signée par la recommandaresse, & visée par le commissaire, le tout à peine contre les recommandaresses qui auront contrevenu au présent article, de cinquante livres d’amende pour chacune contravention, & d’interdiction pour trois mois, même de plus grande punition, s’il y échoit.
8. Les nourrices seront tenues de représenter ladite copie au curé de leur paroisse, qui leur donnera un certificat, lequel elles auront soin d’envoyer au lieutenant général de police, qui le fera remettre à chacune des recommandaresses, pour être joint au premier certificat du curé, dont sera fait note sur le registre en marge de l’article, à quoi le commissaire tiendra la main, & les Nourrices, faute de sa_ faire au présent article, seront condamnées à cinquante livres d’amende, dont les maris seront responsables.
9. Défendons sous pareilles peines aux sages-femmes, aux aubergistes, & à toutes personnes, autres que les recommandaresses, de recevoir, retirer, ni loger les Nourrices & meneuses, de s’entremettre pour leur procurer des nourrissons, ni de recevoir sous ce prétexte aucun salaire, ni récompense; sans néanmoins rien innover ni changer dans ce qui se pratique à l’égard de l’hôpital des enfans-trouvés.
10. Défendons aux meneuses de conduire et d’adresser les Nourrices ailleurs qu’à l’un des quatre bureaux des recommandaresses, sous les mêmes peines.
11. Faisons pareillement défense aux Nourrices d’avoir en même temps deux nourrissons à peine du fouet contre la Nourrice, & de cinquante livres d’amende contre le mari, & d’être privés du salaire qui leur sera dû pour les nourritures de l’un & l’autre enfant.
12. Seront tenues les Nourrices, sous les mêmes peines, d’avertir les pères & mères, ou autres personnes de qui elles auront reçu les enfans, des empêchemens qui ne leur permettront plus de continuer la nourriture, & des raisons qui les auront obligées de les remettre à d’autres, dont elles indiqueront en ce cas le nom, la demeure & la profession. Comme aussi seront tenues les Nourrices, en cas de grossesse, d’en donner avis dans le deuxième mois aux pères & mères des enfans, ou autres personnes qui les en auront chargées; & pareillement, en cas de décès des enfans dont elles auront été chargées, elles seront obligées d’en avertir les pères et mères desdits enfans, ou autres qui les en auront chargées, & de leur envoyer l’extrait mortuaire desdits enfans; & si le curé exige d’elles ses droits pour l’expédition dudit extrait, elles en seront remboursées par les pères & mères, ou autres de qui elles auront reçu lesdits enfans, en vertu de l’ordonnance qui sera rendue par le lieutenant général de police, en cas qu’ils refusent de le faire volontairement.
13. Défendons aux Nourrices, à peine de cinquante livres d’amende, de ramener ou de renvoyer les nourissons, sous quelque prétexte que ce soit, même pour défaut de payement, sans en avoir par écrit aux pères & mères, ou autres personnes qui les en auront chargées, & sans en avoir reçu un ordre exprès de leur part; & en cas que lesdits pères & mères, ou autres personnes négligent de répondre à l’avis qui leur aura été donné, les Nourrices en informeront, ou par elles-mêmes ou par l’entremise du curé de leur paroisse, le lieutenant général de police, qui y pourvoira sur le champ, soit en faisant payer les mois échus qui se trouveront dus, soit en permettant aux Nourrices de ramener ou de renvoyer l’enfant, pour être remis entre les mains de qui il sera ordonné par ledit lieutenant général de police.
15. Les pères & mères seront condamnés par le lieutenant général de police au payement des nourritures des enfans qui auront été mis en nourrice par l’entremise des recommandaresses, lesquelles condamnations seront prononcées sur le simple procès-verbal du commissaire qui aura visé le registre où lesdits enfans seront inscrits, & après que les pères & mères, ou autres personnes qui auront chargé les Nourrices desdits enfans, auront été assignés verbalement, comme en fait de police, sans aucune autre procédure ni formalité; & seront les condamnations qui interviendront exécutées par toutes voies dues & raisonnables, même par corps, s’il est ainsi ordonné par ledit lieutenant général de police; ce qu’il pourra faire en tout autre cas que celui d’une impuissance effective & connue.
15. Sera notre pésente déclaration enregistrée au bureau desdites recommandaresses & transcrit à la tête d’un chacun de leurs registres, affichée dans leur bureau, & publié dans toutes les juridictions royales ou seigneuriales du ressort de notre cour de parlement de Paris.
La déclaration dont on vient de rapporter les principales dispositions, a été confirmée par une autre déclaration du premier mars 1727 (L’exécution de ces deux déclarations a encore été ordonnée par une autre du 24 juillet 1769, que nous rapportons à l’article Recommandaresses, & qui fait  quelques légers changemens aux précédents.). L’article 2 de cette dernière loi a d’ailleurs ordonné que les Nourrices seroient tenues de rapporter ou renvoyer les enfans dans la quinzaine du jour qu’ils leur auroient été demandés pas leurs parens, ou par les personnes qui les en auroient chargés, quand même ces Nourrices auroient pris ces enfans par changement d’autres Nourrices ou autrement; & qu’en cas de mort des mêmes enfans elles en rapporteroient ou renverroient les hardes avec les certificats de mort, à leurs parens, le tout à peine de cinquante livres d’amende contre les Nourrices & leurs maris, même de plus grande peine, le cas échéant.
Il est défendu aux Nourrices de venir prendre des enfans à Paris, pour les remettre à d’autres Nourrices lorsqu’elles seront arrivées dans leurs pays, ou d’en venir prendre sous de faux certificats, à peine de punition corporelle. C’est une disposition de l’article 8, qui défend en outre, sous les mêmes peines, aux Nourrices qui se trouvent grosses, de prendre des enfans pour les nourrir & allaiter.
L’article 10 défend, sous peine de punition exemplaire, aux Nourrices d’abandonner ou exposer les enfans dont elles se sont chargées; & s’il arrive que ces enfans viennent à périr par leur faute, elles doivent être punies suivant la rigueur des ordonnances.[…]

Extrait de : Répertoire universel et raisonné de jurisprudence civile, criminelle, canonique et bénéficiale. T42.

Le départ de la nourrice